14 – UN TRÉSOR DE LA BIBLIOTHÈQUE VATICANE

Le 13 juillet 2011, une excellente amie italienne, spécialiste de la philosophie de la Renaissance, m’introduisit à la Bibliothèque Vaticane. J’étais comme un enfant dans une pâtisserie. Parmi les tentations qui s’offraient à moi, il y avait le manuscrit Reg. lat. 1388, l’un des recueils de textes composés pour son propre usage par Felice Feliciano.

Felice Feliciano, Mars Victor, Ms. Reg. Lat. 1388, folio 31 verso, 1463.

Sur le verso du trente-et-unième feuillet, je tombai en arrêt devant une superbe miniature à pleine page, représentant un chevalier en armure, l’épée brandie, chevauchant un cheval cabré. Des rayons lumineux semblent irradier de la figure, que complètent des inscriptions en capitales à l’Antique : en haut, Mars Victor ; en bas, Orion. L’image me disait vaguement quelque chose, mais ce n’est que plusieurs semaines plus tard que me vint l’idée de la comparer aux quatre cavaliers du tarot de Marseille.

Nicolas Conver, Cavalier d’Épée, 1760

En posant le cavalier d’épées à côté, je ressentis immédiatement le déclic mental qui accompagne une belle trouvaille. Les correspondances étaient trop nombreuses pour résulter d’un simple hasard. À l’aide d’un logiciel de retouche photographique, j’inversai la carte pour mieux les apprécier : la position générale du cheval ; son plastron orné d’un médaillon au niveau de l’épaule ; le mors, les rênes et la bride ; l’œil de l’animal et ses oreilles pointues. Les arabesques tracées sur le plastron dans l’enluminure se retrouvent presque à l’identique à l’arrière du caparaçon dans la carte. La jupe à lamelles du cavalier de Feliciano se retrouve aussi dans la carte, de même que l’armure avec ses genouillères. Mais quelle est, des deux figures, celle qui a servi de modèle à l’autre ? Les différences entre les deux images fournissent la réponse. En effet, elles s’expliquent par les contraintes de composition plus strictes imposées par le format de la carte : pour s’adapter au cadre, l’artiste a dû rabattre l’épée levée devant le cavalier et replier l’antérieur du cheval qui se trouve au second plan sous celui qui est au premier plan.

La miniature de Mars Victor modifiée pour l’adapter au cadre plus serré d’une carte (à gauche) comparée au Cavalier d’épées (à droite, inversé).

C’est donc bien la carte qui s’inspire de la miniature et non l’inverse. La confirmation nous en est fournie par l’identification des sources graphiques de la miniature de Feliciano. L’une se trouve dans un carnet à dessin que nous avons déjà eu l’occasion d’examiner (voir l’épisode 2) : celui de Jacopo Bellini, conservé au British Museum, dans lequel j’avais repéré le premier prototype de la carte du Chariot.[1] L’autre est également dans un carnet à dessin, du même artiste, celui-là appartenant aux collections du Musée du Louvre. Dans ce dernier, au recto du quatorzième feuillet, le Saint Georges combattant le dragon apparaît comme la principale source graphique du cavalier de Feliciano.[2]

Jacopo Bellini, Saint Georges et le dragon (carnet du Musée du Louvre)

Dans le carnet du British Museum, la scène de joute équestre au recto du folio 55 a fourni le modèle de plastron orné d’un médaillon.[3]

Jacopo Bellini, Joute équestre (carnet du British Museum)

Ces emprunts n’ont rien d’étonnant, si l’on considère que Feliciano était l’ami de Giovanni Bellini,[4] le fils de Jacopo, et qu’à ce titre, il a pu avoir accès directement aux carnets de son père ou à des copies. Ainsi, les vagabondages de Feliciano à travers la moitié septentrionale de la péninsule italienne procurent-ils une explication aux ressemblances entre certaines figures du tarot de Marseille et des œuvres originaires de lieux éloignés de Florence, comme Ferrare et Venise (voir l’épisode 2).

[1] Cf. Colin Eisler, The Genius of Jacopo Bellini. The complete paintings and drawings. New York, Abrams, 1989, p. 249.

[2] Cf. Colin Eisler, The Genius of Jacopo Bellini, cit., p. 404.

[3] Cf. Colin Eisler, The Genius of Jacopo Bellini, cit., p. 245.

[4] Felice Feliciano, Epistole e versi agli amici artisti, cit., p. 7.

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