25 – LA RAME, LA PELLE, ET LA CUILLÈRE GÉANTE – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Les bagages dans le dos des Vagabonds de Jérôme Bosch (à gauche et au centre) et du pèlerin fou (à droite).

Comme le pèlerin fou de la carte, les deux vagabonds portent leur bagage dans le dos, même si le premier se contente d’un baluchon tandis que les autres sont chargés d’un panier en osier retenu par une sangle.

Les deux Vagabonds de Bosch s’ouvrent sur deux triptyques illustrant les thèmes du péché et du vice (cupidité et envie dans le panneau central du Chariot de foin ; péché originel dans le volet intérieur gauche du même triptyque ; avarice dans la Mort de l’avare ; gloutonnerie dans la Nef des fous). Dans ce contexte, une clé pour comprendre la présence des bagages portés dans le dos des Vagabonds nous est donnée par un commentaire écrit par Cristoforo Landino, le fidèle ami de Marsile Ficin, dans son édition des Œuvres complètes du poète latin Horace, publiée en 1482. Dans une de ses Satires, en effet, Horace avait évoqué la folie des hommes en ces termes :

Ne t’y trompes pas mon cher : tu es fou aussi ; tous les hommes le sont […]
Veux-tu savoir, maintenant, pourquoi ceux-là ne sont pas moins fous que toi, qui te traitent de fou ? […]
Celui qui se croit plus sage et se moque de toi a lui-même des choses suspendues derrière le dos dont tu peux rire à ton tour.[1]

Dans son commentaire, Landino estime que les « choses suspendues » dont il est question ici font allusion à une fameuse fable d’Ésope :

En effet, Ésope représente un certain homme dont le fardeau est une besace double : et la partie qui pend dans son dos est celle dans laquelle nous cachons tous nos vices ; l’autre, qui pend sur la poitrine, c’est celle dans laquelle nous tenons l’œil sur les vices d’autrui. Image astucieusement construite, car aussi vrai que nous ne voyons pas nos propres vices, de même nous ne sommes pas capables de voir ce qui nous pend derrière le dos.[2]

Il est fort possible que, dans la carte du Mat, comme chez les deux Vagabonds de Bosch, les bagages portés ostensiblement dans le dos soient des allusions à cette fable. Selon la doctrine chrétienne, tout homme est pécheur et a donc son lot à porter. Ne s’en libère que celui qui accepte de les reconnaître. Sans doute le Mat et les deux vagabonds ont-ils encore un bout de chemin à faire avant de poser leurs valises.

Sur le côté droit des paniers en osier des deux vagabonds de Bosch, une longue cuillère est suspendue à un brin de ficelle. Un ustensile de même type apparaît également associé au bagage du Mat dans la carte du tarot de Marseille, le bâton qui sert à porter le baluchon se terminant en forme de spatule.

À la fin du chapitre VII du livre XIV de sa Théologie platonicienne, après avoir esquissé la figure du pèlerin fou, Marsile Ficin évoque les hommes qui, contrairement à la majorité des gens, sont capables parfois de réaliser que la perception qu’ils ont du monde est aussi dénuée de réalité qu’un songe :

Quiconque est dans ces dispositions parmi les gens qui rêvent est, relativement aux autres, ce que, selon Homère, Tirésias est dans les enfers. « Seul, dit-il, il conserve le sens » ; tous les autres voltigent comme des ombres, ou plutôt ce sont des ombres qui voltigent.[3]

Par cette petite phrase, Ficin fait référence à l’épisode de l’Odyssée dans lequel Homère dévoile le secret de l’ultime voyage d’Ulysse. Les paroles rapportées (« Seul, il conserve le sens ») sont en effet tirées de la réponse de Circé à Ulysse, qui lui avait demandé de le laisser retourner dans sa patrie. La magicienne, devant se résigner au départ du héros, l’envoie dans le royaume des morts à la rencontre du devin Tirésias, pour qu’il lui révèle s’il parviendrait à atteindre son but. Ulysse pénètre dans le monde des ténèbres, où Tirésias lui annonce qu’il pourra regagner sa patrie. Cependant, il lui enjoint de reprendre aussitôt la route pour accomplir le seul sacrifice susceptible d’apaiser la colère de Poséidon :

[Il te faudra] repartir avec ta bonne rame à l’épaule et marcher, tant et tant qu’à la fin tu rencontres des gens qui ignorent la mer et, ne mêlant jamais de sel aux mets qu’ils mangent, ignorent les vaisseaux aux joues de vermillon et les rames polies, ces ailes des navires… Veux-tu que je te donne une marque assurée, sans méprise possible ? Le jour qu’en te croisant, un autre voyageur demanderait pourquoi, sur ta brillante épaule, est cette pelle à vanner, c’est là qu’il te faudrait planter la bonne rame et faire à Poséidon le parfait sacrifice d’un bélier, d’un taureau et d’un verrat de taille à couvrir une truie ; tu reviendrais ensuite offrir en ton logis la complète série des saints hécatombes à tous les immortels, maîtres des champs du ciel ; puis la mer t’enverrait la plus douce des morts ; tu ne succomberais qu’à l’heureuse vieillesse, ayant autour de toi des peuples fortunés…[4]

Ulysse devra par conséquent se remettre en marche pour faire un sacrifice à Poséidon. Ainsi, son dernier voyage apparaît-il réellement – et non pas seulement métaphoriquement, par l’effet d’une lecture orientée – comme un cheminement vers la divinité. La mort qui survient à l’issue de ce parcours est qualifiée de douce et se présente comme une libération.

La situation décrite par Homère est en outre pleine d’humour. Ulysse doit partir vers l’intérieur des terres avec sa rame sur l’épaule, c’est-à-dire un objet doté d’un long manche terminé en forme de spatule. Le héros doit marcher jusqu’à arriver là où les habitants ne connaissent pas la mer, de façon à honorer Poséidon, le dieu des mers, dans un lieu où il est encore inconnu. Comment Ulysse saura-t-il qu’il s’est avancé suffisamment loin des côtes ? Lorsqu’il se verra aborder par un paysan qui lui demandera pour quelle raison il se promène avec une pelle à vanner sur l’épaule, c’est-à-dire lorsqu’il aura rencontré des gens à tel point ignorants de la culture maritime qu’ils prendront une rame pour une pelle à vanner, cet instrument agraire muni d’un long manche et terminé en spatule, et qui sert à séparer la paille du grain après le battage.

De même, dans la carte du Mat, ce n’est probablement pas une immense cuillère qui sert de support au baluchon du pèlerin, mais bel et bien la rame homérique. Pareillement, les ustensiles qui ornent les paniers des vagabonds de Bosch, juste derrière leur épaule, sont vraisemblablement des échos lointains et diminués du même instrument de propulsion marine.

Le panneau de la Nef des fous de Bosch, qui était un élément du même triptyque que le Vagabond de Rotterdam, nous en fournit un indice supplémentaire. Là, en effet, l’un des personnages embarqués semble occupé à faire avancer le navire ou à le diriger à l’aide d’un outil à long manche prolongé d’une extrémité en spatule, dont la forme plus arrondie qu’allongée ressemble davantage à une pelle à vanner qu’à une rame ou une cuillère. Il y a là une inversion du schéma homérique : à la rame prise pour une pelle à vanner se substitue une pelle à vanner prise pour rame. Quoi de plus normal dans un monde de fous ? Ainsi, tandis que le Mat et les Vagabonds, après une vie d’errances sur terre s’acheminent d’un pas ferme vers le lieu du dernier sacrifice, la rame sur l’épaule qu’ils s’apprêtent à planter pour honorer Dieu, inversement, le passager de la nef, la bouche ouverte en direction d’un fromage suspendu au bout d’une corde, les yeux hallucinés, semble-t-il agiter sa pelle à vanner sans savoir où il se dirige.

Jérôme Bosch, La nef des fous (détail).

[1] Horace, Satires, II, 3, 298.

[2] Christophori Landini Florentini in Q. H. Horatii Flacci Libros Omnes, Florence, Antonio Miscomini, 1482, f. CCXIv.

[3] Marsile Ficin, Théologie platonicienne, XIV, 7, traduction Raymond Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1958-1970, vol. II, p. 273.

[4] Homère, Odyssée, 11, 120, traduction Victor Bérard légèrement modifiée.

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