13 – FELICE FELICIANO

 

Felice Feliciano, Jérôme de Prague au bûcher (à gauche) comparé au Diable du tarot de Marseille (à droite).

La miniature de Jérôme de Prague au bûcher m’avait fortement intrigué (voir l’épisode 11). Il y avait quelque chose de très personnel dans le dessin, un style bien particulier que l’on retrouvait transposé formellement dans la carte du Diable, même si c’était pour représenter tout autre chose. Le style est une signature. Je devais m’intéresser de plus près à cet artiste.

Felice Feliciano, manuscrit 314 de la bibliothèque du musée Correr à Venise, folio 6 recto.

Le manuscrit qui contient la miniature de Jérôme de Prague au bûcher est un petit volume conservé à la bibliothèque du musée Correr de Venise.[1] C’est un recueil de trois textes courts qui ont été réunis de façon très réfléchie. Il s’ouvre sur l’Apologie de Socrate de Xénophon dans la traduction latine de l’humaniste florentin Leonardo Bruni (1370-1444). Suit le Criton de Platon, là encore traduit par Leonardo Bruni. Ces deux œuvres racontent les dernières heures de Socrate entre le moment de son jugement et celui de son exécution. Le troisième texte est la lettre de Poggio Bracciolini à Leonardo Bruni sur le supplice de Jérôme de Prague illustrée par la miniature de l’homme au bûcher.[2] Les trois écrits ont manifestement été réunis parce qu’ils présentent le point commun de relater des faits historiques mettant en scène un condamné à la peine capitale qui affronte la mort sans crainte parce qu’il a vécu selon la justice. Sur la première page du recueil, le copiste a écrit les lignes suivantes :

Copié et enluminé de ma propre main par moi, Felice Feliciano de Vérone, en mon nom et de ma propre initiative, l’année du Christ 1460, au mois de février.[3]

Qui est donc ce Felice Feliciano de Vérone qui se paie le luxe de réaliser à sa propre initiative et pour son propre compte cette compilation de textes sur la mort du philosophe ? L’homme naît à Vérone en 1433, la même année que Marsile Ficin, dans une famille de condition modeste. C’est un personnage fantasque, qui ne se laisse enfermer dans aucune catégorie. Il semble que son premier métier soit celui de scriptor, c’est-à-dire copiste. Au cours de son existence, il pratiquera la plupart des arts du livre : miniaturiste, relieur, typographe, graveur sur bois. Dès sa jeunesse, il s’intéresse à l’archéologie. Avec un groupe d’amis, il part à la recherche des vestiges de l’Antiquité romaine. Il effectue les dessins de ses découvertes et relève les inscriptions latines gravées sur les monuments, une pratique qui l’amène à étudier les caractères de l’écriture latine. Il s’inspire des formes des lettres capitales romaines pour créer un alphabet construit selon des principes géométriques. Feliciano ne tient pas en place. Son mode de vie très personnel lui fait fuir Vérone et ses commérages. Il passera par presque toutes les grandes villes du nord et du centre de l’Italie, faisant des séjours prolongés à Ferrare, Venise, Rome, Bologne, Padoue. Il aura l’occasion de voyager en Allemagne et en Hongrie ainsi, peut-être, qu’en Espagne. Il mène ainsi une existence vagabonde, offrant ses services à des commanditaires variés. Au fil de ses pérégrinations, il se lie d’amitié avec des artistes, parmi lesquels le célèbre peintre Andrea Mantegna.[4] Il se consacre aussi à la poésie et écrit un roman en prose d’inspiration courtoise, ainsi que des lettres qu’il compile dans des recueils. Pendant plusieurs années, il se vouera à l’alchimie, une expérience pleine de désillusions dont il rapportera les déboires dans ses lettres. Ni la date, ni le lieu de sa mort ne sont connus avec certitude et on suppose qu’il a été emporté au cours d’une épidémie de peste près de Rome en 1479.

Comme on le voit, ce fascinant touche-à-tout possédait toutes les qualités requises pour mettre en œuvre concrètement la production d’un jeu de tarot, de la conception des figures et la calligraphie des titres à la gravure des moules en bois et leur impression sur papier. Est-il possible qu’il ait collaboré avec Ficin et les Médicis sur la production du tarot de Marseille ? Rien ne permet de l’assurer, mais il est certain que la présence de Feliciano est attestée à Florence à deux reprises, précisément dans les années qui sont celles de la création du tarot de Marseille. Il signe en effet une de ses lettres de Florence au cours du mois de juillet 1465.[5] Dans une autre, il raconte à son correspondant comment il avait assisté, à Florence, au départ d’une troupe de cavaliers envoyés en ambassade auprès du nouveau pape, ce qui permet de dater sa présence dans la capitale toscane en septembre 1472.[6] Ces documents n’indiquent pas ce que Feliciano faisait à Florence à cette époque. Il se peut qu’il y soit juste passé rapidement, mais il est aussi possible qu’il y ait réalisé quelque chantier d’envergure. Rien n’interdit d’imaginer qu’il ait été appelé à collaborer à la réalisation du tarot de Marseille. Dans ce cas, il devrait être possible de retrouver dans ses œuvres d’autres traces de son influence sur le dessin des cartes. De fait, sans même que je me sois lancé dans une recherche exhaustive, certaines circonstances m’ont donné l’occasion d’en retrouver plusieurs.

[1] Codex 314 de la bibliothèque du musée Correr de Venise. Cf. Giorgio Montecchi, Lo spazio del testo scritto nella pagina del Feliciano, dans Agostino Contò et Leonardo Quaquarelli (éds.), L’antiquario Felice Feliciano Veronese. Tra epigrafia antica, letteratura e arti del libro, Padoue, Antenore, 1995, p. 252-288.

[2] Tel se présentait du moins le manuscrit en 1460. Des ajouts ont été faits ultérieurement par Feliciano lui-même.

[3] Scripto e miniato per mano di me Felice Feliciano da Verona a mio nome e istantia negli anni di Christo MCCCCLX die mese di febraio.

[4] Voir l’étude de Sergio Marinelli, L’amico del sublime, dans Felice Feliciano, Epistole e versi agli amici artisti, Verona, Officina chimaerea, 1988, p. 19-23.

[5] Lettre à Cristoforo di Geremia, dans Felice Feliciano, Epistole e versi agli amici artisti, cit., p. 16.

[6] Manuscrit Harley 5271 de la British Library, folio 114 verso.

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