18 – ANATOMIE D’UNE CHIMÈRE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Nicolas Conver, La Force, 1760, détail de l’animal.

Ce n’est pas tout. Observons attentivement la tête de ce lion. Cherchons l’oreille droite, qui, de profil, devrait être visible. Là où l’on s’attendrait à la trouver, ce n’est pas une, mais deux oreilles que nous découvrons. La première n’est qu’un arc de cercle tracé près du coin externe de l’œil du fauve. Du moins correspond-elle à la morphologie du lion, plutôt petite, de forme arrondie et dressée vers le haut. La seconde est mieux positionnée, au-dessous de la première, mais ce n’est pas une oreille de lion : c’est celle, tombante, d’un chien. Si à présent nous considérons le museau de la bête, allongé et légèrement retroussé vers le haut, nous voyons bien qu’il ne peut s’agir de celui d’un félidé, qui devrait être beaucoup plus massif et compact. Nous n’avons pu prendre l’animal pour un lion que parce que nous avons cru voir l’allégorie traditionnelle de la Force. Ce qui se présente à nos yeux n’est en fait qu’un gros chien.

Mais pourquoi le graveur s’est-il appliqué à tracer une ligne de démarcation bien franche entre le museau de l’animal et le reste de sa tête ? Ni les lions ni les chiens ne présentent d’ordinaire une telle caractéristique. La ligne a très probablement une autre fonction dans l’image. Retournons la carte, le titre en haut et le chiffre en bas, et concentrons-nous une nouvelle fois sur la tête de l’animal, en la découpant mentalement le long de la ligne de démarcation, pour faire abstraction du museau du chien.

Nicolas Conver, La Force, 1760, détail de l’animal.

C’est désormais une toute nouvelle tête qui nous apparaît, du moins sa partie supérieure, avec ses deux oreilles pointues, un œil méchant. Il suffit d’imaginer sa gueule plantée de dents aiguës – nous pouvons la supposer masquée par le vêtement de la femme – pour y voir une bête féroce. Une estampe du graveur lombard Zoan Andrea, probablement exécutée au tout début du seizième siècle à partir d’un dessin de Léonard de Vinci, représente un lion attaqué par un dragon. La tête du dragon correspond si bien à celle de la bête féroce qu’il est permis de penser que les deux images dérivent toutes deux d’une même source.

Zoan Andrea, Lion attaqué par un dragon, vers 1500.

 

Zoan Andrea, Lion attaqué par un dragon, vers 1500, avec un détail de la Force superposé à la tête du dragon.

Nous avons cru que l’animal était un lion ; or il a une tête de chien qui, à l’envers, apparaît comme celle d’un fauve. Sommes-nous les proies d’un délire ? N’avons-nous pas, peut-être, trop longuement fixé du regard les méandres complexes d’une vieille gravure ? Pas sûr, si nous nous souvenons des mots de Socrate parlant de la bête :

Une bête hétéroclite et à plusieurs têtes, possédant, d’autre part, une couronne de ces têtes, les unes d’animaux paisibles, les autres d’animaux féroces, capable en outre de changer tout cela et de le produire par lui-même […] [1]

Le onzième atout du tarot de Marseille apparaît ainsi comme un portrait saisissant de la chimère de Platon. Elle comporte effectivement « plusieurs têtes », l’une d’un « animal féroce », l’autre d’un « animal paisible », celle du chien. De plus, le dispositif imaginé est « capable en outre de changer tout cela et de le produire par lui-même », puisque le seul retournement de la carte suffit à opérer ces métamorphoses.

Si nous reprenons donc la carte dans son ensemble, nous retrouvons chacun des éléments de la chimère de Platon : 1) le monstre à plusieurs têtes ; 2) le lion ; 3) l’homme ; 4) l’ensemble étant recouvert d’un placage. Ce n’est pas tout : dans la carte un détail étrange attise encore notre curiosité. Si nous fouillons du regard, en effet, la carte posée à l’envers, nous découvrons une fleur en bouton qui semble pousser dans l’enchevêtrement de poils de la bête.

Nicolas Conver, La Force, 1760, détail de l’animal.

Que vient donc faire là cet élément, manifestement végétal, au cœur de notre grouillement animal ? Cette fois encore, le récit de Platon au ixe livre de la République nous procure l’explication de cette présence incongrue. Socrate avait proposé l’image de la chimère comme un modèle visuel pour mieux faire comprendre sa pensée. Il l’utilise dans le but d’avancer dans la recherche qui sous-tend les dix livres de la République : qu’est-ce que la justice ? Par la figure de la chimère, Platon entendait montrer la complexité de l’âme humaine : l’homme intérieur représente la force de la raison, le monstre à plusieurs têtes la force désirante susceptible de s’attacher aux bonnes comme aux mauvaises choses, multiple et inconstante ; le lion c’est l’ardeur du sentiment, qui prête son concours à l’une ou l’autre des deux premières entités. À peine les a-t-il identifiées que Platon déjà décrit le comportement de ces forces dans l’âme, selon la disposition, par rapport à la notion de justice, de l’âme considérée. Dans l’âme de l’individu qui estime avantageux de commettre l’injustice, l’homme est décrit comme engraissant le monstre aux multiples formes, auquel il donne de la force, ainsi qu’au lion, au détriment de l’homme lui-même, qui devient si faible que les deux autres le mènent là où ils le veulent ; et qui, faute d’avoir familiarisé ces bêtes l’une avec l’autre et créé d’amitié entre elles, « les laisse se déchirer entre elles, à belles dents, se battre et se manger entre elles ».[2]

Dans l’âme de l’individu qui juge avantageuses les choses justes, le monstre protéiforme devient un jardin, l’homme intérieur un cultivateur qui « entretient et améliore les plantes cultivées tandis qu’il empêche de croître les plantes sauvages, lui-même prenant la nature du lion pour alliée et portant à tous un intérêt commun […] ».[3] Ainsi l’image proposée par Platon, dans son évolution, nous offre-t-elle un saisissant contraste. D’abord il montre, dans l’âme de l’homme injuste, la furieuse bataille entre le monstre à plusieurs têtes et le lion. Ensuite il présente, dans l’âme du juste, je jardin pacifié, dans lequel l’élément végétal semble parfaitement naturel. Ceci explique, selon toute vraisemblance, la présence d’une fleur en bouton dans la carte.

[1] Platon, La République, 588d (trad. Léon Robin).

[2] Platon, La République, 589a (trad. Léon Robin).

[3] Platon, La République, 589b (trad. Léon Robin).

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