23 – LE TRIOMPHE DE LA VIE – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

C’est principalement dans son dialogue du Timée que Platon avait développé ses idées sur le monde physique, notamment sur le fonctionnement organique du corps humain et sa relation à l’âme. Marsile Ficin, qui avait reçu une formation de médecin, a écrit un long commentaire sur le Timée. Au chapitre 103, qui traite tout à la fois des membres génitaux et de la transmigration des âmes, il évoque l’ensemble constitué par la semence et l’organe génital, qu’il décrit comme « un être vivant greffé en nous, ayant comme une vie propre », lequel est « capable de faire naître un vivant autre que lui-même. »[1] Pour Ficin, toutefois, ce système reproducteur ne se limite pas aux seules parties sexuelles :

Mais surtout, vers cet organe afflue l’esprit issu précisément de la moelle épinière, d’où sourd en même temps une goutte de moelle, ferment très vivant de la semence de l’univers.[2]

Ficin estime donc que le sexe masculin est directement relié à la moelle épinière, à travers laquelle il recueille la semence qu’il a pour fonction de canaliser. Dans un autre de ses écrits, son commentaire au traité de Plotin sur « le démon qui nous a reçu en partage », Ficin prolonge encore l’architecture de ce système. La puissance reproductive transmise par la moelle est en fait issue de l’intellect :

Très grande est la faculté rationnelle constitutive de notre âme. Donc comme elle est très grande elle persiste autant qu’elle peut, en tant que naturelle. Enfin, tu remarqueras que la nature génitale est une certaine extrémité de l’intelligence. De sorte que ce qui, dans sa plus grande extrémité, est intellectuel, est génital dans la plus petite. […] C’est aussi de cette manière que se trouve être la nature génitale : surgissant à partir de la substance intellectuelle et à l’intérieur ; rejaillissant à l’extérieur. [3]

Selon cette conception, les parties génitales de l’homme sont directement reliées au cerveau par la moelle épinière. De telles idées n’apparaissent pas aussi nettement dans le Timée de Platon lui-même, mais elles avaient été exprimées de façon particulièrement claire dans le traité platonicien Sur la nature du monde et l’âme, faussement attribué à Timée de Locres, le personnage qui donne son nom au dialogue de Platon.[4] Dans ce texte, le schéma tête-moelle-sexe est particulièrement lisible :

Mais le principe et racine de la moelle du corps est le cerveau, et en lui se trouve ce qui gouverne. Et ce qui s’en déverse se répand à travers les vertèbres du dos, comme par une cavité pentue, de telle sorte qu’elle soit distribuée à la semence et à la génération.[5]

Le même circuit peut être observé dans l’arcane 13.

Nicolas Conver, Arcane 13, 1760 (mise en évidence de la plante intérieure).

Il part du cou à la base de la tête, descend le long de la colonne vertébrale dans la moelle épinière, d’où il rejoint le bulbe rouge aux racines plongées dans le bassin, lui-même relié à une forme pointue, au niveau de l’aine, qui est sans doute un sexe masculin stylisé. Le fait que cette structure intérieure ait dans la carte l’aspect d’une plante s’accorde en outre parfaitement avec les mots de Marsile Ficin décrivant le système génital comme un être vivant greffé en nous, le verbe latin insero utilisé ici devant en général être entendu dans son sens proprement horticole (action de greffer une plante). L’image ici dérive de Plotin qui avait écrit que l’homme est sous certains rapports comme une plante, parce qu’il a un corps qui s’accroît et qui engendre.[6] Ficin donne à cette idée un sens très concret. Selon lui, il existe dans le corps humain un sous-ensemble végétatif qui a pour fonction la croissance et la reproduction. C’est cette partie qui est mise en évidence en bleu et rouge dans le dos du squelette de l’arcane 13 du tarot de Marseille.

La carte reflète donc parfaitement la pensée de Marsile Ficin, qui estimait que dans le monde, l’homme est composé d’une âme immortelle liée à un corps corruptible.[7] Après la mort physique, une fois dissous les liens entre corps et âme, la matière ne retourne pas au néant mais se recycle, grâce au pouvoir vivifiant de la Nature et à l’amour « qui entretient une vie éternelle au sein des choses mortelles ».[8] C’est très vraisemblablement une représentation de cette perpétuelle fonction de recyclage d’une matière elle-même éternelle que nous avons sous les yeux avec l’arcane 13. Ce que montre cette carte, ce n’est pas tant le triomphe de la mort que celui de la vie.

[1] Ficin, Opera omnia, cit., p. 1484.

[2] Ibidem.

[3] Plotin, Opera omnia. Cum latina Marsilii Ficini interpretatione et commentatione, Bâle, Pietro Perna, 1580, p. 281 (édition anastatique Stéphane Toussaint, Paris, Phénix, 2005).

[4] Voir Pseudo-Timée de Locres, On the Nature of the World and the Soul, édition et traduction Thomas H. Tobin, Chico, Scholars Press, 1985.

[5] Pseudo-Timée de Locres, On the Nature of the World and the Soul, 100a, cit., p. 54-56.

[6] Plotin, Ennéades, III, 4, 2.

[7] Ficin, Théologie platonicienne, IX, 7, cit., II, p. 49.

[8] Ficin, De amore, VI, 11 (traduction Pierre Laurens). Voir aussi Idem, Théologie platonicienne, V, 4, cit., I, p. 180.

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