17 – LES DEUX VÉNUS – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Sur la question du caractère divin de l’Amour, Ficin ne s’était pas contenté, dans son commentaire sur le Banquet, de citer Platon. Il fait également référence au pseudo-Denys l’Aréopagite, un Chrétien du Ve siècle après J. C., inspiré par les écrits de Platon et de ses commentateurs, mais qui, depuis le Moyen-âge, était identifié au grec converti par Saint Paul lors de son discours à l’Aréopage d’Athènes.[1] Il constitue pour Ficin une autorité précieuse pour cautionner sa thèse de l’accord entre Platonisme et Christianisme. Dans ses écrits, qui s’inspirent à la fois de la Bible et de la philosophie platonicienne, le pseudo-Denys assimile et fusionne l’amour chrétien et l’amour platonicien. C’est pourquoi Ficin le mentionne comme l’un de ceux pour qui l’Amour est une divinité. Dans le passage du traité sur les Noms divins auquel Ficin fait référence, le pseudo-Denys affirme l’identité entre le désir amoureux et l’amour charitable et cite à l’appui de cette thèse un verset de la Sagesse de Salomon : « J’ai désiré sa beauté ».[2] Dans ce texte, le poète biblique fait l’éloge de la Sagesse en tant qu’épouse idéale.

[La sagesse]
C’est elle que j’ai chérie et recherchée dès ma jeunesse ;
J’ai cherché à la prendre pour épouse et j’ai désiré sa beauté.[3]

L’assimilation de la Sagesse à l’épouse idéale est un thème que nous retrouvons dans les écrits de Cristoforo Landino, le fidèle ami de Ficin (que nous avons déjà rencontré au dixième épisode). Dans son commentaire sur le Paradis de Dante, interprétant un vers dans lequel sont qualifiées de pièges certaines visions naturelles et artistiques capables de captiver les yeux pour posséder l’âme, Landino écrit :

De nombreux corps naturels ou artificiels, comme ceux qui sont sculptés ou peints, par leur beauté prennent les yeux d’autrui et appâtent par le plaisir, de telle façon que le plaisir pénètre par les yeux jusqu’à l’âme. D’où ce que dit […] Salomon : «La femme mariée prend l’âme précieuse de l’homme.»[4]

On ne voit pas immédiatement ce que vient faire ici la citation de Salomon. Il faut pour le comprendre se reporter au passage des Proverbes d’où elle est tirée :

Car le précepte est une lampe, l’enseignement une lumière ; les exhortations de la discipline sont le chemin de la vie,
Pour te préserver de la femme mauvaise, de la langue doucereuse d’une étrangère,
Ne convoite pas dans ton cœur sa beauté, ne te laisse pas prendre à ses œillades,
Car à la prostituée suffit un quignon de pain, mais la femme mariée prend l’âme précieuse de l’homme.[5]

Ainsi le pouvoir de séduction trompeur de la femme mauvaise (la prostituée, l’adultère) est-il opposé à la femme mariée en tant que figure de la Sagesse. Ici, c’est dans la Bible que Landino identifie le motif du jeune homme à la croisée des chemins, séduit d’un côté par les beautés terrestres, exhorté de l’autre à suivre la Sagesse divine. Pour Landino, dans tous les cas, l’amour passe par la vision de la beauté ; mais la contemplation de la sagesse est incomparablement plus éblouissante que toutes les autres beautés réunies. C’est selon lui le sens des vers de Dante qui évoquent la vision de Béatrice, figure de la Sagesse divine :

Donc si toutes les choses belles, dont se repaissent les yeux, par lesquels elles prennent l’âme, se rassemblaient ensemble, elles ne sembleraient rien en comparaison du plaisir divin qui m’éblouit, c’est-à-dire qui resplendit à mes yeux quand je me tournai vers le visage souriant de Béatrice.[6]

Sandro Botticelli a illustré ces vers de Dante dans un dessin qui exprime puissamment l’intensité divinement amoureuse de l’échange de regards entre Dante et Béatrice, la femme qu’il aime d’un amour idéalisé.

Botticelli, Béatrice et Dante (Bibliothèque Vaticane).

Dans la carte de l’Amoureux, en revanche l’échange de regards a lieu entre le jeune homme et la Vénus vulgaire, tandis que le lien matrimonial, révélé par la couronne de mariée, le rattache à la Vénus céleste. Comment résoudre cette apparente incohérence ? Le Cupidon qui domine la scène nous indique probablement la réponse avec son arc. Suscité dans l’âme du jeune homme par le rayon né de la vision de la Vénus vulgaire, le démon ailé s’apprête à décocher sa flèche précisément au point où s’entrecroisent le bras de la Vénus céleste et celui de son époux. L’image du dieu Amour armé d’un arc et de flèches provient des Métamorphoses d’Ovide. Dans le mythe de Daphné, qui s’y trouve rapporté, il est dit que Cupidon dispose de deux types de flèches, celles d’or qui suscitent l’amour ; celles de plomb qui le chassent.[7] Ainsi nous pouvons reconstruire l’histoire racontée par la carte. L’apparence trompeuse de la Vénus vulgaire, qui s’adresse aux sens, fait naître en l’âme du jeune homme un désir en forme de Cupidon dont la flèche de plomb est sur le point de s’abattre sur le lien matrimonial qui l’unit à la Vénus céleste. Apparemment indécis, le jeune homme n’est pas entré en action, laissant le moment suspendu.

Nicolas Conver, L’Amoureux, 1760

Il convient ici de préciser que pour Ficin, pas plus que pour Plotin, la Vénus vulgaire n’est mauvaise en soi. Elle est au contraire absolument nécessaire au processus d’élévation des âmes en déclenchant le désir d’union. Cependant, elle a vocation à conduire ces âmes, par le plaisir de la vision des multiples manifestations de la beauté, à la contemplation du Beau en soi, c’est-à-dire que la Vénus vulgaire devrait les conduire à la Vénus céleste. Dans la carte de l’Amoureux, au contraire, c’est parce que le jeune homme ne parvient pas à dépasser le niveau de la beauté sensible proposé par la Vénus vulgaire qu’il risque de s’interdire l’accès aux beautés intelligibles procurées par la Vénus céleste. Philèbe se fourvoie parce qu’il ne comprend pas la juste hiérarchie entre les deux Vénus.

 

[1] Ficin, The Philebus Commentary, cit., p. 288. Cf. Actes, 17 34.

[2] Pseudo-Denys l’Aréopagite, Noms Divins, 709a-b, in Idem, Œuvres complètes, trad. Maurice de Gandillac, Paris, Aubier, 1943, p. 106.

[3] Sagesse, 8, 2.

[4] Landino, Comento, Paradiso, XXVII [79-96], 37-43, p. 1941.

[5] Proverbes, 6, 23-26.

[6] Landino, Comento, Paradiso, xxvii [79-96], 44-47, p. 1941.

[7] Ovide, Métamorphoses, 1.466-469

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