1 – UN ENFANT DE MERCURE

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Le facsimilé du codex De Sphaera.

Le petit paquet est arrivé par la poste le 31 juillet 2000. Dedans, je trouvai un coffret en cartonnage bleu frappé d’armoiries contenant un petit volume relié en maroquin rouge, sans titre, qui s’ouvrit sur les pages, reproduites à la perfection, d’un manuscrit enluminé. C’était l’édition en facsimilé d’un traité astrologique italien de la Renaissance, connu sous le nom de De Sphaera.[1] Depuis le mois de février, j’avais complètement changé de méthode d’investigation. Auparavant j’avais cru possible de retrouver le sens des cartes en me contentant d’observer les figures qui y étaient représentées. Le problème de cette méthode était que, faute de m’intéresser au contexte, il m’était pratiquement impossible de comprendre ce que représentaient les images. Les gestes par exemple n’ont pas la même signification dans des situations culturelles différentes : tel mouvement de la main sera interprété très diversement par un marchand grec de l’Antiquité, un comptable florentin de la Renaissance ou un arbitre de basket-ball d’aujourd’hui. Je réalisai que, pour déchiffrer ce tarot, il était nécessaire de connaître ses origines, c’est-à-dire de savoir où et quand il avait été créé et, idéalement, par qui. Malheureusement, les plus anciennes cartes dont nous disposons correspondant au type de Marseille ne remontent pas jusqu’à ses origines. Les cartes à jouer sont, en effet, des produits de consommation courante. Une fois qu’un jeu est usé, on le jette. Ainsi s’explique le fait que les plus anciennes cartes connues correspondant au type de Marseille ne sont pas antérieures à la deuxième moitié du seizième siècle. Les spécialistes avaient de bonnes raisons de penser que le tarot de Marseille existait auparavant, mais sans savoir exactement ni où ni quand.

En réalité, pour retrouver l’origine du tarot de Marseille, il n’était pas nécessaire d’avoir en main une carte produite à cette époque. En effet, les figures qui les ornent correspondent à une tradition suivie fidèlement par les nombreux maîtres cartiers qui se sont succédés dans le temps. Les jeux fabriqués encore aujourd’hui reproduisent donc le modèle original, à quelques variations près. Par conséquent les images représentées sur ces cartes doivent toujours refléter le monde dans lequel le modèle original a été créé. Nombre de choses varient avec lenteur à travers le temps et l’espace, mais parmi les créations humaines, il en est une qui est connue pour changer continuellement et rapidement : la mode vestimentaire. Par conséquent, si nous parvenons à dater et localiser les costumes représentés dans les cartes du tarot de Marseille de façon cohérente, alors nous pourrons en inférer la datation du modèle original. Cette considération m’avait conduit à comparer les costumes portés par les personnages représentés dans les cartes à des œuvres d’art du Moyen-âge et de la Renaissance. En quelques mois, écumant musées et bibliothèques, j’avais fermement établi que les figures qui peuplent le tarot de Marseille sont tous vêtus à la mode de l’Italie du nord et du centre dans le dernier tiers du quinzième siècle. C’est précisément dans le cadre de cette recherche que j’avais commandé le facsimilé du De Sphaera. Cependant le manuscrit me réservait une surprise.

 

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Codex De Sphaera, folio 11 recto consacré aux enfants de Mercure.

Le De Sphaera est essentiellement un livre d’images. L’artiste a représenté les « enfants des planètes », c’est-à-dire des panoramas mettant en scène les individus nés sous l’influence de chacun des sept astres pris en compte par l’astrologie jusqu’au dix-huitième siècle : Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne. Le recto du onzième feuillet, consacré aux « enfants de Mercure », présente une ville imaginaire. Au centre de l’image, des cuisiniers s’affairent autour de pièces de viande qu’ils font rôtir pour le banquet qui se tient sous une arcade, au sommet de la composition. Il y a trois convives autour de la table : l’un est assis, en train de vider un verre de vin ; un autre, coiffé d’un bonnet rouge, plonge la main dans un plat ; le troisième est celui qui nous intéresse. Il occupe, exactement au milieu de l’arcade, la position la plus éminente. Debout derrière la table, bien campé sur ses jambes, il semble tenir, au centre de la scène, la place d’honneur. Il est, de la tête aux pieds, le sosie presque parfait du Bateleur du tarot de Marseille.

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Le banqueteur du codex De Sphaera.

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Le  Bateleur du tarot of Marseille.

 

L’un et l’autre ont les cheveux blonds et bouclés coiffés d’un chapeau à larges bords, la tête légèrement inclinée vers la droite ; ils sont vêtus à la même mode, d’un pourpoint rembourré et couturé par le milieu, au col rond orné d’une bordure, dont la coupe cintrée est ajustée à la taille par une ceinture sans boucle, et sous laquelle ils portent tous deux une chemise aux poignets cerclés d’un galon. Si l’on considère les gestes des bras, on pourrait croire qu’ils se regardent l’un l’autre dans un miroir, ayant chacun une main levée à hauteur d’épaule, la paume ouverte, l’autre tenue un peu au-dessous de la ceinture. Les deux tables aussi semblent jumelles, avec leurs plateaux épais, leurs pieds tronconiques et sur lesquelles on retrouve à peu près le même bric-à-brac : des pièces de monnaie, un couteau, un verre, un pain rond. Sous la table, les jambes des deux personnages sont pareillement revêtues de chausses et se terminent par les mêmes souliers à bouts pointus.

Mais jouons un peu au jeu des erreurs car ici, plus encore que les ressemblances entre les deux figures, ce sont leurs dissemblances qui sont révélatrices : 1) Le Bateleur tient une baguette à la main, pas l’enfant de Mercure. 2) Sur la table du Bateleur se trouve un gobelet évasé en cornet qui n’est pas sur celle de l’enfant de Mercure. 3) Le plat qui est posé sur la table de l’enfant de Mercure est remplacé sur celle du Bateleur par un sac ouvert. 4) La position des bras des deux personnages ne correspond qu’imparfaitement. 5) Le Bateleur se définit par l’activité de prestidigitateur qu’il exerce, alors que l’enfant de Mercure semble n’être qu’un convive au banquet.

Tournons la page du codex enluminé.

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Codex De sphaera, folio 12 recto consacré aux enfants de la Lune.

De l’autre côté de la feuille de parchemin, si fine qu’elle est presque transparente, au beau milieu de l’illustration consacrée aux enfants de la Lune, un nouveau personnage apparaît.

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Le prestidigitateur du codex De Sphaera.

1) Comme le Bateleur, il tient une baguette dans la main gauche. 2) Sur sa table sont posés des gobelets dont la forme évasée rappelle celui du Bateleur. 3) Il porte à la ceinture une aumônière qui ressemble au sac ouvert sur la table du Bateleur : même forme trapézoïdale, même ouverture ornée d’un rebord et soulignée de fins plis verticaux, même type de fermoir dans la partie supérieure. 4) La position de son bras gauche correspond parfaitement à celle du bras droit du Bateleur : le geste dessine un arc en anse de théière, le bras écarté du torse, le coude formant un angle ouvert, la main venant se placer juste sous la ceinture en haut de la hanche, la jonction du poignet étant alignée, dans les deux figures, très exactement le long du vêtement du personnage. 5) Au centre d’un attroupement de badauds, l’enfant de la Lune se livre manifestement à la même activité de faiseur d’illusions que le Bateleur.

 

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Comparaison du bras droit du Bateleur avec le bras gauche du prestidigitateur du codex  De Sphaera.

La figure du Bateleur se révèle ainsi comme le composite de deux personnages tirés de deux feuillets successifs du De Sphaera, partageant des caractères physiques, vestimentaires et identitaires aussi bien avec l’un qu’avec l’autre. La conclusion s’impose : l’homme qui exécuta le dessin du tarot de Marseille avait sous les yeux le petit manuscrit enluminé au moment où, fusionnant en une image unique deux personnages tirés de deux feuillets consécutifs du livre, il donna le jour à la première des figures du jeu, celle qui porte le chiffre un. Les historiens de l’art estiment que le De Sphaera a été réalisé entre 1460 et 1470.[2] Puisqu’il s’inspire de ses miniatures, le tarot de Marseille a nécessairement été créé à une date postérieure, probablement en Italie.

[1] Cf. Ernesto Milano, Commentaire du codex De Sphaera de la Biblioteca Estense de Modène, Modena, Il Bulino edizioni d’arte, 1998.

[2] Ibidem, cit., p. 81.

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6 Réponses à “1 – UN ENFANT DE MERCURE

  • reynaud yves
    1 annéepassé

    Bonjour Christophe,

    J’aime toujours autant ta méthodologie et ta logique pragmatique. Cela fait revisiter chaque carte du tarot et c’est bien moins fumeux que bien des théories d’auteurs autocentrés.
    Je file à la suite de tes investigation « Scherlock Holmiennes » ! 🙂

    Amitiées

    Yves Reynaud

  • Bonjour,
    Je suis magicien et je cherchais des sources sur les costumes de mes confrères du XVème siècle.
    Du coup, cette page me sera très utile !

    En échange, je vais vous apporter une petite nuance concernant votre rapprochement entre le prestidigitateur du codex et le bateleur du tarot de Marseille.
    La baguette est un accessoire très utile, pour un magicien, dans un numéro de gobelet. Et les gobelet ont toujours une ouverture large pour permettre de les empiler (donnant la forme évasée).
    La présence de la baguette et la forme des gobelets ne sont donc pas de 2 indices différents montrant les ressemblances entre les deux personnages, mais bien 2 éléments caractéristiques d’une même activité : son numéro de magie.

    Voila pour la petite nuance 🙂

    • christopheponcet
      1 annéepassé

      Merci beaucoup pour cette intéressante précision.
      C’est amusant de voir que les gestes techniques sont plus ou moins restés les mêmes depuis plus de cinq siècles.

  • Je ne suis pas totalement convaincu.
    Si votre raisonnement est cohérent dans sa logique il ne l’est pas dans ses déductions: on ne peut affirmer que le « créateur » du tarot ait synthétisé les deux images que vous présentez pour n’en faire qu’une.

    Je suis par contre heureux du début de votre texte qui invalide clairement le discours des « tarologues » d’aujourd’hui qui répètent à l’envi que le tarot est un ensemble de symboles et d’archétypes universels… mais que eux seuls peuvent nous faire comprendre!
    Ce n’est vrai, ni pour les images, ni pour les couleurs.

    Je suis d’autant plus heureux que vous confirmez une de mes dernières impressions: s’il y a un tarot « original », c’est celui qui a été recopié, peu ou prou, jusqu’à ce jour.
    Mais n’oublions pas que le « de Marseille » n’est qu’une branche de l’arbre et non l’arbre lui-même.

    Qu’en est-il des autres « traditions » ou « familles » de tarots?

    N’allez pas croire que je veuille saper votre enthousiasme.
    Au contraire, j’apprécie votre travail et vos recherches.
    Mais je me désespère que ce soit encore « conver » et « marseille ».

    N’hésitez pas à être encore plus pointu dans vos déclarations.

    Et puis, si les deux personnages que vous amalgamez se ressemblent à n’en pas douter, expriment-ils la même chose?
    Il ne sont pas dans le même environnement et ne dégagent pas les mêmes impressions/intentions (geste, regard,…)

    Je ne me souviens malheureusement pas où j’ai lu il y a quelques temps un contre-exemple de ce que vous affirmez d’un tarot qui, bien qu’effectué à une certaine époque, empruntait les codes vestimentaires d’une autre époque et d’un autre lieu que ceux de sa création.

    Et pour l’ancienneté du style « de Marseille », ne peut-on aller plus loin encore dans le temps en se basant sur les cartes retrouvées au Castello Sforzesco (voir l’image de la carte XXI – Le Monde), dont je n’ai pas trouvé d’estimation précise quant à leur âge.

    http://forum.tarothistory.com/viewtopic.php?f=23&t=404&start=70

    • christopheponcet
      12 moispassé

      Dans son « Le tarot révélé » (Musée Suisse du Jeu, 2013), Thierry Depaulis estime que la carte du Monde trouvée au Castello Sforzesco est de la 2e moitié du 16e siècle (voir p. 38-39).
      Selon mes recherches l’original du tarot de Marseille remonte approximativement aux années 1460-1475.

      Je suis bien d’accord avec vous, les deux images sources expriment autre chose que le résultat de leur amalgame. Ce qui m’intéresse ici, c’est la filiation graphique, qui permet de faire une hypothèse de datation. Comme vous le verrez, les épisodes suivants corroborent cette conjecture. J’avance pas à pas.

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