25 – LA RAME, LA PELLE, ET LA CUILLÈRE GÉANTE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Les animaux dans les Vagabonds de Bosch (à gauche et au centre) et dans la carte du Mat (à droite).

Il est frappant de constater que les deux vagabonds comme le pèlerin fou du Mat sont tous trois suivis par un animal menaçant. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Le rôle de la bête s’éclaire à la lumière d’un texte de Jean Gerson (1363-1429) extrait de son traité intitulé La Montagne de la contemplation (écrit en 1400), dans lequel le théologien parisien utilise l’image de l’ascension d’une montagne pour évoquer l’élévation de l’âme tendue vers Dieu (sur Jean Gerson, voir l’épisode 24). Dans ce passage, Gerson relève, parmi différents obstacles à une telle ascension, un empêchement bien particulier :

[Il y a aussi] ceux qui lorsqu’aboient les chiens de l’enfer sont tout de suite épouvantés ; c’est-à-dire qu’aussitôt qu’ils ont une tentation laide, ils laissent tout ce dont ils s’occupent et tiennent à chasser hors d’eux de telles pensées, ce qui ne se peut bien passer sans choir. Ainsi qu’on le voit de l’exemple du pèlerin qui ne s’arrête jamais à aucun aboiement des chiens qu’il trouve sur la voie, mais les dépasse et ils se taisent ; et si au contraire il s’arrête pour se défendre ou les faire cesser, plus ils aboieront et plus il perdra son chemin.[1]

Les « chiens de l’enfer » de Gerson sont donc les tentations qui assaillent le pèlerin sur son chemin, et qu’il doit ignorer, sans chercher à les affronter. L’image est celle d’animaux agressifs en apparence mais qui en réalité ne doivent pas être craints en eux-mêmes. Bosch a représenté des roquets aux poils hérissés qui montrent les dents, équipés de colliers ordinairement réservés à des molosses dressés pour la chasse aux loups. Mais leur petite taille rend la menace peu crédible. Le chien qui aboie en direction du vagabond de Rotterdam est exemplaire à cet égard. Si on l’examine de près, on constate un repentir du peintre à cet endroit. Celui-ci en effet a choisi de réduire la taille de l’animal, certainement dans le but d’augmenter encore la disproportion entre son agressivité et sa capacité offensive effective.

Le chien réduit dans le Vagabond de Bosch (détail du tondo de Rotterdam).

En outre, les « chiens de l’Enfer » font une autre apparition dans le volet intérieur droit du triptyque du Chariot de foin, qui représente, justement, l’Enfer. Là, nous les voyons lancés contre un homme qui prend la fuite en courant. Comme dans la figure du Mat, une des bêtes pose ses pattes sur la cuisse du fugitif et s’apprête à lui mordre la fesse.

Jérôme Bosch, Le Chariot de foin (détail), vers 1500-1510.

À ces observations s’ajoute le fait que Bosch avait, selon toute vraisemblance, eu une copie des Œuvres Complètes de Gerson sous les yeux. Le frontispice de l’édition bâloise de 1489 est en effet illustré d’une gravure montrant Gerson en habit de pèlerin.

Albrecht Dürer (attr.), Jean Gerson en pèlerin, frontispice de l’édition bâloise de 1489 des Œuvres complètes de Gerson.

Or Bosch s’est manifestement inspiré de cette image pour réaliser un tableau représentant saint Jacques sur le chemin du pèlerinage.

Jérôme Bosch, Saint Jacques (détail), vers 1500-1505
(Akademie der bildenden Künste, Vienne).

Les similitudes sont suffisamment nombreuses et précises pour écarter la possibilité d’une coïncidence fortuite : la position générale est la même, avec le visage tourné vers la droite, le pied gauche qui esquisse un pas en avant ; les traits du visage sont proches, notamment le nez aquilin, l’arc des sourcils, les paupières épaisses, les cheveux et la barbe ondulés ; les deux hommes ont le même chapeau à bord relevé orné à l’avant d’un emblème (la croix de Gerson devient une coquille chez saint Jacques) ; les bâtons sont du même modèle, ornés d’un anneau dans la partie supérieure et au bout renforcé d’une pointe ferrée ; ils portent tous deux une besace à rabat sur le côté droit ; enfin, l’écu de forme caractéristique que tient le pèlerin de Gerson se retrouve suspendu au motif architectural qui forme un socle en bas du tableau.

Ayant connaissance des œuvres de Gerson, Bosch a probablement reconnu dans la carte du Mat une image du pèlerin attaqué par les chiens de l’enfer et a été inspiré par cette figure pour créer ses Vagabonds. Selon toute vraisemblance, l’animal de la carte du Mat représente les laides tentations, auxquelles le pèlerin ne devrait pas accorder trop d’attention.

À suivre dans la troisième partie.

[1] Jean Gerson, Œuvres complètes, VII. L’œuvre française, éd. Polémon Glorieux, Paris, Desclée et cie, 1966, p. 43.

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