21 – À LA RECHERCHE DU 3ÈME ŒIL – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Le lecteur arrivé à ce point du texte doit commencer à se demander si l’auteur est bien sérieux, tant il est vrai que les quelques lignes tracées sur le front de l’Hermite de Nicolas Conver semblent plutôt refléter le grand âge ou les soucis de l’homme à la lanterne que dessiner un organe de la vision surnuméraire. Je dois avouer que j’ai passé du temps à examiner avec le plus grand soin tous les exemplaires de tarots de Marseille anciens qui me passaient sous les yeux, espérant en trouver un où ces lignes marqueraient plus franchement la présence du fameux troisième œil des idées. Ce fut en vain. À grand regret, j’étais sur le point d’abandonner cette hypothèse. Le premier mai 2011, j’allai flâner au Salon du Livre Ancien et de l’Estampe qui se tenait au Grand Palais à Paris. Au détour d’une allée, mon attention fut attirée par un paquet de cartes anciennes exposé par un libraire italien. Ce n’était pas un tarot de Marseille, pourtant cela y ressemblait étrangement. Je venais, pour la première fois, de contempler un tarot piémontais. Celui que j’avais entre les mains, signé Cesare Riva, de Vercelli, devait dater autour de 1840. Frappé par la ressemblance des figures d’atout avec celles du tarot de Marseille, j’achetai le jeu. Ce n’est qu’une fois rentré chez moi qu’un examen attentif me révéla ce que j’avais si longtemps cherché. Sur le front de l’Hermite, bien au centre, un petit rond prolongé par quatre rides : l’œil des Idées.

Cesare Riva, L’Hermite, vers 1841-1847

 

Cesare Riva, L’Hermite, vers 1841-1847 (détail de l’œil des Idées)

Pourquoi l’œil apparaît-il nettement sur ce jeu piémontais alors qu’il ne peut être, au mieux, que conjecturé dans le tarot de Marseille ? Il est clair que les traditions marseillaise et piémontaise du tarot dérivent toutes deux d’un même ancêtre aujourd’hui perdu. Manifestement, quand on compare les deux figures d’ermites, par exemple, on constate que le contenu est le même, mais que l’interprétation graphique est très différente. Ainsi les deux personnages sont barbus, aux cheveux longs, tiennent un bâton dans la main gauche, une lanterne dans la droite levée, et portent un manteau. Cependant, la lanterne de l’Eremita piémontais, tout en reprenant le même modèle que l’Hermite de Marseille, l’agrémente d’une bougie et de rayons lumineux. Il est raisonnable de penser que l’Hermite ne dérive pas de l’Eremita, puisque nous avons vu que le pli du manteau sous son bras gauche est repris du tableau de Pisanello, tandis que les larges manches de l’Eremita ne laissent pas voir de pli (voir l’épisode 20). La présence de l’œil sur le front de l’Eremita tend, d’autre part, à montrer qu’il ne dérive pas de l’Hermite que nous connaissons, mais d’un modèle original commun aux deux qui a été interprété différemment. La tradition marseillaise a eu tendance à effacer l’œil frontal tandis que ce jeu piémontais mettait au contraire l’accent sur lui.

Puisque l’Hermite avait probablement à l’origine un œil frontal, même s’il n’est plus très lisible dans la tradition du tarot de Marseille, cela signifie en tout cas que l’homme à la lanterne est capable de voir les Idées. Par conséquent il ne peut vraisemblablement pas être Diogène le Cynique, qui se moquait des Idées, mais il pourrait être l’Euclide de Mégare de la petite histoire de Ficin (voir la deuxième partie). Dès lors le sens de la carte se déduit de l’anecdote. L’homme est un philosophe doté du troisième œil, avec lequel il contemple les idées. Dans sa main droite il tient la lanterne de l’imagination, qui lui sert à concevoir des projets conformément aux Idées qu’il a contemplées. On peut penser que le bâton qu’il tient dans la main gauche sert à indiquer la prudence dont il doit faire preuve pour avancer sans encombre jusqu’à son objectif.

Pour bien comprendre le sens de cette image, il faut entrer dans la conception platonicienne de l’univers qui était celle de Ficin. Le monde que nous percevons n’est pour lui qu’une image, imparfaite, d’un autre monde, celui-là parfait, qui est celui des Idées. Toutes les choses que nous pouvons voir, toucher, sentir, goûter, entendre, sont nécessairement produites à partir d’un modèle idéal préexistant. Ainsi, le mouvement des astres dans le ciel est imaginé par les âmes des planètes à partir des modèles idéaux existant dans le monde des idées. De même, les beautés du vivant sont produites par la nature à partir de matrices idéales. Pareillement, toutes les créations humaines doivent-elles être imaginées par les hommes qui ne font que copier du mieux qu’ils peuvent les Idées inscrites depuis toujours et éternellement dans le ciel divin des Idées. C’est bien cela que s’efforce de faire l’Hermite, en avançant précautionneusement pas à pas à travers le flux interrompu de l’univers en marche, pour donner, par la puissance de son imagination, une réalité perceptible à ce qui, sans son intervention, ne serait resté qu’un lointain idéal.

Le 1er septembre 2015, alors que je déjeunais dans un restaurant du Quartier Latin avec mon ami Yves Reynaud, qui était de passage à Paris, je lui fis part de mes réflexions à propos du front de l’Hermite. Yves est une encyclopédie vivante du tarot de Marseille.[1] Il me confia s’être posé la question au sujet de ces rides en observant l’Hermite du tarot produit par Bernardin Suzanne (1839). Ces rides parfaitement circulaires sur le front de ce vieillard ne ressemblent-elles pas à un troisième œil au-dessus des deux autres ?

Bernardin Suzanne, L’Ermite, 1839.

[1] Yves Reynaud publie d’excellentes éditions en facsimilé de tarots de Marseille historiques. Voir son site : http://tarot-de-marseille-heritage.com/

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