16 – LE JEUNE HOMME ET L’ANGE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

 

Maso Finiguerra (Attr.), La Justice (?) (vers 1459-1464).

En 2012, évoquant dans un livre la carte de l’Amoureux du tarot de Marseille, j’avais signalé un nielle attribué à l’orfèvre et graveur florentin Maso Finiguerra (1426-1464) comme la source graphique de la figure ailée qui occupe la partie supérieure de la carte. Isolant un des anges qui porte le dais sous lequel trône une allégorie féminine, peut-être la Justice, j’avais montré qu’il suffisait de lui faire subir une légère rotation, de lui glisser un arc dans les mains et de lui mettre un carquois en bandoulière pour retrouver le modèle du Cupidon.[1]

 

Maso Finiguerra (Attr.), La Justice (?), détail de l’ange (vers 1459-1464).

Nicolas Conver, L’Amoureux, détail du Cupidon (1760)

Le 19 mai 2015, alors que, une fois encore, je passais en revue le deuxième volume de l’irremplaçable Early Italian Engravings d’Arthur M. Hind, je fus frappé par un détail qui m’avait échappé jusque-là.[2]

Baccio Baldini (Attr.), Couple tenant une couronne, vers 1470.

 L’image fait partie d’un ensemble de gravures, exécutées vers 1470 par un même atelier florentin, vraisemblablement celui de Baccio Baldini, qui étaient utilisées pour décorer les couvercles de boîtes à ouvrages de dames ou de coffrets à bijoux. Hind note le caractère probablement collectif de ces créations, relevant le travail, autour du maître de l’atelier, de plusieurs mains, « parmi lesquelles pourrait avoir compté celle du jeune Botticelli ».[3] De format rond, notre vignette reprend un thème déjà observé dans les premiers tarots milanais (voir l’épisode 15) : l’union d’un couple sous un Cupidon. L’allusion au mariage est ici redoublée : la jonction des mains se fait par l’intermédiaire de la couronne de la mariée. L’archer ailé qui domine la scène est sans aucun doute le chaînon manquant entre l’ange de Finiguerra et le Cupidon de l’Amoureux. Du premier, il reprend la position, le sexe, les ailes et les petits nuages sur lesquels reposent ses pieds ; mais il reçoit en plus l’arc et le carquois qui réapparaîtront dans l’Amoureux.

Baccio Baldini (Attr.), Couple tenant une couronne, détail du Cupidon, vers 1470.

Ces observations permettent d’inférer la séquence suivante : Finiguerra crée le nielle de la Justice vers 1459-1464. Dans l’atelier de son élève Baldini, quelques années plus tard, la figure d’un des anges est isolée pour être réutilisée dans la gravure du couple à la couronne. Pour le transformer en Cupidon, la figure est dotée d’un arc et d’un carquois. Cette dernière sera ensuite modifiée à son tour, mais plus légèrement, pour l’intégrer dans l’Amoureux du tarot de Marseille : les nuages sous ses pieds sont effacés, le sexe disparaît et le carquois change de place.

Il apparaît ainsi que le créateur de la carte de l’Amoureux, partant du modèle de tarots milanais, l’a adapté en s’inspirant de diverses sources graphiques complémentaires. Au schéma initial à trois figures (un couple sous un Amour), un quatrième personnage a été ajouté.

 

Carte de l’Amoureux (à gauche) reconstruite à partir de ses sources (à droite).

[1] Voir mon La scelta di Lorenzo. La Primavera di Botticelli tra poesia e filosofia, Pise, Fabrizio Serra, 2012, p. 28-29.

[2] Arthur M. Hind, Early Italian Engraving. A critical catalogue with complete reproduction of all the prints described, London, Quaritch, 1938, vol. 2, pl. 144.

[3] Arthur M. Hind, Early Italian Engraving, cit., vol. 1, p. 85.

 

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