15 – LE CHOIX DE PHILÈBE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Le recueil de Feliciano, bien que composé de textes et d’images en apparence hétéroclites, a en réalité été conçu de manière très cohérente autour d’un thème précis : le choix de la vertu au détriment du vice.[1] Le petit volume est constitué de deux volets principaux : d’une part l’Hercule à la croisée des chemins de Xénophon dans la traduction de l’humaniste Sassolo da Prato (vers 1416 – 1449), illustré par la miniature du héros entre Vice et Vertu ; d’autre part le Libellus de vocabulis rei militaris, un lexique de l’art militaire attribué à tort à l’auteur latin Modestus, précédé par le dessin de Mars Victor (voir l’épisode 14). La clé pour comprendre le lien entre ces deux textes se trouve au tout début du premier volet, dans la courte lettre de dédicace de Sassolo da Prato qui précède sa traduction. Adressée à Alexandre, troisième fils du marquis de Gonzague, cette lettre exhorte le noble jeune homme à se consacrer à l’étude des lettres et de la sagesse:

Si la nature n’a pas accordé à ton corps une nature robuste, elle t’a abondamment doté de forces intellectuelles, grâce auxquelles, par un exercice convenable de l’étude des lettres et des sciences, s’accomplit une gloire beaucoup plus authentique et plus illustre. Si tu fais cela, comme je l’espère, tu réaliseras, crois-moi, que les armes de Pallas ne disposent pas moins à la gloire et à la grandeur que les armes de Mars.[2]

Ainsi, la dernière phrase de cette dédicace introduit une distinction entre les armes de Pallas (Minerve) et celles de Mars. Dans le premier volet du manuscrit de Feliciano, l’illustration d’Hercule à la croisée des chemins met en scène l’arme de Minerve, c’est-à-dire la sagesse : le fameux gourdin d’Hercule. Le deuxième volet, en dressant une liste du vocabulaire militaire, répond au projet de connaître les armes de Mars. L’illustration, qui présente un guerrier en armes, est on ne peut plus explicite, tout comme l’inscription Mars Victor (Mars victorieux) placée au-dessus de l’image. La mention Orion, au-dessous, abonde dans le même sens : dans la mythologie, le héros Orion était un chasseur géant. Il est habituellement qualifié d’Ensifer, ce qui signifie « porteur d’épée », une épithète qui correspond parfaitement au guerrier de Feliciano brandissant son épée.

Le cavalier de la miniature a été transposé, nous l’avons vu, en cavalier d’Épée dans le tarot de Marseille (voir l’épisode 14). Se pourrait-il que la couleur d’Épée soit représentative des armes de Mars ? Dans ce cas, cette série de 14 cartes (de l’as au 10, puis valet, cavalier, dame et roi) illustrerait différentes variations (degrés ou nuances) relatives au domaine martial – à savoir la violence, le conflit, la guerre. Le dessin de l’as d’Épées semble conforter cette hypothèse. Il représente une main brandissant une épée rouge (couleur de Mars) dont la pointe est surmontée d’une couronne dans laquelle s’insèrent une palme et un rameau de laurier, traditionnels attributs de la victoire. Cette carte peut être lue littéralement à la lumière du manuscrit de Feliciano : celui qui maîtrise les armes de Mars remporte la victoire et ses récompenses.

Nicolas Conver, As d’Épées (à gauche) et As de Bâtons (à droite), 1760.

L’autre miniature du manuscrit, celle d’Hercule à la croisée des chemins, montre également un héros, lui aussi armé, non pas d’une épée mais d’un gourdin. Si l’on suit la dédicace de Sassolo da Prato, qui distingue deux types d’armes, ce bâton pourrait bien figurer les armes de Minerve. Dans ce cas, il est possible que la série des Bâtons du tarot de Marseille exprime différentes variations autour de l’idée de sagesse. L’as de Bâtons est cohérent avec cette proposition : une main (l’action humaine) brandit une arme, mais cette fois-ci c’est un gourdin. Aucune récompense n’est figurée ici, peut-être parce que le prix du choix de la sagesse n’est autre que la sagesse elle-même.

Quant aux deux couleurs restantes du tarot, les Coupes et les Deniers, les réalités qu’elles figurent semblent d’une autre nature que les Épées et les Bâtons. En effet, l’absence de main dans les as semble indiquer, par contraste, qu’il ne s’agit pas ici de forces ou d’actions humaines. Tout au plus à ce stade peut-on conjecturer qu’elles pourraient être en rapport avec les valeurs rejetées ou dédaignées par Hercule, mais ardemment désirées par Philèbe : les biens matériels et les plaisirs.

 

Nicolas Conver, As de Deniers (à gauche) et As de Coupes (à droite), 1760.

Un texte écrit en 1490 paraît valider cette hypothèse. Son auteur est le médecin-philosophe Galeotto Marzio (vers 1424 – vers 1495).[3] Le parcours de Marzio est susceptible de l’avoir mis en relation avec certains des personnages qui semblent impliqués dans la réalisation du tarot de Marseille. Né quelques années avant Marsile Ficin et mort peu avant lui, il est, comme celui-ci, l’ami du hongrois Janus Pannonius (voir l’épisode 9). Comme Felice Feliciano, il est aussi un ami de jeunesse du peintre Andrea Mantegna. En 1490, cherchant les faveurs de Laurent de Médicis, il lui dédie son De doctrina promiscua, un traité sur les sciences et la culture de son temps.

Dans un passage de ce livre, il évoque le jeu de cartes[4] :

Mais d’aucuns se gausseraient de voir l’invention de tels jeux attribuée à des hommes savants, si la raison ne montrait pas que le jeu, que nous appelons vulgairement jeu de cartes, fut inventé par des sages. En effet, si je laisse de côté la puissance des rois, des reines, des cavaliers et des valets (car chacun voit la différence de dignité et de bravoure), quand nous considérons la puissance des épées, des bâtons, des coupes et des pains paysans, ne reconnaissons-nous pas que l’inventeur a été un homme d’une intelligence subtile ? Car là où les forces sont à l’œuvre, comme avec les Bâtons et les Épées, le plus grand nombre l’emporte sur le plus petit ; mais pour les choses à manger et à boire, comme on le voit pour le pain et le vin, le plus petit nombre l’emporte sur le plus grand. Parce qu’il est clair que ceux qui sont sobres sont plus fins d’esprit que les gloutons et les gros mangeurs, et seront supérieurs pour diriger leurs affaires. Les pains paysans je les appelle ainsi en raison de leur forme et de leur couleur, car Pline raconte que les anciens avaient coutume de les faire de couleur jaune ; les Coupes parce que ce sont des calices ou gobelets dans lesquels on boit le vin ; et ce que le vulgaire croit être des Deniers sont des pains ; enfin les Bâtons, comme dit le vulgaire.[5]

De prime abord, ce texte peut sembler obscur. Marzio s’attache à montrer que le jeu de cartes a été inventé par un homme sage. Il en cherche les indices dans les règles du jeu. Il affirme dans un premier temps ne pas prendre en compte l’ordre des cartes d’honneurs, car la différence de puissance est selon lui évidente. Dans les règles du tarot, en effet, le Roi l’emporte sur la Reine, qui vaut elle-même mieux que le Cavalier, lequel bat le Valet. Nul besoin d’un savoir prodigieux pour inventer une telle séquence. Marzio s’intéresse ensuite aux cartes de couleurs de 1 à 10. Selon les anciennes règles du tarot, dans les couleurs d’Épées et de Bâtons, le plus grand nombre l’emporte sur le plus petit.[6] Ainsi, par exemple, un 9 d’Épées l’emporte sur un 7 d’Épées. En revanche, dans les couleurs de Coupes et de Deniers, c’est l’inverse : le plus petit l’emporte sur le plus grand, et un 2 de Coupes sera plus fort qu’un 7 de Coupes. Marzio voit là la marque de l’intelligence de l’inventeur du jeu. Selon lui, les Épées et les Bâtons sont en effet les couleurs représentant les « forces à l’œuvre », et il est préférable d’en avoir davantage. En revanche, les Coupes et les Deniers illustrent pour lui, « les choses à manger et à boire », domaines où la modération est avantageuse. Marzio s’accorde ici avec l’idée selon laquelle les Épées et les Bâtons représentent des forces, tandis que les Coupes et les Deniers représentent des biens matériels.

Quoi qu’il en soit de l’interprétation des couleurs, ce texte atteste qu’en 1490, dans les cercles intellectuels qui gravitaient autour de Laurent de Médicis, les jeux de cartes n’étaient pas considérés comme de simples divertissements, mais étaient supposés contenir une signification profonde, laquelle témoignait de la sagesse de leur inventeur.

 

[1] SUr le manuscrit de Feliciano, voir Giorgio Montecchi, Lo spazio del testo scritto, in Agostino Contò et Leonardo Quaquarelli (éds.), L’antiquario Felice Feliciano Veronese. Tra epigrafia antica, letteratura e arti del libro, Padoue, Antenore, 1995, p. 273-274 ; Ioannis Deligiannis, The Latin Translation of Prodicus’s Tale of Herculis from Xenophon’s Memorabilia by Sassolo da Prato, “Studi Medievali e Humanistici”, X (2012), pp. 131-210, ici pp. 155-171.

[2] Lettre éditée et traduite par Ioannis Deligiannis, The Study and Reception of Plato at the School of Vittorino da Feltre as revealed from two epistles of Sassolo da Prato, “Humanistica”, VIII.1 (2013), pp. 128-129.

[3] Sur Galeotto Marzio, voir Alessandro D’Alessandro, Cultura medica e filosofica in Galeotto Marzio, in Sante Graciotti et Cesare Vasoli (éds.), Italia e Ungheria all’epoca dell’umanesimo corviniano, Florence, Olschki, 1994, p. 113-177. Voir aussi sa biographie dans le Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 71 (2008): http://www.treccani.it/enciclopedia/galeotto-marzio_(Dizionario-Biografico)

[4] Il s’agit probablement du jeu de tarot. En effet, comme l’a remarqué Michael Dummet, la présence d’un Cavalier parmi les honneurs est caractéristique du jeu de tarot. Cf. Michael Dummett, Twelve Tarot Games, London, Duckworth, 1980, p. 4.

[5] Galeotto Marzio, De doctrina promiscua, Lyon, Jean de Tournes, 1552, p. 478-479 : «Sed forsitan quidam riderent huiuscemodi ludorum inventionem, doctis quoque viris tribui, nisi et ludum quem chartarum nominant vulgo et a sapientibus fuisse excogitatum ratio dictaret, nam ut regum, reginarum, equitum peditumque potentiam praeteream (quilibet enim dignitatis militiaeque differentiam novit), nonne cum ensium, hastarum, scyphorum, paniumque agrestium vim consideramus, perspicacissimi ingenii inventorem esse cognoscimus? Cum viribus ubi est opus, ut in hastis ensibusque videtur, multitudo superat paucitatem: in esculentis vero poculentisque ut per panem vinumque figuratur paucitas multitudinem vincit, constat enim abstemios crapulosis edacibusque viris acrioris esse ingenii, et in negotiis agendis fore superiores. Panes autem rusticos voco, propter formam et colorem, croceo enim colore olim fuisse Plinius narat, nam cuppae scyphi sunt, ubi vinum, et illi sunt panes, quos imperite numos credunt, hastas sic dixit vulgus.»

(consultable sur Internet: https://archive.org/details/galeottusmartiu00goog)

[6] Voir Michael Dummett, Twelve Tarot Games, London, Duckworth, cit., p. 11-12.

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