23 – LE TRIOMPHE DE LA VIE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

L’un des tous premiers travaux entrepris par Ficin, en 1457 alors qu’il avait 24 ans, a été le commentaire d’un poème philosophique d’inspiration épicurienne : le De la nature de l’auteur latin Lucrèce.[1] Mais Ficin allait rapidement rejeter l’épicurisme et brûla son texte, qui nous est donc inconnu. Cependant, dans plusieurs de ses écrits, Ficin fait référence à Lucrèce, le plus souvent pour réfuter ses thèses. Sur la question de l’immortalité de l’âme, toutefois, Ficin apparaît influencé par des thèmes et motifs empruntés au poème de Lucrèce, comme s’il avait été séduit, non par la logique de cet auteur, mais par la beauté et le caractère inventif de certaines de ses images.[2] D’autre part, Ficin retient incontestablement de Lucrèce son refus de se laisser effrayer par l’au-delà.[3] Au troisième livre de son De la nature, Lucrèce entreprend de réfuter l’idée de l’immortalité de l’âme en montrant que celle-ci ne reste pas entière quand les corps se divisent, et périt donc nécessairement en même temps que ces derniers. Pour illustrer cette proposition, il utilise un exemple qui réunit l’image de la faux et celle des corps démembrés :

On dit que les chars de guerre armés de faux, tout chauds du carnage et de la mêlée, tranchent des membres si subitement qu’on voit palpiter à terre la partie détachée et tombée du tronc, sans que néanmoins l’âme du combattant, surprise par la soudaineté du coup, puisse en ressentir la douleur. En même temps, comme l’esprit est tout entier dégagé dans l’ardeur du combat, l’homme avec le reste du corps reprend la lutte et le carnage, sans s’apercevoir souvent qu’il a perdu la main gauche avec son bouclier, emportée au milieu des chevaux par les roues et les faux destructrices. Un autre ne sent pas que sa main droite est tombée, tandis qu’il monte à l’assaut et presse son ennemi ; ailleurs un autre s’efforce de se relever sur la jambe qu’il a perdue, tandis que près de lui, sur le sol, son pied agonisant remue encore ses doigts. Une tête coupée d’un tronc encore chaud et vivant garde à terre un visage animé et les yeux ouverts, jusqu’à ce qu’elle ait rendu les derniers restes de l’âme.[4]

Ce récit présente des correspondances étroites avec l’arcane 13 du tarot de Marseille : l’image montre clairement, en effet, la faux qui emporte les membres coupés, une tête tombée à l’œil encore ouvert, ainsi que les pieds et une main coupée.

Nicolas Conver, Arcane 13, 1760 (détail des fragments de corps humains sur le sol).

Si Ficin connaissait parfaitement ce texte, pour l’avoir minutieusement commenté dans sa jeunesse, il ne souscrivait certainement pas aux conclusions de Lucrèce. L’immortalité de l’âme est en effet un axe majeur de la pensée de Ficin. Cependant, l’image du champ de bataille de Lucrèce a pu lui évoquer une autre vision, qu’il cite dans un passage du livre 13 de son traité sur l’immortalité de l’âme, dans lequel il mentionne la vacance de l’âme provoquée par la pureté de l’intelligence soumise à Dieu. Ficin raconte que saint Augustin avait rapporté le cas d’un paysan capable, grâce à un tel détachement de l’âme, de se séparer de son propre corps. Ce témoignage contredit indiscutablement les thèses de Lucrèce. Puis Ficin ajoute encore une scène qui ressemble fort au panorama sanglant brossé par le poète épicurien dans son De la nature :

C’est grâce à cette vacance […] qu’Ezéchiel vit la plaine jonchée des ossements des morts et ces ossements ressusciter ensuite.[5]

Dans ce passage, Ficin exprime des idées radicalement opposées à celles de Lucrèce. La vacance de l’âme, en effet, s’entend comme sa capacité à se séparer du corps, à prendre congé de lui, comme l’avait fait le paysan de saint Augustin. Pour Ficin, c’est cette capacité d’abstraction qui permet à Ezéchiel de voir par anticipation les corps se recomposer au temps venu pour leur résurrection. Ficin ne cite que quelques mots du prophète biblique, mais il est intéressant de noter que le texte se poursuit avec l’évocation des ossements qui se rapprochent les uns des autres, se ressoudent, se recouvrent de nerfs, de chair et de peau, avant que Yahvé ne mette son esprit en eux.[6] Les deux images, celle d’Ezéchiel et celle de Lucrèce, sont à la fois proches par leur aspect visuel et opposées quant à leur signification.

Ces différents textes, connus de Ficin, étudiés et cités par lui, qui tous apportent une contribution au grand débat sur le devenir de l’âme après la dissolution de ses liens avec le corps, semblent réunis de façon synthétique dans décor de l’arcane 13, avec sa faux, ses deux têtes coupées dont l’une est couronnée, ses mains et pieds tranchés, ses ossements épars.

Ce constat ouvre la piste d’une lecture de l’arcane 13 qui diffère d’une simple transposition des illustrations du Triomphe de la Mort de Pétrarque. Au-delà de la simple évocation du pouvoir universel de la mort sur les humains – qu’ils soient humbles ou puissants – s’est peut-être glissé l’un des thèmes de prédilection du platonisme de Ficin : la nature du lien entre le corps et l’âme. L’étude de la seconde spécificité de la carte – la structure dorsale en forme de plante – permet-elle de conforter cette hypothèse ?

À suivre dans la troisième partie.

[1] Voir James Hankins, Ficino’s Critique of Lucretius, in Idem et Fabrizio Meroi, The Rebirth of Platonic Theology, Florence, Olschki, 2013, p. 137-147.

[2] Voir mon When souls fall asleep : shadows of Lucretius and Avicenna in Ficino’s conception of the afterlife, à paraître aux éditions Brill dans un volume consacré à Marsile Ficin édité par Valery Rees.

[3] Voir Alison Brown, The Return of Lucretius to Renaissance Florence, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2010, p. 16-20.

[4] Lucrèce, De rerum natura, III, 642-656 (trad. Alfred Arnout, Paris, Les Belles Lettres, 1966/2007).

[5] Ficin, Théologie platonicienne, XIII, 2, cit., II, p. 222.

[6] Ezéchiel, 37 1-14.

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