2 – LE VOYAGE DU CHARIOT

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Le Chariot du tarot de Marseille avec deux de ses sources graphiques.

Si les premiers exemplaires du tarot de Marseille ont tous disparu, certains de ses ancêtres, en revanche, sont arrivés jusqu’à nous. Dans les premières décennies du 15e siècle, le tarot faisait fureur dans les cours seigneuriales du nord de l’Italie. Pour y jouer, l’aristocratie de ce temps prisait les jeux peints à la main, enluminés et rehaussés de dorures. C’est parce que c’étaient des objets de grand prix qu’un certain nombre d’entre eux ont été conservés. Un jour que je visitais le musée de la carte à jouer d’Issy-les-Moulineaux, mon attention a été attirée par une de ces cartes de luxe. Proche par son style de l’art ferrarais du milieu du 15e siècle, elle a dû être réalisée pour l’un des seigneurs de Ferrare, Leonello ou Borso d’Este. L’image est très différente de la carte du Chariot du tarot de Marseille. Pourtant, en les examinant côte à côte, j’ai été frappé par d’étonnantes correspondances : toutes les deux montrent un char en vue de face – un point de vue qui n’est pas courant dans l’art de cette époque – et flanqué d’une grande roue de chaque côté. Mais surtout, les compositions sont extraordinairement similaires, en deux moitiés séparées par le bord supérieur de la caisse du char. Il semblait peu probable que ces ressemblances résultent d’une simple coïncidence. Le char d’Issy était en fait le chaînon manquant qui allait me permettre de reconstituer le processus de création du Chariot du tarot de Marseille.[1]

École ferraraise, carte de tarot enluminée, vers 1450-1470

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Nicolas Conver, Le Chariot, 1760

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le peintre vénitien Jacopo Bellini se trouvait à Ferrare en 1441, l’année de la mort du seigneur de la cité, Niccolò III d’Este.[2] Dans les années qui suivirent, Leonello d’Este, fils et héritier de Niccolò, organisa un concours en vue de choisir un sculpteur pour réaliser un monument équestre à la mémoire de son père.[3] Le carnet de dessins de Bellini conservé au British Museum contient de nombreuses études que les historiens de l’art ont rattachées à ce projet.[4] On y trouve notamment l’esquisse d’un char  de triomphe tiré par deux chevaux, orné sur l’avant d’un médaillon portant l’aigle des Este.[5]

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Jacopo Bellini, Char de triomphe, vers 1441

Plusieurs indices révèlent un lien de dépendance entre ce dessin et le Chariot d’Issy. Dans les deux cas le véhicule est représenté de face, avec deux grandes roues visibles de part et d’autre de la caisse dont la face avant de forme rectangulaire est ornée d’un emblème. On remarque de nombreux points de ressemblance dans la manière de représenter les chevaux : les oreilles petites et pointues en forme de conques, le dessin des naseaux, les plis du cou, la pièce de harnais circulaire sur le front d’un des animaux. Selon toute vraisemblance, les dessins du Vénitien, ayant été présentés à Ferrare à l’époque du concours, ont exercé une influence sur l’artiste ferrarais qui réalisa la carte postérieurement. La datation habituellement retenue pour le Chariot d’Issy, vers 1450, concorde avec cette hypothèse. Le concours fut remporté par deux sculpteurs originaires de Florence, Antonio di Cristoforo et Nicolò di Giovanni Baroncelli.[6] Un autre Florentin, le célèbre Leon Battista Alberti, avait été invité par Leonello d’Este à arbitrer la compétition.[7] La collaboration entre Ferrarais et Florentins à l’occasion de ce concours semble avoir favorisé la transmission des modèles graphiques liés aux projets artistiques. Un nielle attribué au graveur florentin Maso Finiguerra en porte témoignage.[8]

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Maso Finiguerra, Le Triomphe de la Foi, vers 1460.

Réalisé à Florence avant 1464 (date de la mort de Finiguerra), il représente la Foi portée en triomphe sur un char tiré par deux chevaux. Le registre supérieur est clairement transposé du Chariot d’Issy. Le personnage central a la même attitude, tenant dans la main droite un objet sphérique, globe (Issy) ou boule de feu (Finiguerra) ; dans la gauche une épée (Issy) ou une corne (Finiguerra). Plusieurs détails de son vêtement sont similaires : la coupe de la robe avec son col rond bordé d’un galon et sa ceinture haute, le plissé du vêtement sur ses jambes. Les quatre dames de compagnie ont été remplacées par six angelots. Pour ce qui est de la partie inférieure, c’est manifestement sur le dessin de Bellini que le nielle prend modèle. Les jambes des chevaux ont exactement la même position, les têtes sont orientées de la même manière, tout comme les deux grandes roues des véhicules, à rayons et renforcées par des clous ronds. À noter également la forme en Y entre les deux animaux, que le florentin a transformée en timon, et l’aile de l’ange vu de dos qui est identique, en vue inversée, à celle de l’aigle représenté à l’avant du char de Bellini. Quant au réseau de crevasses qui figure le terrain au premier plan en bas, un motif similaire peut être observé dans la carte ferraraise. Le nielle de Maso Finiguerra apparaît donc comme un hybride du triomphe vénitien de Bellini et de la carte de Ferrare.

La carte du Chariot du tarot de Marseille prolonge cette lignée par une nouvelle mutation, car elle reproduit le schéma général commun aux trois images, tout en empruntant des éléments spécifiques à chacune d’elles. Les jambes des chevaux reprennent la même position que dans la carte ferraraise et le nielle de Finiguerra, mais c’est avec ce dernier que la morphologie des animaux a le plus d’affinités, en particulier leurs formes pleines et arrondies. De même, les harnachements des attelages ont de nombreux points communs, notamment la bricole qui souligne le poitrail et les anneaux circulaires du mors. Le Y du timon subsiste sous une forme stylisée. La plate-forme du véhicule de Finiguerra est prolongée à l’avant par une pointe en saillie dont la courbe en forme d’accolade se retrouve, à la même position, dans le dessin de l’écu qui orne la face avant du Chariot de Marseille.[9]

 

Comparaison des formes en Y et en accolade dans le Triomphe de Finiguerra et le Chariot de Marseille.

Comparaison des formes en Y et en accolade dans le Triomphe de Finiguerra et le Chariot de Marseille.

Mais pour la carrosserie, c’est surtout le nielle de Bellini qui a servi de modèle au Chariot : la structure de sa cabine est transposée sous la forme d’un dais porté par des montants ; la face avant de sa caisse plane, rectangulaire et ornée d’un emblème est simplement rhabillée (au médaillon portant l’aigle des Este se substitue l’écu revêtu d’initiales) et ornée d’une corniche. Un détail étrange peut être observé dans de nombreuses versions du tarot de Marseille, par exemple celui de Nicolas Conver : sur la ligne de base et au milieu de la carte, entre les deux chevaux, cette forme triangulaire surmontée de quatre brins recourbés évoque irrésistiblement la crevasse ornée d’une touffe d’herbe positionnée pratiquement au même endroit dans le nielle de Finiguerra, et dont elle est la probable transposition.[10]

 

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La crevasse comparée à la forme triangulaire.

 

La carte ferraraise a aussi été mise à contribution, puisque le Chariot lui fait également un emprunt spectaculaire. Il s’agit rien moins que de la composition : les deux images, en effet, sont l’une comme l’autre divisées en deux moitiés séparées par la ligne horizontale que forme le bord supérieur de la caisse du char.

L’établissement de liens de dépendance graphiques entre le septième atout du tarot de Marseille et des images dont on connaît, même approximativement, la date de réalisation, permet de proposer une limite inférieure, avant laquelle cette figure bien particulière ne peut pas avoir existé. En effet, puisque le Chariot de Marseille s’inspire du nielle de Maso Finiguerra, gravé aux environs de 1460, il ne peut être plus ancien. D’autre part si le Chariot reprend des éléments communs aux trois images sources (dessin de Bellini, carte ferraraise, nielle de Finiguerra), il emprunte également des détails spécifiques à chacune d’elles. Or toutes trois sont, par leur nature même, des images qui ne pouvaient connaître une large diffusion. Le dessin de Bellini était une esquisse enfouie dans un carnet à dessins jalousement conservé par l’artiste, pour qui il constituait non seulement un instrument de travail mais aussi un bien à transmettre à ses héritiers. La carte de Ferrare était un objet luxueux réservé à l’usage de ses riches propriétaires. Le Triomphe de Finiguerra n’a pu être tiré qu’à un nombre très limité d’exemplaires à cause de la technique du nielle, la fragilité des empreintes en soufre n’autorisant qu’un nombre très limité d’épreuves (le seul exemplaire qui subsiste est celui du Musée du Louvre). Le créateur qui eut accès, directement ou indirectement, à ces éléments d’origines et de natures variées, à partir desquels il imagina la synthèse que constitue la carte du Chariot du tarot de Marseille, était probablement, sinon présent lui-même, du moins en relation étroite avec certains de ceux qui avaient participé au concours de Ferrare. Il est donc raisonnable de conjecturer que l’atout n’a pas été conçu très longtemps après, mais probablement dans le temps d’une génération, c’est-à-dire pas plus de vingt-cinq à trente ans plus tard. Selon une telle estimation, le Chariot du tarot de Marseille a dû voir le jour dans sa forme initiale entre 1460 (nielle de Finiguerra) et 1475 (trente ans après le concours de Ferrare).

Cependant le processus qui conduit du dessin de Bellini à la carte du Chariot du tarot de Marseille est une évolution graphique mais non thématique. En effet, les personnages occupant la partie supérieure du véhicule sont très différents : simples ombres chez Bellini, du fait de l’inachèvement de l’esquisse ; personnage féminin doté d’attributs de pouvoir – globe et épée – dans la carte ferraraise ; allégorie de la Foi chez Finiguerra ; prince couronné brandissant un sceptre dans l’atout du tarot de Marseille. Ces différentes images, quoique visuellement apparentées, représentent des sujets très divers. L’étude des ancêtres graphiques du Chariot du tarot de Marseille ne nous renseigne donc pas directement sur la signification de cette figure d’atout. J’allais devoir passer par une autre voie. Avant tout, il semblait nécessaire d’identifier le personnage qui n’apparaît que dans le Chariot marseillais : le jeune conducteur de char.

 

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Tentative de reconstitution du Chariot à partir de ses sources graphiques.

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Le Chariot avec son conducteur estompé

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[1] J’ai déjà exposé les idées présentées dans cet épisode dans mon « À mi-chemin entre Venise et Florence : le Chariot ferrarais du Musée français de la carte à jouer », The Playing-Card 41-4 (2013), p. 227-234.

[2] Cf. Georg Gronau, Die Künstlerfamilie Bellini, Bielefeld, Velhagen & Klasing, 1909, p. 8-9, 14, 18.

[3] Sur l’histoire de ce monument, voir l’introduction d’Antonio Videtta à son édition de Leon Battista Alberti, De equo animante. Il cavallo vivo, Naples, Ce.S.M.T., 1991, p. 41-53.

[4] Cf. Corrado Ricci, Jacopo Bellini e i suoi libri di disegni. Il libro del British Museum, Alinari, Firenze, 1908, p. 8, 9, 11 ; H. Tietze et E. Tietze Conrat, The Drawings of the Venetian Painters in the 15th and 16th century, New York, Augustin, 1944, p. 97, 102, 103.

[5] Cf. Colin Eisler, The Genius of Jacopo Bellini. The complete paintings and drawings, New York, Abrams, 1989, p. 249, 253.

[6] À propos de ce sculpteur, voir Anna Maria Matteuci, Baroncelli, Nicolò di Giovanni, detto Nicolò del Cavallo, in Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 6, Rome, Istituto della Enciclopedia Italiana, 1964.

[7] Cf. Leon Battista Alberti, De equo animante, cit., p. 58.

[8]  À propos de ce nielle, voir André Blum, Les nielles du Quattrocento, Paris, Compagnie des arts photomécaniques, 1950, p. 14, X (fig. 21), XI (fig. 21bis) ; Catherine Loisel et Pascal Torres, Les premiers ateliers italiens de la Renaissance. De Finiguerra à Botticelli, Paris, Le Passage, 2011, ill. 97.

[9] Je remercie Thierry Depaulis d’avoir attiré mon attention sur cette correspondance.

[10] Je remercie Patrizia Castelli d’avoir attiré mon attention sur cette correspondance.

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