16 – LE JEUNE HOMME ET L’ANGE – PREMIÈRE PARTIE

Selon toute vraisemblance, le créateur de l’Amoureux du tarot de Marseille avait pris pour modèle la miniature d’Hercule à la croisée des chemins de Felice Feliciano (voir l’épisode 15). Toutefois, sa figure centrale du jeune homme imberbe et bien vêtu était manifestement très différente du héros Hercule barbu et dénudé de Feliciano. Le 28 février 2010, en étudiant un tableau, je tombai en arrêt devant la figure d’un jeune homme qui semblait être le jumeau, tant au plan physique que psychologique, du jeune homme dans la carte. Le tableau était l’une des Adoration des Mages de Botticelli.

 

Botticelli, L’Adoration des Mages, vers 1475-1476.

Conservé au Musée des Offices ce tableau représentant l’Adoration des Mages a été peint par Botticelli vers 1475 ou 1476. De nombreux historiens de l’art ont reconnu, dans le cortège des Mages, les portraits d’éminents membres de la famille Médicis. Cosme l’Ancien, le fondateur de la dynastie, est le plus souvent identifié à celui des Mages qui est agenouillé devant le Christ tandis que ses fils Pierre et Jean l’ont été aux deux autres, vus de dos et plus bas. À ses petits-fils et héritiers Laurent et Julien ont été assignées les figures de deux jeunes hommes debout sur les côtés. Mais c’est à un anonyme que nous allons nous intéresser. À l’extrême gauche, parmi la foule venue assister à la procession, se trouve un personnage à la mise élégante.

Botticelli, L’Adoration des Mages, vers 1475-1476 (détail).

Son vêtement présente des similitudes frappantes avec celui de notre Amoureux : les manches bleues de son habit, bordées d’un galon jaune, et dont les crevés laissent voir la chemise blanche portée au-dessous ; le pourpoint à col rond, avec son plissé vertical et orné d’une ceinture jaune ; la jupe courte soulignée en bas d’une bordure. Les deux attitudes aussi se ressemblent, particulièrement la position des jambes et le geste du bras droit. Dans l’Adoration, la main gauche du jeune homme qui tient l’épée est le modèle inversé de la droite de l’Amoureux, qui repose sur la ceinture. D’autre part, les deux images présentent l’une et l’autre un même schéma d’interaction entre trois figures.

Comme l’Amoureux, le jeune homme à l’épée est sollicité contradictoirement par deux personnes, l’une, au bonnet bleu, qui le cajole ; l’autre, coiffée d’un chapeau rouge, qui cherche à capter son regard. Comme la femme au chapeau dans la carte, le garçon au bonnet bleu pose les deux mains sur le jeune homme, l’une sur l’épaule, l’autre le long du bras droit, à peine plus haut que là où Plaisir tient la sienne, et avec le même geste, le pouce écarté des autres doigts. Comme Sagesse, l’homme au chapeau rouge cherche à retenir l’attention du jeune homme par un geste de la main, qu’il dirige vers l’acte de dévotion auquel se livrent les Mages médicéens. La présence de la tête du cheval le long du bras droit du jeune homme à l’épée indique sans doute l’autre branche de l’alternative : le plaisir d’une chevauchée équestre, un thème souvent chargé de connotations érotiques au Moyen Âge et à la Renaissance. Le jeune homme à l’épée, comme l’Amoureux de la carte, se trouve face à un choix entre Sagesse et Plaisir.

Le lecteur sceptique jugera peut-être ces comparaisons hasardeuses. Pourtant l’affirmation d’un rapport direct entre les deux images se trouve confortée par l’existence d’un dessin préparatoire de Botticelli, conservé au musée des Beaux-Arts de Lille.

Botticelli, Jeune homme (Musée des Beaux-arts, Lille).

Le crayonné est fidèle presque en tous points à la peinture, si ce n’est que la chaussure gauche du jeune homme est du même modèle, non pas que celle du personnage dans le tableau, mais que celle de l’Amoureux dans la carte. Ainsi le sixième atout du tarot de Marseille hérite-t-il les traits de son personnage principal non seulement du tableau de Botticelli, mais aussi, en ligne directe, de l’esquisse de la main du même artiste.

Comparaison de la chaussure du jeune homme dans l’esquisse (à gauche) et dans la carte (à droite).

Comment le créateur de la carte de l’Amoureux aurait-il pu prendre pour modèle à la fois le tableau de Botticelli et un dessin préalable de la même main, s’il n’avait pas été l’un des proches collaborateurs du peintre, ou peut-être le grand artiste lui-même ?

Cependant, si l’attitude des deux corps présente des similitudes, il n’en va pas de même des têtes. Or, à l’extrémité opposée du même tableau, un autre personnage présente des traits qui semblent refléter ceux de l’Amoureux : les cheveux mi-longs et bouclés, avec une raie au milieu du front, le dessin du nez et des lèvres, la fossette sur le menton, la mâchoire carrée, les lignes des sourcils et des yeux.

Comparaison entre le jeune homme de l’Amoureux (à gauche) et un personnage de l’Adoration des mages (à droite)

Seules les pupilles se sont déplacées d’un coin de l’œil à l’autre. Un grand nombre d’historiens de l’art et de biographes de Botticelli reprennent à leur compte l’opinion selon laquelle le visage du tableau serait un autoportrait de Botticelli, proposition généralement justifiée par le fait que le regard de l’homme tourné vers le spectateur semble affirmer sa paternité sur l’œuvre. Si cette proposition se révélait exacte, ne serait-on pas fondé à voir, en la réapparition de l’autoportrait dans la carte de l’Amoureux, la signature de l’artiste, accompagnée, par surcroît, d’un ironique clin d’œil ?

À suivre dans la deuxième partie.

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