17 – LES DEUX VÉNUS – PREMIÈRE PARTIE

L’étude des sources graphiques de l’Amoureux m’avait fait voir que cette carte résultait, quant à sa thématique, de la fusion de deux motifs bien différents : d’une part le couple amoureux, issu principalement de la tradition courtoise italienne ; d’autre part le jugement des déesses, hérité de la mythologie grecque. Quel pouvait être le sens de cette étrange hybridation ? Le fait d’avoir identifié le personnage masculin de la carte à Philèbe me fournissait un point d’entrée. Je poursuivis mon investigation en examinant de près le commentaire de Ficin sur le Philèbe de Platon.

Dans son commentaire sur le Philèbe, Ficin relève un passage de ce dialogue dans lequel Socrate, en pleine discussion à propos de la nature du Bien, affirme qu’un dieu vient de lui rappeler un certain souvenir :

Socrate : […] Or j’ai l’impression qu’un des dieux vient de me donner certaine souvenance… […] de certains propos quelque jour entendus jadis (est-ce en rêve ? Est-ce tout éveillé ?), auquels, à cette heure, je pense au sujet du plaisir et de la sagesse, et d’après lesquels le bien n’est ni l’un ni l’autre de ces deux termes, mais un autre, qui est distinct de ceux-ci et qui vaut mieux que tous les deux. [1]

 Ficin rapproche cette parole de Socrate d’une scène d’un autre dialogue, celui que Platon avait consacré à l’amour : le Banquet. En effet, selon lui, ces « propos quelque jour entendus jadis » ne sont autres que l’enseignement sur l’amour que Socrate avait lui-même affirmé avoir reçu de la prophétesse de Mantinée, Diotime, comme le rapporte Platon dans son Banquet. Ficin estime que c’est grâce à cet enseignement que Socrate a su ce qu’il fallait aimer, c’est-à-dire ce qui est réellement beau, ce qui est le Bien. Quant à ce dieu, qui n’est nommé ni dans le Banquet, où il inspire Diotime, ni dans le Philèbe, où il réveille la mémoire de Socrate, Ficin affirme qu’il est l’Amour lui-même.[2] Il est celui qui guide les âmes à travers les belles représentations vers le Beau en soi et, de là, vers le Bien, qui n’est autre que Dieu. Selon cette conception, l’Amour est la puissance unificatrice grâce à laquelle les âmes, qui procèdent de Dieu, retournent à Dieu. Cette interprétation de Ficin doit beaucoup à Plotin, un auteur platonicien du IIIe siècle après J.-C. qui s’était employé à extraire de l’ensemble des écrits de Platon une lecture cohérente.

Buste de Plotin, art romain (Musée du Louvre).

Dans son traité sur l’amour, Plotin avait cherché à harmoniser les conceptions du Phèdre, du Philèbe et du Banquet. Il constate que, en tant que passion, l’amour est ce qui fait naître dans les âmes le désir de s’unir aux belles choses.[3] Mais il ajoute que ce désir tantôt incite les hommes tempérants à s’unir à la beauté en elle-même, tantôt les pousse à rechercher une action fort laide, à savoir un acte sexuel à seul fin du plaisir physique. Quelle est donc l’origine de ces deux formes de passion amoureuse ? Elles naissent l’une et l’autre du désir de beauté, même si dans le second cas cette attraction, mal contrôlée, pervertie, peut faire tomber vers l’opposé, dans la laideur.

Cependant Plotin ne considère pas l’amour seulement en tant que passion mais aussi comme un dieu, et il affirme que telle était l’opinion de Platon. De celui-ci, il cite un passage du Banquet, dans lequel Eros est appelé « fils d’Aphrodite ». Mais qui donc est Aphrodite ? Plotin répond que cette déesse est double : la première Aphrodite est céleste ; elle est l’intelligence séparée de la matière, l’âme divine par excellence.[4] La seconde Aphrodite, en revanche, est tournée vers le monde sensible. C’est elle qui « émeut l’âme des jeunes gens ». Elle préside à la reproduction dans le monde physique, à la sexualité.

Ficin s’est largement inspiré de Plotin, dont il a traduit les œuvres complètes. Il adopte sa conception de l’Aphrodite double, qu’il expose notamment dans son commentaire sur le Banquet :

Il y aurait donc dans l’âme deux Vénus, la première céleste, la seconde vulgaire. Toutes deux auraient un amour, le céleste pour comprendre la beauté divine, le vulgaire pour engendrer cette même beauté dans la machine du monde. Car telle la première voit cette beauté, telle la seconde veut la réaliser, suivant ses moyens, dans la machine du monde. L’une et l’autre d’ailleurs sont portées à engendrer la beauté, mais chacune à sa manière. La Vénus céleste, par son intelligence, s’efforce de reproduire en elle-même aussi fidèlement que possible la beauté des choses divines, la vulgaire, grâce à la fécondité des semences divines, tend à engendrer dans la matière du monde la beauté qu’elle a conçue en elle de manière divine.[5]

La Vénus céleste de Ficin, en tant que puissance de l’intelligence, est en réalité assimilée par lui à Minerve, déesse de la sagesse et de l’intelligence. La seconde, Vénus vulgaire, dont la beauté a pour fonction la reproduction dans la matière, qui « émeut l’âme des jeunes gens », est aussi celle qui séduit Philèbe au détriment de la céleste. C’est sans doute la même idée qu’expose le sixième atout du tarot de Marseille. La situation est très exactement décrite par Ficin dans un passage de son commentaire sur le Banquet où il évoque l’âme amoureuse tiraillée entre des désirs contraires :

Comme nous l’avons dit, l’amour tire son origine de la vue. Or la vue est intermédiaire entre la pensée et le toucher. Il s’ensuit que l’âme de l’amant est sans cesse tiraillée vers des partis contraires et qu’elle est ballottée tour à tour vers le haut ou vers le bas. Tantôt naît en elle le désir d’étreindre, tantôt le chaste désir de la beauté céleste et c’est tantôt l’un tantôt l’autre qui l’emporte et la conduit. C’est celui-ci qui l’emporte dans ceux qui ont reçu une honorable éducation et qui brillent par la pénétration de l’intelligence, celui-là, le plus souvent, dans les autres.[6]

Dans la carte de l’Amoureux, il est évident que le personnage central est tiraillé entre les deux femmes. L’intense regard échangé entre l’homme et la femme au chapeau semble bien être ce qui cause l’apparition du Cupidon qui flotte au-dessus d’eux. Le jeune homme, frappé par la vision d’une personne de belle apparence, produit en son âme un amour, qui est le désir de cette beauté. Cette scène de séduction implique également le sens du toucher, puisque la femme au chapeau pose ses mains sur l’épaule et la cuisse du jeune homme. Mais ici c’est une beauté factice et trompeuse qui suscite le désir. Le costume extravagant de la femme, qui exagère ses formes, est conçu dans le but d’attirer l’homme à elle en lui faisant prendre pour de la beauté réelle ce qui n’est qu’artifice. Ficin ne manque pas de faire allusion à de telles impostures dans son commentaire sur le Banquet :

C’est un fait que les amants aveuglés par les brumes de l’amour prennent souvent le faux pour le vrai, quand ils jugent leurs aimés plus beaux, plus fins et meilleurs qu’ils ne sont en réalité. […] Souvent aussi ceux qui sont beaux sont séduits par la ruse de leurs amants.[7]

La tromperie existe indépendamment de la volonté d’induire en erreur, car fondamentalement la beauté des corps est en elle-même illusoire. Les yeux ne voient que l’apparence des choses et non les choses elles-mêmes, ainsi que Ficin le fait dire à Diotime dans son commentaire sur le Banquet :

Si la nature, mon cher Socrate, t’avait donné des yeux de lynx, pour pénétrer du regard tout ce qui se présente, ce corps d’Alcibiade qui, de l’extérieur te semble si beau te paraîtrait laid. Que vaut en effet, mon ami, l’objet de ton amour ? C’est une surface, que dis-je ? une couleur qui te ravit, ou plutôt un reflet de lumière et une ombre des plus légères. À moins qu’une vaine imagination ne t’abuse, en sorte que tu aimes un songe au lieu d’une chose vraie.[8]

Ficin donne également une description du processus amoureux qui semble se refléter parfaitement, étape par étape, dans la carte de l’Amoureux :

La figure de l’homme, souvent très belle à voir en raison de la beauté intérieure que Dieu lui a si heureusement répartie, fait passer dans l’âme, par les yeux de ceux qui le regardent, un rayon de sa splendeur. Attirée par cette étincelle comme par un hameçon, l’âme se porte évidemment vers celui qui l’attire.[9]

Les étapes du processus amoureux dans la carte de l’Amoureux du tarot de Marseille : 1. Regard amoureux ; 2. Rayon de splendeur ; 3. Etincelle amoureuse ; 4. Désir charnel.

Dans la carte de l’Amoureux, même si la personne contemplée (la femme au chapeau) ne semble avoir qu’une beauté extérieure illusoire qui ne reflète pas une beauté intérieure, le processus amoureux est balisé par les mêmes phénomènes : échange de regards, rayon de splendeur, étincelle amoureuse.

À suivre dans la deuxième partie.

[1] Platon, Philèbe, 20b (trad. Léon Robin).

[2] Ficin, The Philebus Commentary, éd. et trad. Michael J. B. Allen, Tempe, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2000, p. 286-289.

[3] Plotin, Ennéades, III, 5, 1. Cf. Platon, Phèdre, 253e-254b.

[4] Plotin, Ennéades, III, 5, 2.

[5] Ficin, De amore, VI, 7 (traduction Raymond Marcel).

[6] Ficin, De amore, VI, 10 (traduction Marcel).

[7] Ibidem.

[8] Ficin, De amore, VI, 18 (traduction Marcel).

[9] Ficin, De amore, VI, 2 (traduction Marcel).

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