20 – L’HOMME À LA LANTERNE – PREMIÈRE PARTIE

Je m’étais décidé à faire l’aller-retour entre Paris et Londres dans la journée, le 12 janvier 2002. C’était la dernière limite parce que l’exposition que je voulais voir à la National Gallery, consacrée au peintre Pisanello, se terminait le lendemain. Confortablement installé dans le train du retour, le catalogue sur les genoux, je savourais la joie d’une heureuse trouvaille.

Pisanello, Vierge à l’Enfant en gloire avec Saint Antoine Abbé et Saint-Georges, vers 1435-41.

Le petit tableau est l’un des rares de la main d’Antonio Pisanello qui ait été conservé jusqu’à nous. Daté vers 1435-1441, il représente une Vierge à l’Enfant au-dessus de deux hommes affrontés : un jeune chevalier blond en armure et un saint barbu. Ce qui m’avait frappé à Londres, c’était la ressemblance extraordinaire entre le saint et l’Hermite du tarot de Marseille ; une ressemblance qui s’observe mieux quand on inverse l’une des deux images (ici le saint de Pisanello).

Comparaison du St Antoine de Pisanello (à gauche, inversé) avec l’Hermite du tarot de Marseille (à droite)

Les deux hommes se présentent l’un et l’autre de trois-quarts, le regard porté au loin droit devant eux. Tous les deux sont âgés, barbus, aux cheveux longs, et portent un ample manteau doté d’une capuche au-dessus d’une simple robe. D’une main ils tiennent un objet devant eux, clochette pour l’un, lanterne pour l’autre, dévoilant l’intérieur d’un pan du manteau derrière leur bras levé. Dans l’autre main, ils empoignent un bâton, mais dans le Pisanello, ce bâton est tenu de manière à former le pli du manteau sous le bras droit. Dans l’atout du tarot de Marseille, le bâton est passé en position verticale, mais le pli est resté, alors que sa présence n’est plus justifiée puisqu’il ne reste plus rien pour retenir l’étoffe. De cette observation nous pouvons déduire que l’Hermite dérive probablement du saint de Pisanello. Le dessinateur de la carte a simplement modifié la position du bâton par rapport à son modèle sans prendre la peine d’effacer le pli auquel le bâton donnait naissance dans la figure du saint.

Le tableau a inspiré d’autres œuvres dans le dernier tiers du quinzième siècle. Ainsi, par exemple, cette miniature, probablement milanaise, datée vers 1470, représentant la Sainte Famille.

Anonyme, La Sainte Famille, vers 1470.

Ici, l’homme qui ferme la marche reprend trop de traits caractéristiques du saint barbu de Pisanello pour qu’il s’agisse d’une simple coïncidence. Se pourrait-il que la carte de tarot dérive de ce saint Joseph plutôt que directement de l’Antoine de Pisanello ? L’analyse formelle à elle seule ne nous permet pas de répondre avec certitude. Mais un indice d’une autre nature pourrait nous permettre de trancher la question. Nous devons pour cela nous intéresser à l’identité des personnages. Le saint de Pisanello tient une clochette à la main ; un sanglier est couché près de lui. Dans l’iconographie chrétienne, cet objet et cet animal sont les attributs traditionnels de saint Antoine le Grand, qui vécut au désert une vie d’ascète et devint le modèle et saint patron des ermites. Ce n’est par conséquent pas seulement par son apparence que le vieil homme de la carte ressemble au saint Antoine. Le nom de la carte, L’Hermite, nous révèle en effet qu’il partage avec le saint homme ce trait d’identité remarquable : la vocation d’ermite. C’est donc, selon toute vraisemblance, le saint de Pisanello, plutôt que le saint Joseph qu’il faut voir comme son modèle.

Cependant, tout en retenant de son modèle l’apparence du saint et son état d’ermite, l’auteur du tarot de Marseille n’en a pas moins écarté d’autres attributs significatifs : il n’a conservé ni l’auréole, ni la clochette, ni le sanglier. Ainsi le vieil homme perd-il tout à la fois sa qualité de saint homme (symbolisée par l’auréole), et son identité d’Antoine le Grand (signifiée par le sanglier et la clochette). Bien plus, dans sa main, la clochette a été remplacée par une lanterne, un objet qui ne compte pas parmi les attributs traditionnels du saint. Quel sens peut-on donner à cette substitution ? Et si ce n’est Antoine, qui se cache derrière l’image de l’Hermite ?

À suivre dans la deuxième partie.

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