22 – LA TOUR DES HOMMES ET LA MAISON DE DIEU – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Une page de la première édition du Della Religione Christiana de Ficin (vers 1474)

Vers 1474, Marsile Ficin livre à l’impression les pages de son traité sur la religion chrétienne, en version toscane : son Della Religione Christiana. L’image d’un dieu frappant de la foudre les hommes ayant voulu s’opposer à lui s’y trouve exprimé de manière particulièrement synthétique, dès le quatrième chapitre :

Rien ne déplaît plus à Dieu que d’être tout à fait méprisé. Rien ne lui plaît davantage que d’être adoré. C’est pourquoi il punit légèrement les hommes qui, d’une manière quelconque, enfreignent ses préceptes ; mais il foudroie ceux qui, par ingratitude et méchanceté et orgueil, se rebellent contre son pouvoir.[1]

Pour Ficin, le propre de l’homme est le sentiment religieux, c’est-à-dire le désir de s’unir à Dieu. Seule de toutes les créatures, l’espèce humaine possède cette faculté qui s’est exprimée de mille manières diverses selon les lieux, les peuples et les époques. Dans le chapitre 4 du Della Religione Christiana, Ficin exprime l’idée selon laquelle chaque religion a quelque chose de bon, du moment qu’elle est tournée vers Dieu créateur de toute chose. Il va ensuite s’employer à montrer la supériorité de la religion chrétienne, surtout par rapport à ses deux principales concurrentes monothéistes : l’Islam et le Judaïsme. Dans les chapitres 26 à 28, Ficin cherche à mettre en évidence l’idée selon laquelle le Christianisme exprime la plus juste évolution de la religion d’Abraham. Il s’appuie pour cela sur les textes de l’Ancien Testament, et en particulier les paroles des Prophètes qui avaient, selon lui, annoncé l’avènement du Christ et le développement de son Église. À la Jérusalem terrestre des Juifs, symbole d’un culte réservé au seul peuple élu, il oppose la Jérusalem céleste des Chrétiens, autour de laquelle sont appelées à se réunir toutes les nations du monde. Citant le prophète Aggée, il l’appelle la maison ultime :

Encore un très court délai, et j’ébranlerai le ciel et la terre et la mer et le sol ferme. Le désir viendra à toutes les Nations : grande sera la gloire de cette maison ultime, plus que celle de la première.[2]

Plus loin, faisant référence à la quatrième vision du prophète Zacharie, il affirme que ces paroles s’appliquent à Jésus qui sera le juge de la maison divine.[3] À quelques pages de là, la maison de Dieu réapparaît dans une citation du Livre des Rois, où le Seigneur dit à Salomon :

Si vous vous rebellez contre moi, et ne prenez soin de mon héritage, je chasserai Israël de la terre que je lui ai donnée, et cette maison sera déserte, et quiconque y passera dira en s’émerveillant : « Pour quelle raison Dieu a-t-il infligé ces maux à cette terre et à cette maison ? » Il répondra : « Parce qu’ils ont abandonné le Seigneur Dieu, et ils ont persécuté leur Dieu bien-aimé, et l’ont tourmenté en grande humilité. » C’est pourquoi Dieu leur a envoyé tous ces maux. [4]

Ici, la maison est le temple de Jérusalem qu’avait construit Salomon, temple de pierre qui n’est que ruine pour ceux qui n’honorent pas Dieu.

Cependant, la première maison de Dieu, la Jérusalem terrestre sera rachetée par une autre, la Jérusalem sprirituelle. Ficin cite Ezéchiel, Isaïe et même Origène pour montrer comment les Apôtres, désormais munis de l’Esprit Saint, se sont répandus aux quatre coins de la terre pour porter la bonne nouvelle à toutes les nations et dans toutes les langues.[5] Ainsi la Pentecôte apparaît-elle comme le remède apporté par Dieu lui-même au châtiment infligé à Babel, lequel, avec la confusion des langues, avait conduit à la dispersion des nations. L’opposition entre la construction terrestre des orgueilleux de Babel et la maison spirituelle de Dieu a probablement été inspirée à Ficin par Origène, qui avait développé ce thème dans son Contre Celse.[6]

Au chapitre 28 du Della Christiana Religione, Ficin revient sur la maison de Dieu, en citant un passage du prophète Isaïe : « La montagne de la maison du Seigneur sera au sommet des montagnes. »[7] Cependant, il ajoute l’interprétation donnée à ce texte dans un recueil de midrashim juif du 12e siècle, le Yalkut Shimoni :

À propos de cela, certains Juifs délirent en disant qu’à l’avènement du Messie, Dieu transportera le mont Thabor et le mont Sinaï et le mont Carmel à Jérusalem, et au sommet de ceux-ci, posera le mont Sion.[8]

Cette histoire fait écho au récit, rapporté par Landino (voir la première partie), des trois montagnes empilées par les Géants – Ossa, Pélion et Olympe – que Jupiter avait frappées de la foudre. Ficin juge que cette interprétation est celle de petits hommes à l’intellect peu rapide, qui attribuent aux corps les œuvres incorporelles de Dieu incorporel. Il lui préfère une autre lecture hébraïque, qu’il estime plus correcte, celle proposée par Rabbi Salomon, lequel avait dit que le mont Sion dépassait les autres montagnes non par la hauteur, mais par la grandeur des miracles. [9] IEn effet, précise Ficin, c’est là que le Seigneur Jésus a envoyé du ciel l’Esprit Saint à ses disciples, et il ajoute encore que le prophète Isaïe poursuit en disant que toutes les nations accourront vers le Seigneur.[10]

Ficin distingue donc très clairement deux manières différentes et opposées de considérer la maison du Seigneur : ceux qui estiment qu’elle a une réalité physique sont des insensés, tandis que sont dans le vrai ceux qui la comprennent comme une réalité incorporelle ayant valeur universelle. Quelques pages plus loin, Ficin fait appel à l’autorité du commentateur juif Rabbi Moïse Égyptien[11] pour confirmer cette interprétation :

De là, Rabbi Moïse d’Égypte dit, à propos du Deutéronome, que dans les lettres sacrées, le Bien qui est spirituel et divin est nommé de multiples manières : ici, mont de Dieu, là, lieu saint, ou le vrai lieu du sanctuaire, voie sainte, portique du Seigneur, temple du Seigneur, maison du Seigneur, et porte du Seigneur.[12]

Et Ficin continue en citant Rabbi Salomon à nouveau et Rabbi Abba[13], qui avaient estimé que l’édification du temple décrit par Ezéchiel s’appliquait à la Jérusalem céleste ; et il conclut sur ce point en affirmant que sont vains ceux qui espèrent que le Messie édifiera un temple visible. Puis, commentant une parole du prophète Zacharie, il demande si vraiment les Juifs attendent que le Christ édifie sur la terre une très grande construction de pierres mortes, avant de répondre que Jésus a édifié un temple céleste constitué des pierres vivantes des âmes. La très grande construction de pierres mortes fait naturellement penser à la tour de Babel.[14] Ficin invoque encore la prophétie de Nathan, qui avait prédit à David qu’un homme de sa descendance allait restaurer son règne et édifier une maison pour Dieu. Ficin affirme que ce texte est l’annonce du Messie, roi éternel et non temporel, qui n’édifierait pas un temple temporel comme l’avait fait Salomon, mais éternel. Ce règne est dit éternel, selon Ficin, parce qu’il consiste en biens spirituels mais non corporels.[15]

L’un des derniers prophètes cités par Ficin dans ce chapitre 28 du Della Christiana Religione n’est pas biblique. Ficin juge en effet que les musulmans ont mieux compris que les Juifs la vraie nature du règne éternel du Christ, puisqu’il est dit dans le Coran que le verbe de Dieu, Jésus-Christ, fils de Marie, fut envoyé par le Créateur du monde pour qu’il soit la face de toutes les nations en ce siècle et à l’avenir. Concluant de tout ce qui précède que le règne de Jésus le Nazaréen fut tel qu’il avait été promis par les prophètes, Ficin laisse le dernier mot au Christ lui-même : « C’est lui qui a dit la plus grande vérité : ‘Mon règne n’est pas de ce monde’ ».[16]

Ainsi, l’opposition Babel/Pentecôte constitue le ressort sous-jacent des chapitres 26 à 28 du Della Christiana Religione, qui se manifeste par plusieurs couples de notions antinomiques liés entre eux : règnes terrestres/royaume céleste ; orgueil humain/soumission à Dieu ; confusion des langues/don des langues ; dispersion des nations/réunification universelle ; construction humaine/maison divine.

Dans le seizième atout du tarot de Marseille, c’est le volet terrestre, lié au mythe de Babel, qui est mis en scène : la construction qui s’élève dans le ciel est l’image de l’orgueil humain visant à établir un royaume terrestre ; l’éclair représente la colère divine qui frappe le sommet en forme de couronne, c’est-à-dire précisément le règne usurpé ; les personnages qui tombent la tête la première sont les orgueilleux châtiés, l’un devant, l’autre derrière la tour, sans doute pour marquer la division dont ils sont punis.

Nicolas Conver, La Maison-Dieu, 1760.

Cependant quelques détails de la carte demandent un complément d’investigation. Ainsi la présence dans l’atmosphère de boules multicolores qui semblent en suspension. Quelle peut bien être la nature de ce phénomène et quel sens peut-on lui donner ?

À suivre dans la troisième partie.

[1] Ficin, Della Religione Christiana, Florence, Giunti, 1568, p. 16.

[2] Idem, Della Religione, cit., p. 124. Aggée, 2 6-9.

[3] Idem, Della Religione, cit., p. 153. Zacharie, 3 1-7.

[4] Idem, Della Religione, cit., p. 163. 1 Rois, 9 6-9.

[5] Idem, Della Religione, cit., p. 172.

[6] Origène, Contre Celse, IV, 1, éd. Marcel Borret, Paris, Cerf, 1968, II, p. 186-189 ; Idem, Contre Celse, v, 29-33, éd. Marcel Borret, Paris, Cerf, 1969, III, p. 85-101.

[7] Isaïe, 2 2.

[8] Ficin, Della Religione, cit., p. 173-174. Yalkut Shimoni, Isaïe 391.

[9] Shlomo Yitzchaki, dit Rashi (1040-1105). Pour l’identification des sources citées par Ficin dans le Della christiana religione, voir Cesare Vasoli, Per le fonti del De christiana religione di Marsilio Ficino, «Rinascimento»,  28, 1988, p. 135-233.

[10] Ficin, Della Religione, cit., p. 174.

[11] Moïse Maimonide (c. 1135-1204).

[12] Ficin, Della Religione, cit., p. 177.

[13] Astruc Abba Mari ben Moses ben Joseph, dit Abba Mari (c. 1300).

[14] Ficin, Della Religione, cit., p. 178. Zacharie, 1 16.

[15] Ficin, Della Religione, cit., p. 185-186. 2 Sam, 7 5-13.

[16] Ficin, Della Religione, cit., p. 186. Sourate 4 171-172. Jean, 18 36.

 

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