3 – PLATON

The two volumes of Plato’s complete works in my bookcase.

Les deux volumes des Œuvres Complètes de Platon dans ma bibliothèque.

Au début des années 2000, je me passionnai pour les œuvres de Platon, que je lus d’un bout à l’autre. En progressant dans ces dialogues, je fus à de nombreuses reprises frappé par des passages qui m’évoquaient irrésistiblement des figures d’atout du tarot de Marseille et me semblaient en être la description. Intrigué par ces analogies, je les signalais au fur et à mesure par des marques-pages, tant et si bien qu’une fois refermés, mes deux volumes des Œuvres Complètes de Platon étaient littéralement hérissés de signets et truffés d’annotations. Pas moins de douze atouts du tarot de Marseille semblaient faire allusion à des écrits de Platon. Plus de la moitié ! Il y avait indubitablement quelque chose de platonicien dans ce jeu. Mais par quelle voie les écrits d’un philosophe grec du quatrième siècle avant Jésus-Christ avaient-elles pu se glisser dans un jeu de cartes italien de la Renaissance ? Dix-neuf siècles, en effet, séparent Platon des atouts du tarot de Marseille.

Dans le Phèdre, Platon avait comparé l’idée de l’âme à un char tracté par deux chevaux et dirigé par un conducteur.[1] Mais dans l’âme humaine, avait-il ajouté, l’un des animaux est enclin à tirer vers le haut, l’autre vers le bas, ce qui rend bien difficile la tâche du conducteur. Dès l’antiquité, le conducteur avait été interprété comme la raison, les deux chevaux comme les désirs antagonistes en l’homme, l’un qui nous élève aux réalités supérieures, l’autre qui nous fait plonger dans la matérialité du monde. Platon donne des chevaux un portrait contrasté :

Des deux chevaux, l’un est bon, mais l’autre ne l’est pas. […] Celui qui est en plus belle condition, qui est de proportions correctes et bien découplé, qui a l’encolure haute, un chanfrein d’une courbe légère, clair de robe et les yeux noirs, […] se laisse mener sans que le cocher le frappe, rien que par les encouragements de celui-ci et à la voix. L’autre, inversement, est mal tourné, massif, charpenté on ne sait comme : l’encolure lourde, la nuque courte ; un masque camard ; sombre de robe et les yeux clairs pas mal injectés de sang ; compagnon de la démesure et de la vantardise ; une toison dans les oreilles, sourd, à peine docile au fouet et aux pointes.[2]

Or ce même contraste s’exprime, et de façon spectaculaire, dans la carte du Chariot du tarot de Marseille. Ainsi, le cheval qui est à la droite du conducteur a la tête bien dans l’axe de la marche et son regard se porte dans la même direction, il est bien proportionné, ses oreilles sont droites. L’autre cheval, en revanche, tourne la tête perpendiculairement au sens de la marche, comme un animal rétif. L’un de ses yeux est fermé, tandis que l’autre est exorbité. Ses oreilles couchées sur la tête révèlent une humeur colérique et font craindre qu’il ne s’apprête à ruer.

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Le meilleur cheval et le moins bon.

La carte du Chariot contient donc tous les éléments constitutifs du char de l’âme de Platon : le véhicule, le conducteur et les deux chevaux antagonistes ; comme si le concepteur de cette image avait cherché à transposer dans la carte la description du philosophe d’Athènes. Il peut de prime abord sembler anachronique de voir cette image philosophique de l’antiquité grecque ressurgir en Italie dans le dernier quart du quinzième siècle. En réalité, c’est précisément à cette époque que le char de l’âme s’est révélé en Occident. Pendant tout le Moyen-âge, en effet, Platon était très mal connu dans cette partie du monde. La plupart de ses dialogues n’avaient pas été traduits et restaient donc inaccessibles, y compris aux lettrés car le grec n’était alors plus enseigné. Cette situation ne changera qu’au quinzième siècle. En 1439, le concile œcuménique qui avait réuni à Florence les Églises d’Orient et d’Occident avait été l’occasion d’échanges intellectuels entre Grecs et Latins, échanges qui avaient permis de populariser la pensée platonicienne. Côme de Médicis, le seigneur de Florence, était resté marqué par ces idées. Deux décennies plus tard, il confiera au fils de son médecin personnel la mission de traduire du grec en latin l’intégralité des dialogues de Platon. Le jeune homme, un certain Marsile Ficin, allait s’acquitter de sa tâche avec talent et ferveur. L’achèvement de cette grande entreprise, vers 1470, la diffusion progressive des traductions, puis la publication en 1484 de l’ensemble des dialogues allaient entraîner la redécouverte de la pensée de Platon dans tout l’Occident chrétien.[3] Avec la divulgation du Phèdre, l’image du char de l’âme devient populaire à Florence, comme en témoignent différentes œuvres d’art, parmi lesquelles un bas-relief de l’église San Miniato al Monte et le médaillon gravé sur le cou d’un buste de jeune homme attribué à Donatello.

Donatello (attr.), Buste de jeune homme (détail), vers 1460

Donatello (attr.), Buste de jeune homme (détail), vers 1460

Toutes mes pistes semblaient à présent converger vers un même lieu et une même époque. C’est à Florence et vers 1470 que Maso Finiguerra avait gravé le nielle qui avait graphiquement inspiré la carte du Chariot. C’est également à Florence et vers 1470 que Marsile Ficin avait achevé la traduction du Phèdre de Platon qui semblait avoir fourni la thématique de la figure représentée sur la carte du Chariot. J’imaginai qu’il pouvait y avoir un lien entre le traducteur du Phèdre et cette carte. Pour m’en assurer, je m’intéressai d’un peu plus près à Marsile Ficin et à ses œuvres.

Avant Ficin, faute de traductions fiables pour la plupart de ses écrits, Platon n’était connu qu’à travers des citations et commentaires de seconde main. Le philosophe d’Athènes inquiétait autant qu’il fascinait. L’Église s’en méfiait, d’une part en raison de ses allusions érotiques à l’homosexualité masculine ; d’autre part à cause de certains aspects théoriques jugés alors incompatibles avec la doctrine chrétienne. Marsile Ficin, au contraire, voulait réconcilier la philosophie de Platon avec la théologie chrétienne. Pour autant, sa traduction, d’une fidélité irréprochable, ne fausse pas la pensée de Platon. L’accord avec le Christianisme, Ficin allait le manifester à travers ses propres écrits. Dans les textes d’introduction et les commentaires élaborés qui accompagnent ses traductions, Marsile Ficin s’est donc attaché à donner une lecture chrétienne de Platon. Parmi ses commentaires, celui qu’il consacre au Phèdre est l’un des plus nourris et, naturellement, le passage consacré à l’image du char de l’âme a recueilli toute son attention.[4] Or, étrangement, en donnant son interprétation du véhicule, Ficin lui a attribué des caractéristiques qui ne figurent pas dans le texte de Platon. Il ajoute ainsi trois détails à la fameuse description :

1) Des chevaux unis pour l’éternité. Dans son introduction à sa traduction du Phèdre, publiée en 1484, Ficin avait livré une première esquisse de son interprétation de l’image du char. Curieusement, il y avait exprimé l’idée selon laquelle les chevaux de l’attelage sont jumeaux. Or il n’y a rien de tel dans le Phèdre. Ficin a précisé davantage sa vision dans son commentaire plus développé publié en 1496. Évoquant le couple de chevaux, il écrit :

Les forces des deux chevaux sont nées en même temps, l’un et l’autre ayant été engendrés par le Créateur du monde et pour l’éternité. Pour cette raison ils sont dits unis et pour ainsi dire attelés, ou plutôt, comme je l’ai dit, ils sont vus constituer un attelage double, que j’ai interprété par le terme d’union.[5]

Là où Platon s’était contenté de mentionner un attelage de deux chevaux, Ficin insiste sur le caractère presque indissoluble de la relation qui existe entre les deux animaux. Quatre termes différents lui sont nécessaires : « unis », « attelés ensemble », « attelage double » et « union ». De plus, ici, les propres affirmations de Ficin, « comme je l’ai dit » et « que j’ai interprété », montrent bien qu’il revendique l’originalité de cette vision spécifique. C’est donc consciemment que Ficin introduit l’idée d’une union indéfectible entre les chevaux de l’attelage.

2) Un char à deux roues. Un peu plus loin dans son commentaire, Ficin précise sa vision du véhicule :

Nous pouvons donner à l’âme aussi le nom de char en raison du mouvement, et les deux roues sont la conversion de l’âme vers elle-même et sa conversion une nouvelle fois vers le divin.[6]

Or Platon n’avait aucunement jugé nécessaire d’indiquer, dans le texte du Phèdre, le nombre de roues de son char de l’âme.

3) Une tête unique et double en même temps. Toujours dans son commentaire au Phèdre, Ficin donne deux descriptions successives de la tête du conducteur de char, à quelques lignes d’écart, qui semblent contradictoires. Il écrit d’abord :

La tête du conducteur de char est la force qui unit au principe même de l’univers, qui dirige l’intellect, en harmonie avec l’un.[7]

Plus loin, il ajoute :

Mais je crois que nous devons revenir pour un instant à la tête du conducteur de char. C’est qu’elle est géminée […]. Les deux têtes sont semblables à deux pôles de sphère.[8]

À ce point, le lecteur se trouve face à une énigme, puisque Ficin vient sous nos yeux de dédoubler la tête du conducteur de char. D’unique qu’elle était dans la première phrase (« La tête du conducteur de char… »), elle se divise subitement dans le deuxième (« C’est qu’elle est double… »), avant de se dédoubler tout à fait pour former deux têtes bien distinctes, deux phrases plus loin (« Les deux têtes sont semblables… »). Telle qu’elle est ainsi décrite, cette tête tout à la fois unique et double semble bien difficile à concevoir

L’image qui résulte du travail interprétatif de Ficin, lui appartenant en propre, possède donc trois caractères spécifiques qui la distinguent de celle de Platon. Or, ces trois particularités, nous les retrouvons dans la figure du septième atout du tarot de Marseille, le Chariot :

1) Le char a deux roues, en conformité avec les indications du commentaire de Ficin.

2) Les chevaux sont siamois. Sur la carte, les deux bêtes, reliées au niveau des hanches, sont fusionnées à partir de ce point, aucune des deux n’ayant été dotée d’arrière-train. Quel meilleur moyen, pour indiquer l’étroitesse de l’union entre des jumeaux, que d’en faire des siamois ? N’est-ce pas là le comble de l’inséparabilité d’un couple ?

Les chevaux siamois.

Les chevaux siamois.

3) Le conducteur a une tête unique et double en même temps. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, le dessinateur du tarot de Marseille réalise l’exploit de produire une image qui répond en tous points au paradoxe posé par le texte de Ficin. Car le conducteur du Chariot possède bien une tête unique au-dessus d’un cou unique. Mais cette tête se dédouble de part et d’autre en deux visages faisant fonction d’épaulières sur sa cuirasse. Sa tête apparaît donc à la fois une et double.

La tête une et double du conducteur

La tête une et double du conducteur

La carte du Chariot est donc non seulement conforme au char de l’âme tel qu’il est décrit dans le Phèdre de Platon, mais présente également les compléments que Marsile Ficin avait apportés à cette image dans ses propres écrits. Que signifient donc ces ajouts ? Quelle peut bien être la nature exacte du lien entre les écrits du florentin et le tarot de Marseille ?

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Le volume des œuvres de Platon dans les bras de Marsile Ficin (détail du buste sculpté par Andrea Ferrucci pour le monument à la mémoire du philosophe élevé en 1521 dans la cathédrale de Florence).

[1] Platon, Phèdre, 246a-256e..

[2]  Ibidem, 253de (traduction : Léon Robin).

[3] Il est à noter que d’autres savants italiens ont traduit quelques dialogues platoniciens à la même époque. Voir James Hankins, Plato in the Italian Renaissance, Leyde, Brill, 1990. Cependant, c’est la traduction complète de Ficin qui fera autorité jusqu’au 19ème siècle.

[4] Voir mon « L’image du char dans le commentaire de Marsile Ficin au Phèdre de Platon », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 94/2, 2010, p. 249‑285.

[5] Cf. Marsile Ficin, Commentaries on Plato. Vol. 1. Phaedrus and Ion, éd. et trad. Michael J. B. Allen, Cambridge, Mass, The I Tatti Renaissance Library, 2008, p. 68.

[6] Ibidem, p. 69.

[7] Ibid., p. 67.

[8] Ibid., p. 69-71.

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