4 – LES JEUX DE L’ACADÉMIE

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Frontispice des Œuvres Complètes de Platon traduites par Ficin (deuxième édition, publiée en 1491).

Comment expliquer les ressemblances entre le char de Platon revu par Marsile Ficin et la carte du Chariot ? Les œuvres de Ficin, un auteur prolifique, pouvaient receler d’autres indices. Je me focalisai sur ses commentaires sur Platon. Ce que j’y découvris allait ouvrir ma recherche sur de nouveaux horizons, d’une ampleur que je n’avais pas soupçonnée.

Le gros volume de la traduction latine des œuvres complètes de Platon, publiée en 1484, s’ouvre sur le titre de Divin Platon. Suit un préambule, adressé à Laurent de Médicis, dans lequel Ficin expose au lecteur le sens et l’ambition de son travail. Mais dans le même temps, il livre des clefs cachées qui déverrouillent une partie du mystère du tarot de Marseille. Dans ce texte Ficin met l’accent sur les aspects formels des dialogues. S’attachant à définir le style platonicien, il relève d’abord que c’est l’élégance des paroles de Platon qui font leur efficacité : procurer du plaisir du lecteur est le meilleur moyen de s’assurer que le message soit entendu et compris. Mêlés de poésie, de mythe et d’images, les dialogues de Platon attirent le lecteur vers leurs contenus sérieux grâce à leur caractère divertissant. Pour Ficin, cependant, ce langage ne doit pas être compris comme un simple enseignement rationnel. Le qualifiant d’ « oracle divin », il le compare à celui des prophètes de la Bible, qui avaient exprimé les plus grands mystères de la religion sous forme de visions, de songes et d’images :

Souvent Platon imagine des fables prophétiques, si bien son style n’est pas tant philosophique que tout à fait prophétique. En effet, il est parfois frappé de délire, et il est hors de lui comme un devin, et ce faisant il ne suit pas une disposition oratoire humaine mais bien plutôt oraculaire et divine. Ainsi, il ne joue pas tant le rôle d’un enseignant, que celui d’un prêtre et d’un devin : d’une part il est frappé par le délire, d’autre part il purifie les autres et les entraîne eux aussi dans le délire divin. Cependant il semble qu’il a recours à des fables surtout pour que tous puissent éprouver du plaisir au milieu des fleurs variées de l’Académie, mais que seuls ceux qui ont été purifiés puissent en cueillir les fruits, les mangent avec délectation, les digèrent avec plus de facilité et s’en nourrissent parfaitement.[1]

Selon ces conceptions, le texte platonicien propose plusieurs niveaux de lecture. Le plus évident, qui attire le lecteur vers son contenu, est la séduction de la forme littéraire. Mais ces formes recouvrent et révèlent en même temps des mystères plus profonds que seuls certains, ayant été purifiés, sont capables de comprendre. Les profondeurs de l’œuvre de Platon ne se laissent donc pas approcher par tout un chacun et nécessitent une initiation. Ficin, imitant en cela le style platonicien, voulait lui aussi que les plus profonds mystères restent voilés sous un écran de fables et d’images. Il exprime clairement ce choix dans une lettre adressée à son mécène Laurent de Médicis. Après avoir assuré de n’avoir jamais exposé aux foules le sens Apollinien – c’est-à-dire ésotérique – de Platon, il ajoute :

Je n’ai pas parlé des choses dont il n’est pas permis aux hommes de parler ; je n’ai pas livré ce qui est sacré aux chiens et aux porcs pour qu’ils le déchirent. Par ailleurs, il me semble bien que j’ai révélé aux hommes comme Œdipe autant de secrets que j’en ai vus moi-même ; mais aux ignorants je les ai donnés complètements voilés.[2]

Ce n’est qu’aux hommes comme Œdipe, celui qui résolvait les énigmes, que Ficin a divulgué les secrets de Platon. Aux yeux des ignorants, en revanche, ceux-ci sont demeurés impénétrables. Par quel moyen Ficin révélait-il ses secrets aux seuls éclairés ? Le florentin pourrait bien faire allusion à sa technique quand il évoque certains « jeux sérieux » platoniciens dans sa préface aux œuvres de Platon :

Toutefois, notre Platon, tandis qu’il traite souvent du vrai devoir de l’humanité à mots couverts, semble en même temps jouer et plaisanter : mais les plaisanteries et les jeux platoniciens sont sans doute plus sérieux que le sérieux des Stoïciens. En effet, il ne dédaigne pas parfois de parcourir les lieux les plus bas afin qu’en attirant imperceptiblement les auditeurs les plus simples, il puisse les conduire plus facilement vers des lieux élevés. Souvent il mêle, avec une intention très méditée, les choses utiles à celles qui sont douces. Et ainsi, par le charme modeste d’un discours plaisant, grâce à l’appât du plaisir, il attire vers une nourriture salutaire les hommes naturellement portés vers le plaisir.[3]

Pour Ficin, comme pour Platon avant lui, jouer est la meilleure façon d’apprendre. Il ne semble pas que Ficin ait dirigé une école au sens propre du terme, mais il avait rassemblé autour de lui un groupe d’amis issus d’horizons variés, avec lesquels il cultivait son amour de Platon. Il appelait ce cercle du nom d’Académie en souvenir de l’école créée par Platon dans les faubourgs d’Athènes. Dans sa préface aux Œuvres Complètes de Platon, Ficin décrit les activités de sa propre Académie :

C’est pourquoi, unie à toi, ô platonicien Laurent, la Philosophie se réjouit d’exhorter tous ceux qui désirent tant apprendre que bien vivre, à rejoindre les rangs de l’Académie platonicienne. Car ici, les jeunes gens acquerront agréablement, pleinement et facilement d’une part les règles morales en plaisantant, d’autre part la dialectique en jouant. […] Enfin, dans les profondeurs de l’Académie, les philosophes reconnaîtront Saturne lui-même, contemplateur des arcanes célestes, et là, en vérité, les prêtres et les gardiens des choses sacrées imagineront les armes grâce auxquelles ils protègeront diligemment la piété contre les impies.[4]

Ficin ne précise ni quels étaient ces jeux éducatifs, ni ce qu’étaient ces armes. Et si c’étaient les cartes du tarot de Marseille ? Elles correspondent en effet en tous points au programme exposé par Ficin dans sa préface : elles font appel à des mythes et images pour susciter le désir de l’utilisateur, elles se présentent sous forme d’énigmes, leur compréhension n’est pas accessible à tout un chacun mais aux seuls initiés, leur caractère ludique séduit les joueurs pour mieux transmettre leur contenu sérieux.

Avec cette conjecture à l’esprit, nous pouvons poursuivre l’analyse de la signification du Chariot.

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Le site de la maison de Ficin à Careggi, près de Florence.

[1] Cf. Marsile Ficin, Divus Plato, Venice, Bernardino de Choris and Simone da Lovere, 1491, f. [a]1v.

[2] Marsile Ficin, Opera omnia, Basel, Henricpetri, 1576 ; repr. Paris, Phénix, 2000, p. 755-756.

[3] Ficin, Divus Plato, cit., f. [a]1v.

[4] Ficin, Divus Plato, cit., f. a2r.

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