24 – LE PÈLERIN FOU – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Le grand cistercien Saint Bernard de Clairvaux donna, autour de l’an 1140, une série de sermons sur le Carême, dont le sixième s’ouvre sur la citation de paroles de Saint Pierre exhortant les fidèles, comme étrangers et voyageurs, à s’abstenir des désirs charnels.[1] Intitulé « Sur le voyageur, le mort et le Crucifié », ce texte distingue trois degrés du retour à Dieu : l’exil que connaît en ce monde le Chrétien de son vivant ; l’éloignement du monde terrestre après la mort physique, le ravissement au troisième ciel par la Croix.[2] Deux siècles plus tard, un autre cistercien semble s’inspirer de la typologie définie par Saint Bernard. Guillaume de Digulleville, en effet, écrit successivement trois longs poèmes en vers qui mettent en scène les trois types d’exil : Pèlerinage de vie humaine, qui traite de l’exil sur terre ; Pèlerinage de la mort, qui évoque le voyage dans l’au-delà ; Pèlerinage de la Croix, qui propose la vie du Christ comme modèle de pèlerinage. C’est dans le premier de ces poèmes qu’apparaît pour la première fois le motif qui donnera naissance au couple arcane 13/Mat du tarot de Marseille. À la fin de ce premier volet, en effet, Guillaume met en scène la rencontre entre la mort personnifiée et le pèlerin au seuil du trépas. Au bout de son parcours terrestre, après toute une série d’aventures et de rencontres allégoriques, le pèlerin est abordé par deux vieillardes qui se présentent comme Vieillesse et Infirmité et lui disent :

La Mort à toi
Nous envoie pour t’annoncer
Qu’à toi elle vient sans tarder
Et elle nous a dit et enjoint
Que nous ne te quittions point
Tant que nous ne t’aurons battu
Et terrassé et abattu
Elle te veut affligé et mat
Pour qu’elle te fasse échec et mat [3]

Ces vers font rimer dans la bouche même de la mort personnifiée les deux acceptions du mot « mat ». Mais ce n’est pas tout : quelques lignes plus loin, la Faucheuse sépare âme et corps du pèlerin d’un coup de lame :

Voici la mort qui venue est,
Qui des choses terribles est
La fin et le terme
[…]
L’homme en ce monde est exposé
À la mort comme l’herbe au pré
Est à la faux, car cela est foin,
Qui aujourd’hui est vert et sec demain
Or tu as été vert longtemps
Et tu as eu pluie et vents
Mais maintenant, il faut te faucher
Et en deux pièces te dépecer
La porte est étroite, le corps et l’âme
Ne peuvent passer ensemble.
L’âme première passera,
Et puis après le corps ira.
[…]
La mort laissa sa faux courir.
Et fit mon âme du corps partir
.[4]

Ce texte rassemble donc le mot « mat » dans ses deux acceptions, la figure de la Mort porteuse d’une faux et celle du pèlerin. L’œuvre de Guillaume de Digulleville connut un grand succès au quinzième siècle et fit l’objet de nombreuses copies, souvent enluminées.[5]

Le pèlerin et la mort, enluminure du Pèlerinage de vie humaine de Guillaume de Digullevlille, 2e quart du xve siècle (BnF, MS Français 376)

Le pèlerin et la mort, enluminure du Pèlerinage de vie humaine de Guillaume de Digullevlille, avant 1416 (Bibliothèque Méjane, Ms. 110)

C’est ainsi que fut popularisée l’image du pèlerin accompagné de la mort personnifiée, souvent représentée armée d’une faux, parfois sous l’aspect d’un squelette. Il est fort probable que le couple arcane 13/Mat du tarot de Marseille dérive, directement ou indirectement, d’un de ces manuscrits. Toutefois, si le poème de Digulleville apporte un éclairage sur le lien qui unit l’arcane 13 et le Mat, il ne permet pas d’expliquer de nombreux détails de cette dernière carte, et en premier lieu le costume de bouffon porté par le personnage. Comment le pèlerin de vie humaine est-il devenu fou ?

À suivre dans la troisième partie.

[1] 1 Pierre 2 11.

[2] Saint Bernard de Clairvaux, Opera, IV, éds. J. Leclercq, H. Rochais, Rome, Editiones cistercienses, 1966, pp. 377-380.

[3] Guillaume de Digulleville, Le Pèlerinage de vie humaine, éd. J. J. Stürzinger, Londres, Roxburghe Club, 1893, 13,055-13,064, p. 407. Pour une introduction au texte, voir Paule Amblard, Le Pèlerin de Vie Humaine. Le songe très chrétien de l’abbé Guillaume de Digulleville, Paris, Flammarion, 1998.

[4] Guillaume de Digulleville, Le Pèlerinage de vie humaine, cit., pp. 419-421.

[5] Frédéric Duval and Fabienne Pomel (éds.), Guillaume de Digulleville. Les pèlerinages allégoriques, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, pp. 11-13 ; Joseph Delacotte, Guillaume de Digulleville. Trois Romans-Poèmes du XIVe siècle. Paris, Desclée de Brouwer, 1932, pp. 22-28.

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