22 – LA TOUR DES HOMMES ET LA MAISON DE DIEU – PREMIÈRE PARTIE

En juin 2003, je mis la main sur un exemplaire d’un merveilleux livre sur la Tour de Babel. Dans cet ouvrage, l’auteur, Helmut Minkowski, a rassemblé le résultat d’une vie entière de recherches sur l’iconographie de la Tour de Babel : plus de six-cents images datées entre 3000 avant J.-C. et la fin du vingtième siècle.[1] IJ’examinai soigneusement chacune des illustrations. Parmi celles-ci il en est une qui se rapproche graphiquement d’une carte du tarot de Marseille. Une et une seule. C’est, à la page 139 du livre, un dessin de Sandro Botticelli. (Des similitudes entre des œuvres de Botticelli et les atouts du tarot de Marseille ont déjà été présentées sur ce site. Voir l’épisode 6, l’épisode 7, l’épisode 8, l’épisode 9 et l’épisode 10).

Sandro Botticelli, La Tour de Babel (détail de l’illustration du chant 12 du Purgatoire de Dante).

Parmi les 92 illustrations de Botticelli pour la Divine Comédie de Dante (voir l’épisode 10), il en est une qui représente la scène du chant 12, où il est essentiellement question du péché d’orgueil et du châtiment des orgueilleux. Sur la feuille de parchemin, le détail qui nous intéresse occupe une surface assez réduite, en bas et presque au milieu. On y voit une tour qui s’effondre et deux hommes qui chutent tandis qu’un troisième gît sur le sol. Un témoin de la scène, en stupéfaction, lève les bras au ciel.

Nicolas Conver, La Maison-Dieu, 1760.

Les correspondances entre ce dessin et la carte de la Maison Dieu du tarot de Marseille sont nombreuses : 1) Les tours sont du même type carré, reposant sur une base en pente, et sont toutes deux bâties de moellons rectangulaires. 2) Les parties supérieures des deux constructions, détachées du reste, basculent dans le vide. 3) Le personnage situé au premier plan dans la carte est dans la même position que l’homme qui est sur le point de s’écraser au sol dans le dessin de Botticelli : bras tendus en avant, visage tourné vers la terre, jambes pliées et disjointes.

La scène représentée dans le dessin illustre trois vers du poème de Dante :

Je voyais Nemrod, au pied du grand ouvrage,
comme égaré, regardant les races
qui étaient si fières avec lui à Senaar.[2]

Cette phrase fait allusion à l’épisode biblique de la Tour de Babel, Nemrod étant traditionnellement considéré comme son bâtisseur et Senaar étant mentionné dans la Bible comme son lieu d’érection.[3] Puisque l’illustration de Botticelli présente la Tour de Babel et que la Maison Dieu lui ressemble, il est tentant d’en déduire que le seizième atout du tarot de Marseille est une autre représentation de ce récit. Pourtant une différence importante entre les deux images ouvre une autre piste. Il s’agit de l’éclair qui s’abat sur le sommet de la tour dans la carte. On ne voit rien de tel dans l’illustration de Botticelli et c’est normal puisque la Bible n’indique en aucune façon que la construction aurait été frappée de quelque manière que ce soit.

Le récit, qui se trouve au chapitre 11 de la Genèse, expose une explication mythologique à la multiplicité des langues humaines. Selon ce texte, en effet, à l’origine, les hommes parlaient tous la même langue. Grâce à la parole, ils conçurent le projet de construire une tour dont le sommet pénètre les cieux. Yahvé, voyant la tour prendre forme, s’inquiéta de ce que cette réalisation ne soit qu’un début et que les hommes ne deviennent capables de toutes les entreprises. Pour éviter cela, il confondit leur langage de sorte qu’ils ne puissent plus s’entendre les uns les autres et les dispersa sur toute la surface de la terre. À aucun moment dans ce récit la tour elle-même n’est frappée.

Dès l’Antiquité, cependant, une tradition s’était développée, selon laquelle la grande tour avait été abattue par des vents puissants soulevés par Yahvé.[4] D’autre part, Philon d’Alexandrie, dans son traité sur la confusion des langues, avait estimé que si les hommes s’étaient risqués à se rapprocher du soleil en construisant la tour, ils auraient nécessairement dû prendre feu, comme s’ils avaient été frappés par la foudre.[5]

L’idée d’un châtiment céleste par le feu est également présente dans le chant 12 du Purgatoire de Dante. En effet le poète cite toute une série de personnages fameux pour avoir osé défier la puissance divine.[6]  Or, parmi ceux-ci, Dante fait d’abord allusion à Lucifer, précisant qu’il le voit « tomber du ciel au milieu des éclairs ». Immédiatement après il nomme Briarée, qu’il dit être « transpercé par la flèche céleste », c’est-à-dire la foudre ; puis les Géants aux membres épars, dont Ovide nous rappelle qu’ils furent vaincus par « la foudre victorieuse lancé sur les champs de Phlégra » par Jupiter.[7]

Sandro Botticelli, Les Géants vaincus (détail de l’illustration du chant 12 du Purgatoire de Dante).

Dans son commentaire sur la Purgatoire de Dante, Cristoforo Landino – dont il a déjà été question au dixième épisode – ne dit rien sur Babel à propos du chant 12, mais renvoie à ce qu’il écrit au sujet d’un passage de l’Enfer, dans lequel Dante avait déjà cité Nemrod.[8] Là, en effet, au trente-et-unième chant, Nemrod fait partie d’un groupe de Géants retenus prisonniers au bord du puits qui conduit au centre de la terre. En les voyant de loin, Dante les prend pour de très hautes tours. Plus loin, il les identifie comme les Géants vaincus par Jupiter :

ainsi sur la crête qui entoure le puits
se dressaient comme des tours, à moitié de leur corps,
les horribles géants que Jupiter menace
encore du haut du ciel, chaque fois qu’il tonne.[9]

Cristoforo Landino, en commentant ce passage, semble assimiler les Géants mythologiques aux bâtisseurs bibliques, lorsqu’il évoque leur châtiment :

Ils furent, selon les fables, les géants fils de la Terre qui voulaient ravir le ciel à Jupiter. Et pour ce faire ils enlevèrent trois montagnes en Thessalie, l’Olympe, le Pélion et l’Ossa, et posant l’une sur l’autre, ils voulaient monter jusqu’au ciel. Jupiter envoya la foudre et fit s’écrouler les montagnes, quant aux géants, il les jeta en Enfer […] Ils sont grands parce qu’ils voulaient monter plus haut qu’ils ne méritaient […] ; et ainsi ils posent montagne sur montagne, c’est-à-dire qu’ils font un grand déploiement de force, mais Dieu les disperse et les dissipe.[10]

Si Landino affirme ici que Dieu disperse les géants, c’est pour renforcer le parallélisme entre la fable païenne des Géants et le récit biblique de Babel, la dispersion étant en effet le châtiment infligé par Yahvé aux constructeurs de la tour.

Ficin fait lui aussi allusion dans ses écrits à l’histoire des Géants rebelles. Dans une de ses lettres, adressée au jeune mais puissant cardinal Riario, il associe l’orgueil humain à l’image d’un haut édifice frappé par la foudre divine :

Ne vous fiez en aucune manière à la puissance de la hauteur et grandeur humaine. Les choses qui sont très hautes sont plus souvent secouées et frappées par les éclairs et les vents, et les très grandes constructions subissent plus de dommages quand elles s’effondrent, et sont plus difficilement remises sur pied.[11]

Puis Ficin exhorte le jeune prélat, pour ne pas tomber, à ne jamais abandonner Dieu ; car celui qui se détourne de Dieu le perd comme défenseur mais le retrouve comme vengeur. Et il ajoute que quiconque méprise son céleste père le reçoit comme un juge qui le brûle et le consume.

Dans la carte, la foudre tombée d’en haut frappe le sommet de la tour, et c’est seulement la partie supérieure de l’édifice qui vacille. Celle-ci, avec ses créneaux et sa forme ronde, a l’apparence d’une couronne. Ainsi la figure exprime-t-elle visuellement l’idée, énoncée par Ficin, selon laquelle les puissances terrestres qui prétendent rivaliser avec Dieu sont sévèrement punies par Lui.

Cependant, le titre de la carte semble en contradiction avec l’image. Pourquoi une représentation du châtiment divin devrait-elle être intitulée la Maison-Dieu ?

À suivre dans la deuxième partie.

[1] Helmut Minkowski, Vermutungen über den Turm zu Babel, Freren, Luca Verlag, 1991.

[2] Dante, Purgatoire, XII, 33-35 (trad. Jacqueline Risset).

[3] Genèse, 11 1-9.

[4] Voir Oracles sibyllins, III, 97-107, in La Bible. Écrits intertestamentaires, éd. André Dupont-Sommer et Marc Philonenko, Paris, Gallimard, 1987/1999, p. 1056-1057 ; Flavius Josèphe, Les Antiquités Judaïques, I, 117-118, Paris, Cerf, 1992, p. 35-36.

[5] Philon d’Alexandrie, De confusione linguarum, 157, Paris, Cerf, 1963, p. 128-129.

[6] Dante, Purgatoire, XII, 25-33 (trad. Jacqueline Risset).

[7] Ovide, Métamorphoses, X, 150-151

[8] Dante, L’Enfer, XXXI, 10-40 (trad. Jacqueline Risset).

[9] Idem, L’Enfer, XXXI, 42-45 (trad. Jacqueline Risset).

[10] Landino, Comento, Inferno, XXXI [28-45] 32-43 (éd. Paolo Procaccioli, Rome, Salerno, 2001, p. 972).

[11] Ficin, Epistole Marsilii Ficini Florentini, V, Venise, Matteo Capcasa, 1495 ; réimpr. Lucca, San Marco Litotipo, 2011, p. 224.

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