22 – LA TOUR DES HOMMES ET LA MAISON DE DIEU – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Dans un passage du quatorzième chant de l’Enfer, Dante évoque le lieu où sont châtiés les violents contre Dieu.[1] Parmi eux se trouve le géant Capanée qui, s’étant rebellé contre Jupiter, avait été frappé par la foudre. La description de la scène présente des similitudes avec le décor de la Maison Dieu :

Le sol était un sable aride […]
Sur tout le sable, en chute lente,
pleuvaient de grands flocons de feu,
comme neige sur l’alpe un jour sans vent.
Ainsi qu’Alexandre dans les chaudes régions
de l’Inde vit que tombaient sur son armée
des flammes qui brûlaient jusqu’à terre,
et décida de piétiner le sol
avec ses troupes, afin que les vapeurs
s’éteignent mieux en restant isolées :
ainsi descendait cette éternelle ardeur ;
elle allumait le sable, comme amadou
sous pierre à feu, redoublant la douleur.
Et sans repos était la danse
des pauvres mains, deçà delà
écartant de soi la brûlure nouvelle.[2]

 

Nicolas Conver, La Maison-Dieu, 1760 (mise en évidence des flocons et du sol)

Dans la carte, le terrain est jaune comme du sable. Les cercles colorés qui foisonnent dans le ciel évoquent les flocons de feu qui pleuvaient en chute lente. Les deux personnages ont les mains à hauteur du sol, et touchent des formes pointues sorties de terre, qu’on pourrait prendre pour des touffes d’herbe, mais qui peuvent aussi évoquer des flammèches. Comme dans certaines illusions d’optiques, l’image peut être lue de deux façons différentes. Selon la plus évidente, on voit des personnages tombant au sol les mains en avant. À la lumière des vers de Dante, on découvre deux hommes s’efforçant d’éteindre des flammes en les étouffant avec leurs mains : « Et sans repos était la danse des pauvres mains, deçà delà écartant de soi la brûlure nouvelle. »

 

Nicolas Conver, La Maison-Dieu, 1760 (la danse des pauvres mains).

Cette seconde interprétation peut sembler audacieuse, mais le commentaire de Cristoforo Landino sur ce passage de l’Enfer apporte des éléments qui la corroborent. En effet, il prend prétexte de la foudre envoyée par Jupiter pour développer de longues observations sur les phénomènes atmosphériques liés à l’orage :

Je pense qu’il ne faut pas négliger la diversité des nuages qui contiennent le tonnerre, ni la diversité du feu qui s’y trouve enfermé, ni la diversité des façons de tomber de la foudre. Parfois le nuage est noir en raison de sa froideur qui le condense de telle façon que l’éclair ne le pénètre pas, et par conséquent ne peut pas le faire blanchir […] Parfois, on voit le noir virer au rouge, ce qui montre que dans le nuage épais il y a de la vapeur déjà enflammée. Et cela donne une frappe plus puissante que la noire, mais la pire est celle qui mêle le vert, le noir et une touche de rouge, parce que la noirceur révèle qu’elle contient beaucoup de vapeur, le vert beaucoup d’eau et le rouge beaucoup de feu. De celles-là, parce que s’y combattent fortement le chaud et le froid, le sec et l’humide, tombent des éclairs de grande pierre, et abattent tout édifice élevé.[3]

Landino continue sur plusieurs pages à décrire différentes variétés de foudres, de couleurs variées, de puissances et d’effets divers.

La Maison Dieu paraît illustrer fidèlement les observations naturalistes de Landino : la foudre y apparaît composée de plusieurs parties qui semblent de natures diverses, les unes en forme de flammèches, les autres de nuages, les autres semblant plus fluides, et ces parties sont de couleurs variées.

 

Nicolas Conver, La Maison-Dieu, 1760 (détail de la foudre)

Un autre détail très intrigant de la carte passe de prime abord totalement inaperçu mais une fois qu’on l’a remarqué, on se demande comment on a pu rester si longtemps sans le voir. Pour le repérer, il convient d’observer attentivement l’homme au premier plan, qui semble tomber la tête la première devant la tour. Étrangement, son pourpoint a l’air composé d’éléments de couleurs différentes : le bleu foncé de la manche gauche contraste avec le rouge de la droite, de même couleur que la partie ventrale, tandis que le dos semble à première vue de couleur bleu clair, comme les jambes. Mais en fait, cette partie dorsale a la même largeur que les jambes du personnage et présente les mêmes hachures noires (qui soulignent l’arrondi des membres) que celles-ci. De plus, cette partie est prolongée en bas par une forme jaune qui se confond avec la tête du personnage et dont le contour noir présente le même tracé que celui des pieds. À bien y regarder, on se rend compte qu’en réalité, l’homme possède trois jambes qui semblent s’articuler autour d’un axe. Comment interpréter cette étrangeté ?

Nicolas Conver, La Maison-Dieu, 1760 (mise en évidence des trois jambes)

Cette figure très particulière, celle des trois jambes courant autour d’un axe était connue depuis l’Antiquité : c’est la triskèle. On la retrouve sur des monnaies grecques antiques.

Triskèle (Drachme d’argent de Syracuse, 317 av. J. C.)

Elle est encore aujourd’hui l’un des emblèmes de la Sicile et orne le drapeau de Malte. En son centre est parfois placée la tête de Méduse, le Gorgoneion. Mais que vient-elle faire dans la carte de la Maison Dieu ?

Au chant IX de l’Enfer, Dante pose à nouveau dans son décor une haute tour.[4] À son sommet embrasé se dressent tout d’un coup les trois Furies, qui sont ensuite rejointes par Méduse. Cristoforo Landino, dans son commentaire sur ce passage, dit que les Furies sont apparues au sommet de la tour parce que la fureur ne peut rester cachée et qu’elle n’est jamais sans orgueil et inflammation extrême.[5] Ici encore, par conséquent, la tour est évocatrice de l’orgueil humain et le sommet en est enflammé. Landino révèle l’identité des trois Furies en analysant leurs noms :

Alecto signifie « sans repos », et l’inquiétude est le principe de la fureur ; Tisiphone en langue grecque veut dire « vengeresse de meurtre » et c’est le remords de la conscience […] ; Mégère, tire sa signification de « haine », par laquelle on atteint une fureur extrême. Les Furies sont à prendre comme l’appétit désordonné, qui incendie l’esprit humain comme une furie, et l’aveugle et la précipite sans secours dans les vices. Je pense que ce n’est rien d’autre que le désir amoureux, la colère, la haine, l’ambition et toutes les cupidités sans retenue, pour ne pas dire fureur, laquelle comme un cheval emballé emporte l’homme par les ravins et les escarpements jusqu’à ce qu’il se rompe le cou.[6]

Dans la carte, la troisième jambe de la triskèle cachée pose le pied sur la tête de l’homme qui tombe, comme pour accélérer sa chute vers le bas. Si on se représente la triskèle comme un système rotatif en mouvement, on peut imaginer que les coups de pieds vont se succéder alternativement sur la tête du personnage. De cette façon, le dessin paraît illustrer l’idée selon laquelle le châtiment divin s’exerce par celui-là même qui en est la victime, en raison de ses appétits sans freins.

[1] Dante, Enfer, XIV, 13-66.

[2] Dante, Enfer, XIV, 13-42.

[3] Landino, Comento, Inferno, XIV [43-60], 108-120, p. 667-668.

[4] Dante, Enfer, IX, 36.

[5] Landino, Comento, Inferno, IX [31-42], 81-82, p. 551.

[6] Landino, Comento, Inferno, IX [31-42], 47-56, p. 550-551.

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