19 – LES BÊTES INTÉRIEURES – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Pour quelle raison Ficin complexifie-t-il l’image de la chimère de Platon en lui adjoignant certaines caractéristiques du Sérapis macrobien ? Quel rapport établissait-il entre les deux figures ? Il convient tout d’abord de mettre en évidence ce fait, peu lisible à la première lecture, que les images du Sérapis et la bête de Platon ont des structures presque identiques : 1) La partie supérieure, qui domine l’ensemble, est, dans les deux cas, une forme humaine. Chez Platon c’est un homme, chez Macrobe, c’est un dieu d’apparence humaine. 2) La partie inférieure est un grouillement plus ou moins distinct de têtes et de corps d’animaux (serpent, chien, loup chez Macrobe ; animaux paisibles et féroces chez Platon). 3) La partie médiane est, dans l’un et l’autre cas, une tête de lion.[1]

Mais c’est probablement en observant les significations que Platon et Macrobe confèrent à leurs assemblages respectifs que Ficin a conçu l’idée de fusionner les deux figures. Dans la République de Platon, le schéma général de l’âme comporte, nous l’avons vu, les trois parties suivantes : 1) L’intelligence / la raison (l’homme intérieur) ; 2) L’ardeur du sentiment / le courage (le lion) ; 3) La force désirante (le monstre polycéphale). Les deux premières parties semblent trouver leur reflet dans le Sérapis de Macrobe : 1) Macrobe voyait la divinité solaire comme une image de l’intelligence. Il exprime en effet clairement cette idée, toujours dans la partie du livre I des Saturnales consacrée au soleil, quand il écrit que le soleil est l’intelligence du ciel, origine première de l’intelligence. [2] 2) Macrobe présente, lui aussi, le lion comme une force agissante : « Or la tête du lion figure le temps présent, qui, placé entre le passé et l’avenir, puise dans son action même sa force et son ardeur. »[3]

L’interprétation de la bête polycéphale par Macrobe, en revanche, semble diverger de celle de Platon. En effet, plutôt qu’une image des puissances désirantes de l’âme, il y voit la figure du temps qui passe : «  La tête du lion figure le temps présent […] Mais le passé est représenté par la tête de loup […] De même, la tête du chien qui flatte désigne l’avenir, dont l’espoir, tout incertain qu’il est, nous flatte. »[4] Comme nous le verrons, Ficin semble avoir retenu les deux idées.

Dans une lettre datée du 16 septembre 1489, Ficin fait une nouvelle fois allusion à la chimère solaire. Appelant trois de ses amis au secours de son De Vita, menacé par les autorités ecclésiastiques, il leur demande, en cas de danger, de prévenir un personnage nommé Georges Benigno Salviati :

Ici donc, vous, les chiens sagaces de l’Académie, vous les coureurs très rapides, ici je vous appelle.[5] Car vous êtes trois. Je vous supplie donc maintenant, défendez mes trois livres, encore si tendres, qui vont bientôt sortir au grand jour parmi les loups (comme je le crains). Courez vite, dis-je, pleins d’entrain, car c’est une mission de choix que je vous confie maintenant, non pas des soucis. Vous connaissez mon Georges Benigno Salviati, qui est depuis longtemps déjà parvenu avec sagacité à cette vérité, après laquelle vous courez à présent en tous sens, chassant ses traces en ordre dispersé, et qui, étant plus âgé, éclaire ses plus jeunes frères, à la manière du soleil. Prévenez-le donc si vous entendiez quelque hurlement des loups. Ce très courageux Georges mettra facilement les loups en fuite, lui qui a transpercé un jour le monstrueux dragon. Celui-ci, donc, celui-ci me soulage de mon inquiétude en même temps aussi qu’il vous soulage de vos soucis.[6]

Ici, la figure respectée de Salviati est comparée au soleil (« il éclaire ses plus jeunes frères à la manière du soleil »). De plus, fidèle à son habitude de jouer avec le nom de ses connaissances, Ficin l’identifie à Saint Georges, emblème comme Hercule, de la force et du courage, et chasseur de dragons comme Hercule. D’autre part, le Georges solaire de Ficin règne sur les multiples animaux que sont le dragon, les loups hostiles et les trois destinataires de la lettre, que Ficin qualifie de « chiens ». Le Georges solaire semble donc être une nouvelle occurrence de la version ficinienne de la chimère de Platon. Il n’est pas surprenant de voir la lettre de Ficin continuer sur le thème du temps, dans un long passage qu’il vaut la peine de citer en entier, car il contient un véritable enseignement de vie :

Car quelqu’un parmi vous aussi a l’habitude, et à vrai dire plus souvent à présent, de dire que rien n’est plus sain pour la vie que de faire l’expérience d’avaler les temps avec une grande assurance ; mais tous les autres de sourire aussitôt de ce qui a été dit. Mais allons, dis, Canaci, ce que c’est que tu répètes tant et plus : dévorer le temps ? Où veux-tu en venir à la fin ? Non pas manger diras-tu, mais plutôt boire, non pas mâcher ou broyer, mais ingurgiter à pleine gorge, puisque le temps même est une nature liquide, pour ainsi dire, et glissante. Mais cette condition des choses liquides est telle que si tu les maintiens à l’étroit, tu les perds à l’instant, car quand elles sont contraintes, elles se répandent en coulant et s’enfuient très vite en tous sens. Si par hasard tu presses l’eau imbibée d’une éponge, tu l’en fais sortir aussitôt et la répands çà et là ; mais si tu la tiens plus lâche, tu la retiens. À plus forte raison l’air, le feu et l’éther ! De là, chez les poètes, en vain luttent ceux qui s’agitent à étreindre avec les bras les grands simulacres des dieux et les esprits des morts. C’est tout à fait largement qu’il faut recevoir les choses les plus larges ; aussi les liquides qui sont les plus amples doivent être le plus amplement possédés. Alors certainement l’angoisse nous accable lourdement quand nous forçons à l’étroit l’âme même et son mouvement ample par nature. Tous ceux qui se sont consacrés avec minutie aux études et aux affaires, et qui ont réduit chaque chose toujours très exactement en choses moindres, entre-temps leur vie, hélas ! leur vie, à leur insu, ils l’ont passée dans la misère. C’est donc fort justement que Pythagore semble avoir enseigné de faire attention de ne jamais, par hasard, se trouver enfermé à l’étroit. Rien n’est plus grand que le ciel, rien n’est plus vital. En revanche la terre très exiguë n’a qu’une très petite vie dans le monde. Enfin si nous vivons par le ciel et par le temps, plus largement nous en engloutissons, plus et plus longtemps nous vivons. Vivez donc au large, loin de l’étroitesse, mes amis ! Vivez joyeux ! C’est par sa joie que le ciel vous a créés, une joie qu’il proclame par son rire, c’est à dire son extension, par son mouvement, par sa splendeur, comme s’il exultait. Le ciel vous sauvera par votre joie. Vivez donc joyeux tous les jours au présent, car le souci de la situation présente vous vole le présent et vous ravit le futur. La curiosité des choses à venir vous plonge à toute allure dans le passé. Encore et encore, donc, je vous en supplie, vivez joyeux car les Parques le permettent, tant que vous vivrez tranquilles. Mais pour que réellement vous viviez sans soucis, ne vous chargez pas même de ce souci par lequel, inquiets, vous vous préoccupez quelquefois, par-dessus tout, du soin scrupuleux par lequel vous pourriez échapper aux tracas. Car ce seul souci par tout souci brûle le cœur des mortels, hélas, pauvres mortels. Négligez donc ce soin scrupuleux, mais honorez l’insouciance, et, bien plus, honorez-la négligemment, autant qu’il vous est permis, et dans la mesure du convenable. Et celle-ci, ce n’est pas tant comme prêtre que je vous la confie, qu’en tant que médecin. Car sans elle, qui est comme la vie de toute médecine, tous les remèdes destinés à prolonger la vie se meurent.[7]

En exhortant ses amis et disciples à vivre dans le présent, guidés par la lumière de l’intelligence, Ficin veut les inciter à ne pas se soumettre à de vains désirs, sans pour autant se complaire dans une vie purement contemplative dénuée d’action sur le monde. Agir au présent comme le soleil, sans illusions ou craintes quant au futur, sans regrets quant au passé : là est le cœur de la philosophie morale de Marsile Ficin.

Il ne fait guère de doute que, pour Marsile Ficin, la chimère de Platon et le Sérapis macrobien étaient complémentaires et reliés l’un à l’autre. La carte de la Force du tarot de Marseille semble en être une spectaculaire et complète illustration.

Mieux encore, la carte renferme un secret. Caché dans la partie inférieure gauche de la carte, il est plus facile de le voir si l’on renverse la carte.

Nicolas Conver, La Force, 1760, détail de la bête en vue renversée.

À première vue on croit voir, juste dans l’angle, la patte gauche de l’animal. Cependant, cette forme a plutôt l’aspect d’une longue oreille d’animal. À côté, un commencement de cône strié interrompu par le rebord de la carte : on peut y voir l’amorce d’une corne. Dans le règne animal, le plus souvent, les oreilles et les cornes vont par paires. Où sont donc les organes manquants? Il y a dans le cartouche qui porte le nom de la Force une série de traits à laquelle on ne prête d’ordinaire pas attention. Et si c’était une invitation à isoler la partie de la figure qu’elle souligne ? Si l’on s’amuse à reproduire le résultat obtenu symétriquement selon l’axe vertical, apparaît bel et bien une figure dotée de deux oreilles et deux cornes, d’une touffe de poils hérissés au-dessus de la tête, de deux yeux en forme de spirale, d’un orifice béant à la place du nez, d’une gueule étirée en grimace.

Nicolas Conver, La Force, 1760, détail de la bête (carte renversée et dupliquée en miroir).

On pourra objecter que, si la manipulation consistant à recopier l’image en symétrie selon l’axe vertical semble banale aujourd’hui pour toute personne équipée d’un ordinateur et d’un logiciel de retouche graphique, il n’en allait pas de même au 15e siècle. Voire ! Car il n’est besoin de rien d’autre, pour obtenir un tel résultat, que de la carte et d’un simple miroir. Il suffit de poser la carte face contre la surface réfléchissante, puis de relever le bord de la carte en faisant attention à ne pas dévoiler l’image au-delà de la série de traits. Un regard de côté, l’œil pas trop éloigné de la surface du miroir : le monstre surgit.

Nicolas Conver, La Force, 1760, détail de la bête (carte renversée et observée dans un miroir).

Cette présence à l’intérieur de la carte fait écho à un passage de la Théologie Platonicienne de Ficin :

Chez la plupart des hommes, la raison aime trop cette partie inférieure de l’âme […] Plotin, lui, ne l’appelle pas une partie de l’âme à proprement parler, mais une image, une sorte de reflet de l’âme substantielle. Il prouve, en effet, que l’homme c’est l’âme rationnelle qui, tout en persévérant en soi-même, engendre un animal au-dessous d’elle, et compose un vivant unique, non pas d’elle et du corps, mais plutôt de ce corps et d’une sorte d’image vitale d’elle-même répandue dans les membres. En cet animal résideraient d’une part les sens […], et d’autre part la fantaisie qui est complètement confuse et troublée.[8]

Soit l’homme succombe à ce reflet inférieur de son âme, soit il le dépasse en s’élevant par la raison vers l’intelligence devenant à son tour, comme Hercule et saint Georges, un héros solaire.

[1] Macrobe indique que Sérapis tient sous sa main droite la bête à trois têtes. Or il précise que : « celle du milieu, en même temps la plus élevée, est celle d’un lion ». De même Platon donne la place intermédiaire au lion.

[2] Macrobe, Saturnales, I.18.17, cit. p. 199.

[3] Macrobe, Saturnales, I.20.15.

[4] Ibidem.

[5] Sur l’Académie de Ficin, voir l’ épisode 4.

[6] Ficin, De Vita, III, 18, éd. et trad.  C. V. Kaske, J. R. Clark, Tempe, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2002, p. 402-405.

[7] Ibidem.

[8] Ficin, Théologie Platonicienne, XVI, 8, cit., III, pp. 143-144.

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