20 – L’HOMME À LA LANTERNE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Nicolas Conver, L’Hermite, 1760

Voyons quelles sont les caractéristiques du personnage : 1) Un homme barbu ; 2) aux cheveux longs ; 3) vêtu d’un long manteau ; 4) porteur d’un bâton ; 5) s’éclairant à la lumière d’une lanterne. Les quatre premières particularités de ce signalement servaient, depuis l’Antiquité, à caractériser les philosophes de l’école cynique.[1] La chevelure mal soignée et la barbe longue, le bâton et le manteau, définissent ainsi le portrait du Cynique dans une épigramme du poète latin Martial :

Ce vieux portant bâton et besace, dont la chevelure blanche et malpropre se hérisse et dont la barbe sale descend sur la poitrine ; ce vieux qu’abrite un manteau crasseux, qui lui tient lieu d’épouse sur son misérable grabat, et auquel les passants donnent une nourriture qu’il mendie par des aboiements, tu le prends pour un philosophe cynique, Cosmus, trompé que tu es par ses faux dehors ? Ce n’est pas là un philosophe cynique, Cosmus. Qu’est-ce donc ? Un chien.[2]

Le manteau et le bâton étaient devenus les pièces principales de l’accoutrement distinctif des Cyniques, qui suivaient sans doute en cela l’exemple du plus célèbre d’entre eux : Diogène de Sinope. Laërce nous apprend que Diogène « fut le premier, au dire de certains, à plier en deux son manteau, parce qu’il était contraint de s’en envelopper aussi pour dormir »[3] a; et que, « Étant tombé malade, il s’appuyait sur un bâton. Par la suite toutefois, il prit l’habitude de porter ses affaires, non pas bien sûr en ville, mais sur les chemins, au moyen de ce bâton et de sa besace (…) »[4] Cette panoplie avait fini par devenir légendaire, comme le montre le poème de Cercidas de Mégalopolis consacré à la mort de Diogène de Sinope :

Non, il n’est plus, le sinopéen de jadis,
Le fameux porteur de bâton,
Au manteau plié en deux, qui mangeait en plein air ;
Il est monté au ciel (…).[5]

Quant à la cinquième particularité de notre signalement, la lanterne, c’est le Cynique par excellence qu’elle paraît désigner. En effet, Diogène de Sinope a souvent été représenté comme un porteur de lanterne, en raison d’une fameuse anecdote rapportée par Diogène Laërce, laquelle tient en une unique et courte phrase : « Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit « Je cherche un Homme. » »[6] Nous reviendrons sur cette sentence plus tard. Contentons-nous pour l’heure de constater que l’image du neuvième atout du tarot de Marseille semble refléter le portrait du philosophe Diogène le Cynique.

Mais au-delà de l’apparence physique, c’est aussi par son mode de vie que l’Hermite se rapproche de ce personnage historique. Les Cyniques, en effet, s’astreignaient à une rigoureuse ascèse qui différait peu de celle pratiquée par les pères du désert, saint Antoine lui-même et, d’une façon générale, les ermites du Christianisme. Laërce résume encore ainsi cet aspect de la doctrine des Cyniques :

Ils soutiennent encore qu’il faut vivre frugalement, en se contentant de la nourriture qu’on peut se procurer soi-même et du seul manteau élimé, en méprisant richesse, réputation, et bonne naissance. En tout cas, il y en a parmi eux qui se satisfont d’herbes, d’eau toute fraîche et d’abris de fortune ou de tonneaux comme Diogène, qui disait que s’il appartient aux dieux de n’avoir besoin de rien, il appartient aux gens semblables aux dieux d’avoir des besoins limités.[7]

Tant par son apparence que par sa discipline de vie supposée, le personnage de l’Hermite peut donc être identifié, trait pour trait, au philosophe cynique et en particulier au plus emblématique de tous : Diogène de Sinope.

Cependant, dans d’autres jeux de tarot du quinzième siècle, cette correspondance n’existe pas. Dans deux célèbres tarots enluminés italiens, celui dit de Charles vi et le Colleoni-Baglioni, la carte correspondant à l’Hermite présente un vieil homme barbu tenant dans sa main non pas une lanterne, mais un sablier, et dans ces deux cas, l’opulent costume du personnage n’a rien du manteau d’un ascète.

Anonyme, Le Temps, vers 1450-1480.

 

Anonyme, Le Temps, vers 1475.

Selon toute vraisemblance ces deux images représentent le temps personnifié, un motif fréquent dans l’art de la première Renaissance, notamment dans les illustrations des Triomphes de Pétrarque. Le neuvième atout du tarot de Marseille s’inscrit donc en rupture par rapport à cette tradition. Le vieillard est resté, mais son identité a changé. Naturellement l’apparition inopinée d’un philosophe de l’Antiquité parmi les atouts du tarot, en remplacement d’une figure traditionnelle issue de la tradition littéraire florentine, fait naître le soupçon d’une intervention de Marsile Ficin. J’ai donc cherché dans ses écrits ce qu’il dit de Diogène et des Cyniques.

Les références aux Cyniques ne sont pas nombreuses dans les œuvres de Ficin. Celui-ci fait quelques brèves mentions de leur mode de vie ascétique, qu’il considère favorablement. Cependant il relève à plusieurs reprises et de façon appuyée un aspect de leur doctrine qu’il juge comme une grave limitation. Il exprime cette opinion de façon claire et succincte dans la Vie de Platon qu’il publia en introduction à sa traduction des œuvres complètes du philosophe d’Athènes :

À Diogène le Cynique, qui disait que les choses humaines il les voyait, certes, mais les Idées nullement, [Platon] répondit « Qui s’en étonne ? car les yeux par lesquels celles-là sont vues, tu les as, et les utilises. Mais l’intelligence, tu ne l’utilises pas, grâce à laquelle celles-ci sont comprises. »[8]

Il s’agit là d’une paraphrase d’un bref échange entre Diogène le Cynique et Platon, tel que l’avait rapporté Diogène Laërce dans ses Vies :

Alors que Platon discourait sur les Idées et mentionnait l’Idée de table, l’Idée de gobelet, Diogène lui dit : « Pour ma part, Platon, je vois une table et un gobelet, mais l’Idée de table ou de gobelet, je ne les vois pas du tout. » Ce à quoi Platon lui répliqua : « C’est normal ! Tu as des yeux qui te permettent de voir un gobelet ou une table ; mais l’intelligence qui permet de percevoir l’Idée de table ou l’Idée de gobelet, tu ne l’as point. »[9]

Il faut interpréter cet épisode dans le contexte du débat philosophique qui avait fait rage à Athènes entre les héritiers de Socrate. Le grand philosophe n’avait laissé derrière lui aucun écrit mais beaucoup d’interprètes de sa pensée. Platon est le plus connu, mais il n’était pas le seul. Diogène le Cynique, s’il ne fut pas directement disciple de Socrate, fut celui d’Antisthène (le premier Cynique, selon Diogène Laërce), qui lui-même avait suivi l’enseignement de Socrate. Par son style de vie d’une extrême simplicité, son refus des convenances, sa farouche indépendance, Socrate a souvent été vu comme l’inspirateur du Cynisme. Ainsi donc, dans le même temps que Platon mettait en scène dans ses dialogues le maître Socrate discourant sur les Idées, les Cyniques, tout en se réclamant eux aussi de Socrate, se moquaient de Platon et de ses fumeuses Idées, que personne n’arrivait à voir, et à l’existence desquelles il semblait par conséquent difficile de croire.

Ficin prend naturellement position aux côtés de Platon dans ce débat. Dans le premier chapitre du premier livre de sa Théologie Platonicienne, il décrit une sorte d’échelle des réalités, sur les degrés de laquelle il dispose les différents philosophes, selon leur capacité à comprendre, ou non, ces réalités (elles correspondent aux degrés de l’être dont nous avons déjà parlé au cinquième épisode) : 1) tout en bas, les corps physiques, puis 2) la puissance active des corps ; 3) l’âme rationnelle ; 4), le monde intelligible des Idées et enfin 5) Dieu.[10] Ficin affirme que Platon est le seul guide capable de conduire les hommes jusqu’au niveau suprême. Les Cyniques, en revanche, sont relégués trois étages plus bas, pour n’avoir pas poussé leur investigation plus haut que le deuxième niveau de réalité, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas su percevoir de formes au-delà des corps vivants et les Idées ne sauraient avoir de réalité à leurs yeux. Pour Ficin, donc, les Cyniques sont le type même des philosophes aveugles aux Idées, incapables pour cette raison d’élever leur âme vers les réalités divines.

Se pourrait-il que l’Hermite du tarot de Marseille soit l’illustration du jugement de Ficin sur les Cyniques ?  Se pourrait-il qu’il ait quelque rapport avec la vision des Idées ? C’est ce que nous verrons dans le vingt-et-unième épisode.

[1] Voir Pierre Courcelle, « La figure du philosophe d’après les écrivains latins de l’Antiquité », Journal des savants (1980), p. 85-101.

[2] Martial, Épigrammes, iv, 53, éd. et trad. H.-J. Izaac, Paris, Les Belles Lettres, 1930/2012, p. 133. Traduction légèrement modifiée.

[3] Diogène Laërce, Les vies et doctrines des philosophes illustres, vi, 22, trad. M.-O. Goulet-Cazé, Paris, Pochothèque, p. 706.

[4] Diogène Laërce, Les vies, VI, 23, cit., p. 706.

[5] Diogène Laërce, Les vies, VI, 76, cit., p. 742-743.

[6] Diogène Laërce, Les vies, VI, 41, cit., p. 718.

[7] Diogène Laërce, Les vies, VI, 105, cit., p. 767-768.

[8] Ficin, Opera omnia, cit., p. 768, paginé 742 par erreur.

[9] Diogène Laërce, Les vies, VI, 53, cit., p. 727.

[10] Ficin, Théologie platonicienne, I, 1, cit., I, p. 38-39.

Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’: