12 – DANS LA CAVERNE DE PLATON – PREMIÈRE PARTIE

En 2003, j’entrepris la lecture des dix-huit livres du grand traité de Marsile Ficin sur l’immortalité de l’âme, la Théologie Platonicienne, qui avait été publié en 1482, mais dont Ficin avait achevé la rédaction dès 1474. Dans cet ouvrage, Ficin s’applique à montrer que pour s’accomplir pleinement, l’homme est appelé à se dégager de la matérialité du monde afin de retourner auprès de Dieu son Créateur. C’est un texte long et souvent complexe, plein de références à des auteurs tant chrétiens que païens, et en particulier aux dialogues de Platon. Le 13 novembre 2003, en lisant le sixième livre, je tombai sur un passage qui me laissa perplexe. Ficin, en effet, y faisait une lecture très personnelle du fameux mythe de la caverne.

Le mythe de la caverne cité par Ficin au livre VI de sa Théologie Platonicienne (ici, la deuxième édition, publiée en 1491).

Au chapitre deux du sixième livre de la Théologie Platonicienne, Ficin s’attache à montrer l’erreur des philosophes qui prétendent que l’âme est corporelle.[1] Ceux-là, estime-t-il, se trompent car ils ont l’habitude d’utiliser leurs cinq sens plutôt que leur intelligence pour juger si quelque chose existe réellement. Ne considérant l’âme que d’après ses manifestations physiques, ils se trouvent dans l’incapacité de concevoir sa nature incorporelle. Pour dépasser cette limitation, le philosophe doit se rendre lui-même incorporel, en dégageant sa propre intelligence du mouvement des sens, du désir et de l’imagination corporels. Ainsi, par un travail d’ascèse et d’éducation, l’âme devient capable de reconnaître sa nature divine et de percevoir clairement la lumière de la vérité. Pour illustrer cette idée, Ficin annonce qu’il va citer le fameux récit platonicien de la caverne :

Imagine une caverne souterraine. Des hommes y sont élevés depuis leur enfance, attachés à des colonnes, par le cou, les mains derrière leur dos, et les pieds, de telle façon qu’ils ne peuvent ni changer de place ni voir autre chose que ce qui apparaît devant eux sur une paroi de la caverne. Derrière eux et en hauteur, une torche est allumée, et, entre la torche et les prisonniers, une foule d’autres hommes circulent et parlent entre eux, portant dans leurs mains diverses figures d’arbres et d’animaux. Ces hommes, ainsi enchaînés, ne se verront jamais eux-mêmes, ni les autres hommes dont nous avons parlé ; ils ne verront d’eux-mêmes ou des autres que les ombres projetées, sur le fond de la caverne qui leur fait face, par le feu allumé derrière eux. Aussi croient-ils qu’ils ne sont que l’ombre d’eux-mêmes, que les êtres ne sont que des ombres, et ils penseront que la lumière n’est pas autre chose que cette faible lueur qui leur apparaît là, réfléchie.[2]

Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce théâtre d’ombres chaque fois que, calé dans un fauteuil rouge, je regarde la projection d’un film dans la salle obscure d’un cinéma. Pour le philosophe d’Athènes, cette image montrait les hommes empêchés d’accéder à la réalité du monde autrement qu’à travers la perception déformée, donc illusoire, de leurs sens. La citation que fait Ficin de ce passage m’avait laissé perplexe, parce qu’elle n’est pas fidèle au texte original de Platon. En effet, le Florentin ajoute à ce récit trois détails de son cru. 1) Il dit que les mains sont liées dans le dos des prisonniers alors que Platon n’avait parlé que de la tête et des pieds. 2) Il parle de colonnes, qui sont absentes du texte original. 3) Il précise que la source lumineuse dans le dos des prisonniers est une torche, alors que Platon avait simplement utilisé le mot grec πῦρ, signifiant le feu. Pour quelle raison Ficin a-t-il altéré le récit de Platon ? C’est d’autant plus étrange que Ficin, au moment où il écrit sa Théologie Platonicienne, entre 1469 et 1474, a déjà totalement traduit les dialogues de Platon, et que sa traduction du récit de la caverne est parfaitement fidèle au texte grec. On pourrait penser à une étourderie de sa part, mais il cite les mêmes lignes dans une de ses lettres, datée de 1480, les présentant comme les paroles de Platon lui-même, et là encore, nous retrouvons les trois mêmes détails inventés : mains liées, colonnes et torche. La lettre, intitulée Que le monde est immonde tant il est faux, tant il est trompeur, commence par dénoncer dans une courte fable le caractère illusoire du monde sensible. Ficin le compare à une pomme, faisant ainsi allusion au fruit défendu, mais aussi à la cause du mal, malum pouvant signifier en latin tout aussi bien la pomme que le mal :

Mais comment dans le monde quoi que ce soit de mondain (pour ainsi dire) peut-il être vrai, alors que le monde lui-même est faux puisqu’il est immonde ? Comme il s’était trouvé que Dieu avait créé le globe pour ainsi dire comme un certain fruit rond, tel que celui qu’on appelle communément la pomme, et qu’il voyait qu’il était trop immonde, puisque, comme l’a dit l’un des poètes, il avait été tiré du très immonde chaos,[3] aussitôt il a commencé à nettoyer et purifier la surface du monde, comme si c’était celle d’une pomme. Mais les épluchures tombèrent à cause de leur poids vers le centre au milieu des malheureux que nous sommes. Si par un certain côté il y a dans l’univers des choses propres, elles sont cependant données aux cieux. Mais à nous, comme il convient, ce ne sont pas des choses propres mais, comme on dit, des déchets et des épluchures, qui nous échoient. Comme dans ce texte chrétien : « Malheur à vous, la terre et la mer, car le Diable est descendu chez vous frémissant de colère. »[4]

Avec cette fable, Ficin désigne le centre de la terre, lieu de l’accumulation des pesanteurs du mal et point le plus éloigné des cieux, comme résidence des hommes et du Diable. Dans une deuxième partie de sa lettre, il s’intéresse plus particulièrement au corps humain, pour montrer à quel point l’homme est susceptible d’être abusé, autant par sa raison que par ses sens, à cause du caractère dense, opaque et pesant de son enveloppe charnelle. Il évoque ainsi la sombre prison du corps terrestre et mortel, qui plonge l’âme dans la matière informe. Il en appelle à l’autorité des Pythagoriciens et Platoniciens selon lesquels tout le temps que l’âme sublime passe dans les profondeurs du corps, notre esprit, comme malade, est ballotté en tous sens et sans répit. Il cite encore Euripide, Homère et plusieurs textes de l’Ancien Testament qui, tous, dénoncent les vanités terrestres. Ainsi, ce monde que nous font percevoir les sens est une tromperie qui perturbe les âmes. De là il passe à la parole évangélique « Mon règne n’est pas de ce monde », puis il affirme que le Christ n’a pas voulu régner sur un monde de songes et de délires et l’imagine exhortant les hommes à ne pas rechercher les biens matériels et à ne pas craindre de prétendus maux :

Ô esprits trop déments, ô cœurs aveugles, où vous précipitez-vous ? Qu’est-ce qui vous fait vous enfuir effrayés par ici avec tant de hâte, esprits fanatiques ? Que recherchez-vous par là avec tant d’inquiétude ? Hélas, malheureux, ne voyez-vous pas ? Une frénésie folle vous agite en tous sens. Par ici les fausses ombres des maux vous terrorisent. Par là, les ombres vaines des biens vous attirent. Et vous êtes jetés de-ci de-là entre les divertissements et les épouvantails. Et non moins que le vain désir des biens, la terreur des faux maux tourmente les âmes enflammées par la frénésie et les afflige. Pourtant la seule médecine de maladies si nombreuses et si grandes – fiez-vous au divin médecin – est de se réveiller vraiment et de veiller toujours, ou du moins de considérer comme endormis ceux qui dorment. Aussi levez-vous maintenant du sommeil si profond, misérables ! Levez-vous heureux, dis-je, du sommeil malheureux ! Respirez enfin, mes fils ! Veillez avec moi, mes fils, regardez maintenant et sachez avec moi, afin que vous-mêmes aussi jouissiez de la même lumière et vérité après moi, dans la mesure de vos possibilités. Ou du moins, jusqu’à ce que vous vous réveilliez, dites-vous quelquefois parmi les dormeurs : « Peut-être qu’elles ne sont pas vraies ces choses qui nous arrivent. Peut-être rêvons-nous. » Eh bien, ainsi, soit les choses qui dans vos rêves vous semblent bonnes vous tromperont, vous enflammeront, vous épuiseront-elles moins ; soit celles qui vous semblent mauvaises vous effraieront-elles certainement moins.[5]

Ainsi, Ficin considère la vie avant la mort physique comme une parenthèse pour l’âme immortelle, au cours de laquelle le corps fait obstacle à la juste compréhension des vérités éternelles. Il convient donc, pendant cette période, de s’affranchir de cet écran. Ceux qui n’y parviennent pas sont des damnés en puissance, encore vivants mais déjà en enfer, désirant sans fin des biens illusoires et craignant pour l’éternité des châtiments nés de leur propre imagination. Pour décrire ces maux qu’il ne faut pas craindre, Ficin cite une série de sources chrétiennes et païennes, qui toutes font allusion aux lieux infernaux, à leur maître, à l’au-delà. Il évoque les palais d’Hadès dans la Médée d’Euripide et dans l’Odyssée d’Homère, l’outre-tombe de l’Ancien Testament, les prophéties de Jérémie sur l’exhumation des os des tombes de Jérusalem, les règnes obscurs et vides des palais de Dite dans les enfers virgiliens. Puis il cite encore Orphée disant que « Pluton règne aux enfers sur un peuple de songes » et affirme que les pythagoriciens appellent en particulier « enfers » toutes les régions sous la lune. Pour Ficin, par conséquent, ces maux que l’homme ne doit pas craindre sont des images de l’enfer conçu comme un lieu physique de punition des pécheurs. Il estime pour sa part que l’enfer est un état imaginaire déjà avant la mort physique ; c’est pourquoi il appelle les hommes à se réveiller. Le péché consiste à se détourner de Dieu pour se livrer aux séductions trompeuses du monde matériel. L’illusion des biens terrestres crée un monde fallacieux dans lequel les désirs insatisfaits et insatiables tiennent lieu de punitions. Dans la conception ficinienne de l’enfer, par conséquent, le châtiment est l’acte de pécher même, tel qu’il est produit par l’imagination.

C’est à ce point de son argumentation que Ficin rapporte le récit de la caverne. Il s’agit donc pour lui d’un exemple supplémentaire de l’idée qu’il est en train d’exposer, selon laquelle l’homme vit en enfer déjà avant la mort physique dès lors qu’il cède aux sollicitations irraisonnées de ses sens et se laisse emprisonner par ces séductions trompeuses. L’image qui résulte de cette lecture du mythe, avec les trois détails ajoutés par Ficin, se retrouve transposée graphiquement dans la carte du Diable du tarot de Marseille. On y reconnaît en effet les prisonniers ligotés, avec leurs mains attachées dans le dos, la colonne à laquelle ils sont reliés ainsi que la torche, tenue derrière eux et en hauteur dans la main gauche du diable lui-même. La présence de ce dernier est naturelle en ce lieu, si l’on considère que Ficin assimilait la caverne platonicienne à l’enfer. Mais quel est au juste le rôle joué par les trois détails ajoutés par lui ? L’analyse de ses écrits fournit des éléments de réponse qui permettent de bien comprendre le sens du quinzième atout du tarot de Marseille.

1) Les mains liées. Platon avait raconté le récit de la caverne au début du septième livre de la République. Dans son commentaire sur ce texte, Ficin propose l’interprétation suivante : « Tu dois concevoir la caverne comme ce monde que nous voyons si nous le comparons au monde invisible. Quant au lien, c’est le corps humain, c’est-à-dire la passion qui lie l’âme au corps. »[6] De telles idées ne sont pas explicitement formulées dans le texte de Platon, mais Ficin suivait une ancienne tradition selon laquelle les écrits platoniciens constituent un tout globalement cohérent et s’autorisait par conséquent à lire n’importe quel dialogue de Platon à la lumière des autres. Ici, par conséquent, le Phédon lui procure l’interprétation des liens des prisonniers retenus à l’intérieur de la caverne. Dans ce livre, Platon avait comparé le corps humain à une prison de l’âme.[7] Ficin amalgame les deux visions : dans la caverne corporelle de la République, les liens des prisonniers sont ceux, de chair, du Phédon. Dans la carte du Diable, les cordes nouées autour du cou des captifs sont de couleur chair, comme si ces liens étaient un prolongement de leurs corps charnels.

Ficin voit donc la caverne comme une image du monde physique, les prisonniers représentent les âmes humaines tandis que les liens figurent les attaches corporelles qui retiennent les âmes dans ce monde. Mais pourquoi veut-il que les captifs aient les mains dans le dos ? Ce détail, il le tire d’une autre vision infernale platonicienne, qu’il amalgame à l’image de la caverne. Il s’agit d’un passage du dixième livre de la République, dans lequel Platon rapporte le récit mythologique du guerrier Er, mort au combat puis revenu à la vie juste avant sa crémation, et qui avait ainsi pu donner une description de l’au-delà. Il avait notamment évoqué le gouffre souterrain du Tartare et sa vision du tyran Ardiée cherchant avec d’autres à fuir cet enfer et repris par des démons de feu :

À cet endroit, dit-il, se tenaient justement, tout contre, des gaillards sauvages dont l’aspect était tout de flamme et qui (…) les saisissaient au passage et les emmenaient, tandis que pour Ardiée et les autres, ils leur entravaient les mains, les pieds, la tête, les terrassaient, leur mettaient la chair à vif, les traînaient tout le long de la route, mais sur les bords de celle-ci, en les raclant contre les épines des haies, et à ceux qui constamment passaient, ils faisaient connaître quels étaient les motifs de ce traitement, ajoutant qu’ils les menaient au Tartare pour les y précipiter.[8]

Ici, les prisonniers reconduits vers l’enfer n’ont pas seulement la tête et les pieds liés, mais aussi les mains. Manifestement Ficin jugeait ce détail important, puisqu’il le mentionne dans son introduction au dixième livre de la République :

De plus, si tu considères correctement les paroles de Platon, tu y reconnaîtras ce verset de l’Évangile : « Liez-le pieds et mains, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. »[9] Ici cependant, il ajoute « la tête liée ». Le lien de la tête indique l’empêchement de la raison et la cécité. Les mains attachées veulent dire l’absence d’action et de progrès. Finalement, pieds liés, ils ne conduisent ni n’avancent ni n’arrivent, mais ils sont traînés par force.[10]

Dans le verset de l’Évangile cité ici, qui est la conclusion de la parabole du banquet nuptial, les « ténèbres extérieures » sont traditionnellement interprétées comme une image de l’enfer chrétien. Ainsi, l’ajout des mains liées au récit de la caverne révèle que pour Ficin, les gouffres platoniciens du Phédon et des livres 7 et 10 de la République n’étaient autres que des images de l’enfer. Les liens eux-mêmes représentent les forces qui retiennent les âmes d’échapper à l’enfer. Quelles sont ces forces ? Ce sont celles que la passion fait naître, comme Ficin le dit dans son commentaire au Cratyle de Platon, dans un passage où il évoque le nom de Pluton, dieu des enfers :

Platon démontre que les âmes sous l’emprise de Pluton sont retenues par un lien très serré et indéfectible parce qu’ils sont liés par la passion amoureuse. Ce qui confirme que ce nœud platonicien, amoureux et volontaire, dont il parle dans le Banquet, dans les Lois et ailleurs, est plus puissant que tous les autres, et ce non sans raisons, pour le motif que celui qui attire quelqu’un à soi au moyen du désir attire beaucoup plus fortement que celui qui cherche à attirer au moyen d’une autre force, parce qu’il ne ravit pas tant de l’extérieur que de l’intérieur. En outre, celui qui est ravi de cette manière non seulement ne cherche pas à se détacher, mais au contraire dépend de celui qui le lie et par là même, le lien se resserre plus étroitement.[11]

Ainsi pour Ficin, le désir amoureux, quand il s’attache aux corps physiques, constitue un lien presque irrésistible qui maintient l’âme humaine volontairement enchaînée dans la prison du corps. Dans la carte du Diable, les deux captifs forment un couple, celui qui se tient à droite du démon ayant une morphologie plutôt féminine tandis que l’autre possède une carrure masculine. Cependant l’un et l’autre paraissent dépourvus d’attributs sexuels, alors que le diable se pare à la fois d’organes génitaux masculins et d’une poitrine féminine. Celui-ci, en réunissant ainsi en sa personne des caractères sexuels propres à chacun des deux sexes, semble incarner l’idée même de sexualité.

 

Les captifs de la carte du Diable

À suivre dans la deuxième partie.

[1] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, cit., I, p. 225-238.

[2] Ibidem, p. 232-233.

[3] Ovide, Métamorphoses, I, 5-30 et Fastes, I, 103-112.

[4] Ficin, Opera omnia, Bâle, Henricpetri, 1576 ; réimpr. Paris, Phénix, 2000, p. 836. Le texte chrétien cité est Apocalypse, 12 12.

[5] Ficin, Opera omnia, cit., p. 837.

[6] Ficin, Opera omnia, cit., p. 1409.

[7] Phédon, 82d-83d.

[8] République, 615e-616a.

[9] Matthieu, 22 13.

[10] Ficin, Opera omnia, cit., p. 1433.

[11] Ficin, Opera omnia, cit., p. 1313.

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