18 – ANATOMIE D’UNE CHIMÈRE – PREMIÈRE PARTIE

Durant la première phase de mes recherches, comme je m’étais focalisé sur les costumes des personnages, j’avais été intrigué par le vêtement du personnage de la Force. Sa jupe bleue, en particulier, avait un aspect rigide étrange pour une étoffe. Le souvenir de ce détail revint à ma mémoire un jour, au début des années 2000, pendant que je lisais la République de Platon.

 

La Force, comparaison entre la carte du tarot de Cary-Yale (à gauche, l’image ayant été inversée pour faciliter la comparaison) et celle du tarot de Marseille (à droite).

Une femme terrasse un lion à mains nues : telle est l’image que semble représenter le onzième atout du tarot de Marseille, la Force. La figure dérive graphiquement d’un des tout premiers jeux milanais enluminés du quinzième siècle, le tarot dit de Cary-Yale, déjà mentionné au chapitre 15. Certains traits de ressemblance sont particulièrement frappants dès lors que l’on inverse l’une des images : 1) La composition générale. 2) L’orientation de trois-quarts du visage du personnage féminin contrastant avec la tête de profil de l’animal. 3) Le dessin particulier du vêtement de la femme, formant une fente d’où surgit son bras, et qui laisse flotter un pan derrière elle. 4) L’angle formé par le coude au premier plan, identique pour les deux images. 5) L’œil de l’animal, traité de la même manière, en amande, avec de très longs cils noirs recourbés, la pupille noire plantée dans le coin interne vers le haut.

Mais si la Force du tarot de Marseille emprunte ces formes au jeu milanais de Visconti-Sforza, cette figure exprime une tout autre signification, car elle porte en elle d’autres caractéristiques qui sont étrangères à l’allégorie traditionnelle de la femme au lion. L’image n’a rien d’inhabituel au Moyen-âge et à la Renaissance. La Force, ou Courage, était depuis l’antiquité grecque l’une des quatre Vertus Cardinales avec la Prudence, la Justice et la Tempérance. Il est fréquent de la voir représentée sous la forme d’une femme soumettant un lion.

La Force, mosaïque du 12e siècle, Basilique Saint Marc, Venise.

La Force, enluminure du 14e siècle (Bibliothèque Ambrosienne, Milan).

Giovanni Pisano, La Force, 1301-1310 (cathédrale de Pise).

Ainsi par exemple sur une mosaïque du douzième siècle, à l’intérieur de la coupole centrale de la basilique Saint-Marc à Venise, ou dans une enluminure d’un traité juridique du quatorzième siècle. À Pise, au début du quatorzième siècle, Giovanni Pisano l’a sculptée sur le pupitre de la cathédrale, tenant le lion mort par une patte.

La figure évoque les victoires initiatiques remportées à mains nues par deux héros antiques sur des lions : celle, mythologique, d’Hercule et celle, biblique, du jeune Samson.

En apparence, le onzième atout du tarot de Marseille n’est qu’une illustration supplémentaire de ce motif. Reprenons pourtant la comparaison avec la carte du tarot de Cary-Yale, en nous attachant cette fois-ci aux différences plutôt qu’aux ressemblances : 1) Au bas de la robe il y a une extrémité qui dépasse. Mais dans le tarot de Cary-Yale, c’est la patte du lion tandis que dans le tarot de Marseille c’est le pied de la femme, chaussé d’une sandale. On peut déduire de ces observations que dans la première image, la femme a les pieds qui ne touchent pas le sol, c’est-à-dire qu’elle est assise sur le dos de l’animal. Il suffit pour le vérifier d’observer le mouvement de son vêtement, qui suggère qu’elle monte la bête en amazone. En revanche, si dans la seconde elle a le pied par terre, à l’aplomb de sa tête, c’est qu’elle se tient debout. 2) Le vêtement a subi des modifications profondes, même si la fente caractéristique, par laquelle passe le bras, a été conservée. En fait, à la place du vêtement ouvert sur les côtés, que porte la femme du tarot de Cary-Yale, celle du tarot de Marseille revêt une cape au-dessus de ce qui semble être une robe longue, fermée sur la poitrine par des lacets. 3) L’animal du tarot de Marseille ne ressemble pas beaucoup à un lion, tandis que le fauve du jeu de Cary-Yale est assez naturel.

On pourrait bien sûr se contenter de mettre ces différences sur le compte de la maladresse du graveur qui s’inspira de la carte enluminée. Mais si cela avait été vraiment le cas, pourquoi ne s’est-il pas contenté de reproduire, même grossièrement, le modèle qu’il avait sous les yeux, plutôt que de se lancer dans des innovations hasardeuses ? En réalité les modifications opérées par l’artiste s’expliquent parfaitement dès lors qu’on les considère à la lumière des écrits de Platon. De fait, c’est bien là que les quatre Vertus cardinales apparaissent pour la première fois comme un ensemble cohérent. Au livre 4 de la République, Platon en donne une description systématique, en tant qu’elles s’appliquent à l’État.[1] Elles sont les qualités qui manifestent la bonne organisation de l’État. L’État aura la Sagesse si sa partie gouvernante, les gardiens, possèdent cette qualité. De même il aura la Force si ses guerriers sont courageux. L’État aura la Tempérance du moment que la meilleure partie de la cité règne sur la moins bonne et permet ainsi l’accord entre gouvernants et gouvernés. Enfin, l’État aura la Justice si chaque partie de l’État s’occupe de sa propre tâche sans empiéter sur celles des autres. Platon transpose ensuite ces qualités par rapport à l’âme individuelle. De même qu’il y a des classes de population dans l’État, il y a des parties en l’âme des individus : la raison, la force et le désir, correspondant respectivement à la classe dirigeante, à celle des guerriers, à celle des cultivateurs et artisans. Les Vertus dans l’âme résultent de la correcte organisation de ces parties. Il y a Sagesse quand la raison règne sur les autres parties, Force quand la force s’accorde avec la raison pour dominer le désir. La Tempérance est en l’âme quand il y a harmonie entre les parties. La Justice règne quand chaque partie de l’âme joue son rôle sans empiéter sur celui des autres.[2]

Platon revient sur les parties de l’âme au 9e livre de la République, dans un passage où Socrate donne la description d’une image de l’âme humaine :

Une image […] dans le genre de ces antiques natures dont la mythologie rapporte la constitution, celles de la Chimère, de Scylla, de Cerbère, et telles autres en grand nombre, où d’après la légende, de nombreuses formes sont venues se fondre en une nature unique.[3]

Socrate dépeint cette chimère comme l’assemblage de trois entités :

Eh bien ! donc, modèle la forme unique d’une bête hétéroclite et à plusieurs têtes, possédant, d’autre part, une couronne de ces têtes, les unes d’animaux paisibles, les autres d’animaux féroces, capable en outre de changer tout cela et de le produire par lui-même […] Modèle donc une autre forme, celle d’un lion, puis encore celle d’un homme […] Alors, les trois formes que voilà, assemble-les donc en une, de manière que, n’importe comment, elles se fondent entre elles.[4]

Puis il propose de donner à l’ensemble un aspect humain :

L’assemblage est fait […] Modèle-leur maintenant un placage extérieur,[5] qui soit l’image d’un être unique, celle de l’homme, de façon qu’aux yeux de celui qui ne pourrait voir le dedans mais verrait la seule enveloppe externe, ce serait un unique animal, un homme. [6]

La chimère de Socrate est une illustration des conceptions de Platon sur les parties de l’âme. L’homme intérieur représente la raison, le lion c’est la force du sentiment, la bête à plusieurs têtes, qui ressemble à l’Hydre, c’est la multiplicité du désir. Le placage extérieur masque la complexité de l’assemblage, faisant voir une personne unique dans ce qui constitue en réalité un grouillement de contradictions. L’âme est vertueuse quand ces parties sont convenablement accordées, vicieuse dans le cas contraire.

Nous sommes devant le onzième atout du tarot de Marseille comme ceux-là qui ne voient que la seule enveloppe externe de la chimère de Socrate. Pour accéder à ses formes internes, il nous faut décortiquer l’assemblage. Commençons par en supprimer le placage. Nous l’avons vu précédemment, le vêtement du personnage féminin dans la carte du tarot de Marseille a fait l’objet de modifications par rapport au modèle milanais. Il en résulte un aspect étrange, particulièrement dans le bas de la robe.

Nicolas Conver, La Force, 1760 : détail de la robe.

Il s’y trouve une pièce qui ne semble pas faite d’étoffe. Aucun mouvement de drapé, raideur des traits, épaisseur marquée du matériau : on la croirait taillée dans du bois. D’autre part, elle ne peut, telle qu’elle a été représentée, servir de robe à la femme : elle remonte en effet en entonnoir pour former vers le haut une étroite bande, bien insuffisante pour enserrer la taille du personnage. Cet élément tout d’un bloc n’est donc qu’une illusion de vêtement. Mais il présente en revanche toutes les caractéristiques d’un placage. Que faut-il nous attendre à trouver derrière ? Peut-être ce que Socrate avait caché sous son placage. Souvenons-nous que la Force du tarot de Marseille se distingue de celle du tarot de Cary-Yale en cela qu’elle est debout alors que l’autre est assise sur le dos du lion. Or, si elle est bien debout, dans cette position, elle ne peut qu’avoir les jambes serrées ou très légèrement disjointes, insuffisamment en tout cas pour y glisser le corps d’un lion. Mais si ce sont les jambes de la femme qui sont sous sa robe, où donc peut bien être l’arrière-train du lion ? L’image paraît incohérente. À moins que nous acceptions de considérer que l’image est la représentation d’une chimère : cherche-t-on, chez le Centaure, les jambes de l’homme entre les pattes du cheval ? Dans la carte de la Force, il n’y aurait donc pas, sous l’écran de la robe, un lion et une femme, mais une forme hybride résultant de l’assemblage d’une femme et d’un lion.

À suivre dans la deuxième partie.

[1] Platon, La République, 427e-434c: sagesse (428b), bravoure (429a), tempérance, justice (430d).

[2] Platon, La République, 435b-443d.

[3] Platon, La République, 588c (trad. Léon Robin).

[4] Platon, La République, 588d (trad. Léon Robin).

[5] Operimentum, dans la traduction latine de Ficin, c’est-à-dire placage extérieur ou couvercle.

[6] Platon, La République, 588d (trad. Léon Robin).

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