21 – À LA RECHERCHE DU 3ÈME ŒIL – PREMIÈRE PARTIE

Antonio Zanchi (1631-1722), Diogène et sa lanterne.

« Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit « Je cherche un Homme. » »[1]

Quand les mots sont rares, chacun mérite considération. La fameuse anecdote de Diogène et la lanterne tient en une courte phrase. Elle a récemment fait l’objet d’une nouvelle interprétation à la lumière du débat entre Cyniques et Platoniciens au sujet de la vision des Idées. Selon l’opinion commune, Diogène, en affirmant rechercher un homme, voulait montrer qu’il ne réussissait pas à trouver, dans toute la cité d’Athènes, d’hommes qui méritent le nom d’hommes : il se serait agi pour lui de dénoncer la faiblesse morale de ses concitoyens. Cependant cette lecture ne permet de comprendre ni pourquoi Diogène se sert d’une lanterne, ni pourquoi il effectue cette recherche en plein jour. En règle générale, de telles petites histoires philosophiques sont conçues comme des jeux d’esprit dans lesquels chaque détail a sa raison d’être et joue un rôle dans l’explication. Dans un article de 1989, Jean-Pierre Dumont a proposé de comprendre l’anecdote dans le contexte de la controverse sur les Idées : ce ne serait pas un homme que cherche Diogène à la lueur de sa lanterne, mais l’Idée d’Homme.[2] Son comportement étrange serait une façon de réfuter la pensée de Platon sur les Idées : si les Idées ne se voient pas, qu’on les éclaire à la lumière du jour ou à celle d’une lanterne, c’est qu’elles n’existent pas. La piste ouverte par Jean-Paul Dumont semblait prometteuse. Je me décidai à la poursuivre en cherchant d’éventuels prolongements dans les écrits de Marsile Ficin. Je n’y trouvai aucune mention de l’anecdote de Diogène et la lanterne. La lanterne, en revanche apparaît à plusieurs reprises, et de façon très significative.

Dans son commentaire sur le septième livre de la République de Platon, Ficin livre son interprétation de la fin du mythe de la caverne, là où Platon explique comment certains prisonniers se libèrent de leurs liens et parviennent progressivement à remonter du fond de la grotte vers le monde extérieur et à émerger au soleil. Pour Ficin, ce récit montre de manière imagée comment la philosophie permet à l’intelligence humaine d’accéder à la connaissance de Dieu. Il y voit une ascension à travers les cinq niveaux de la réalité, depuis la matière jusqu’à Dieu en passant, naturellement, par les Idées :

[…] pour ce qui est de l’intelligence, la philosophie procure au moins deux choses ; à savoir qu’elle la purifie des passions comme des fausses opinions ; ensuite elle la fait passer, par des raisonnements et exhortations, depuis les formes physiques (1) vers les formes intellectuelles qui se trouvent en nous (2) ; et par l’intermédiaire de celles-ci, vers les formes intelligibles, c’est-à-dire les Idées (3) ; puis par les Idées à l’Intelligence divine (4), en laquelle sont contenues les Idées ; et finalement par celle-ci vers le Bien divin (5), qui est le principe et la lumière des Idées.[3]

Immédiatement après, Ficin ajoute cette étrange remarque :

Donc, quand Platon dit que l’âme monte de la lanterne à la lune, puis de la lune au soleil, il veut dire que l’âme s’élève des formes naturelles vers les formes mathématiques, et de celles-ci enfin vers les formes divines.[4]

Cette progression ascendante suit les étapes du processus de libération des prisonniers décrites dans le récit de Platon : d’abord enfermés dans la caverne, ceux-ci n’y voient que grâce à un éclairage artificiel ; émergeant plus tard à l’air libre, ils doivent se contenter de la lumière lunaire pour ne pas être éblouis par l’éclat du jour ; une fois accoutumés, ils peuvent enfin voir le soleil dans toute sa splendeur.  Ce qui est étrange dans la remarque de Ficin, c’est que le premier des trois luminaires mentionnés soit une lanterne.  En réalité, Platon n’évoque pas un tel objet dans ce dialogue. Il y est bien question d’un feu dans la caverne, mais le substantif grec utilisé, πῦρ, désigne en général une flamme vive, pas une lanterne. D’ailleurs, Ficin, dans sa propre traduction du livre vii de la République, emploie à bon escient le terme latin ignis, signifiant le feu.  Pour quelle raison remplace-t-il donc ce mot par lucerna, la lanterne, dans son commentaire ? Nous avons vu au douzième épisode que dans d’autres textes, Ficin avait déjà substitué une torche au feu de la caverne, torche que nous avions ensuite retrouvée dans les mains du Diable. Pourquoi à présent veut-il y voir une lanterne ? Depuis l’antiquité, il a été remarqué que la doctrine platonicienne sur les Idées avait été influencée non seulement par la pensée de Socrate mais aussi par celle de Pythagore.  Or parmi les sentences symboliques attribuées à Pythagore, l’une des plus fameuses évoque irrésistiblement l’anecdote de Diogène : « Ne te regarde pas à côté d’une lanterne. »[5] Le Platonicien du troisième siècle Jamblique, qui rapporte ce « symbole », en avait proposé une interprétation :

« Ne te regarde pas à côté d’une lanterne » est ce conseil bien pythagoricien : pour philosopher, ne cours pas après les imaginations sensibles, qui font aux concepts une certaine lumière, celle d’une lanterne, en vérité ni naturelle ni réelle ; va plutôt aux représentations scientifiques de l’intellect, qui communiquent à l’œil de l’âme une clarté éclatante et infaillible.[6]

Trois lumières sont distinguées ici. Car la lumière de la lanterne n’est ni naturelle comme celle du soleil, ni réelle comme celle de l’intellect. Elle représente la lumière humaine de l’imagination, qui ne projette que des simulacres. En utilisant en plein jour une lanterne pour rechercher l’Homme, le Diogène de l’anecdote aura probablement voulu montrer que l’Idée d’Homme proposée par Platon ne pouvait se voir comme un objet physique, à la lumière naturelle du soleil, mais uniquement à la lueur de la lanterne de l’imagination, telle une élucubration de Platon. Ainsi, par son comportement même, Diogène entend réfuter la réalité de cette Idée.

Que cherche donc l’Hermite du tarot de Marseille à la lumière de sa lanterne ? Cette lumière serait-elle celle de l’imagination ?

À suivre dans la deuxième partie.

[1] Diogène Laërce, Les vies, vi, 41, cit., p. 718.

[2] J.-P. Dumont, « Des paradoxes à la philodoxie », L’Âne, XXXVII (1989), pp. 44-45.

[3] Ficin, Opera omnia, cit., p. 1411.

[4] Ibidem.

[5] Jamblique, Protreptique, 21, éd. et trad. É. des Places, Paris, Les Belles Lettres, 1989/2003, p. 134.

[6] Ibidem, p.146, 8-20. La traduction est celle d’É. des Places, légèrement modifiée.

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