8 – SURPRISE À ESZTERGOM

Peu convaincu par la réfutation de Waldman, je décidai de me rendre à Esztergom pour voir la fresque de mes propres yeux. J’écrivis à Zsuzsanna Wierdl. Elle me répondit rapidement et nous prîmes rendez-vous sur le site, un jour d’avril 2013.

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Zsuzsanna Wierdl devant la fresque des Vertus Cardinales du château d’Esztergom.

Perché sur une colline qui surplombe une boucle du Danube, le palais archiépiscopal d’Esztergom abrite désormais un musée historique, mais c’est dans une zone fermée au public que Zsuzsanna me conduit. Au débouché d’un couloir mal éclairé, nous entrons dans la pénombre d’une vaste salle. L’espace est encombré d’échafaudages, d’escabeaux, d’étagères chargées de bidons, de seaux, de pinceaux et de brosses, de scalpels et de grattoirs. Zsuzsanna allume une rangée de projecteurs braqués vers l’un des murs. La fresque des Vertus Cardinales apparaît, en partie masquée par des bâches et films de protection, dessinant une fenêtre brillament éclairée dans la masse sombre de la pièce. Je cherche à imaginer l’aspect des lieux avant la destruction du château. Grâce à des fragments retrouvés au cours des fouilles, nous savons que le décor de la pièce, d’inspiration philosophique et astrologique, recouvrait probablement toute la superficie des parois et des voûtes. Ce qui a été préservé n’est qu’une petite partie d’un ensemble beaucoup plus important et complexe. Je ne saurai dire pour quelle raison, ma première impression est que ces fresques sont bien de la main de Botticelli. L’œuvre, sans le moindre doute, est celle d’un maître de la ligne, un maître incomparable. Zsuzsanna, tout à la fois professionnelle et passionnée, m’entraîne à travers les secrets de la fresque, dont elle connaît chaque millimètre carré pour y avoir travaillé depuis plus de dix ans : les incisions préliminaires tracées d’une main ferme, les repentirs, les libres lignes de l’esquisse. Zsuzsanna me montre les étapes cachées du travail de l’artiste. Derrière la colonne de la Force, dans une zone d’ombre, demeure l’esquisse, tracée en inversion, du visage de la Vertu, une ligne qui est aussi celle du visage de l’Heure dans la Naissance de Vénus.

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Esquisse du visage de la Force dans l’ombre de sa colonne dans la fresque des Vertus Cardinales d’Esztergom.

Considérées ensemble, ces observations matérielles dessinent le portrait psychologique de l’artiste. Il semble confiant et à l’aise, presque désinvolte. L’homme est sûr de son talent, qu’il n’a pas besoin de forcer. La ligne s’échappe naturellement de son pinceau avec une grâce incomparable. Il n’a rien d’un imitateur.

Au-delà de la question de l’attribution de la fresque, Esztergom me réservait une surprise. Zsuzsanna avait poursuivi son travail de restauration depuis la conférence de Florence, six années auparavant. Après la Tempérance, elle avait commencé à nettoyer la Justice, qui retrouvait peu à peu son aspect initial. À ma grande stupéfaction, cette figure, malgré les dommages qu’elle avait subis, présentait de remarquables ressemblances avec le huitième atout du tarot de Marseille, la Justice.

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La Justice d’Esztergom comparée à la Justice du tarot de Marseille.

Les deux images présentent une femme assise vue de face. Toutes deux tiennent une épée dans la main droite, dressée verticalement pointe en haut, à double tranchant, et dont la lame est partagée en deux moitiés par un filet qui se divise à l’approche de la garde.

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L’épée de la Justice d’Esztergom comparée à celle de la Justice du Tarot de Marseille.

 

Dans la main gauche, les deux figures féminines tiennent l’une comme l’autre une balance à fléau dont les plateaux en forme de bols sont suspendus par trois fils disposés de même manière, celui du centre en avant-plan, les deux autres disposés symétriquement à l’arrière.

 

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La balance de la Justice d’Esztergom comparée à celle de la Justice du Tarot de Marseille.

Les vêtements des deux femmes, présentent également de nombreuses correspondances : le col rond de la robe, bordé d’un galon ; la ceinture haute ; la masse du drapé couvrant les jambes ; les manches larges. On note dans les deux cas la présence d’un trône, visible surtout dans sa partie inférieure sur la fresque, car le décor de la partie haute est effacé. Les deux têtes partagent de nombreux traits communs : les boucles de cheveux blonds qui cascadent le long des tempes, la forme du visage, régulière et symétrique, comme un écu dont le menton constituerait la pointe ; les arcades fines et nettes des sourcils.

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La tête de la Justice d’Esztergom comparée à celle de la Justice du Tarot de Marseille.

Comment expliquer que deux des Vertus Cardinales d’Esztergom présentent autant de ressemblances graphiques avec les deux atouts correspondants du tarot de Marseille, la Justice et la Tempérance ?

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