26 – LE DIEU AMBIGU – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

Avant qu’il n’apparaisse dans le De vita (1489) et dans le Compendium in Timaeum (1484-85), l’esprit du monde avait déjà été évoqué dans un écrit de Ficin, mais c’était sous un autre nom. Dans son traité sur l’Amour, le De amore, écrit en 1469, il évoque en effet le dieu Amour en des termes très proches de ceux qu’il emploie dans le De vita (voir la troisième partie) pour parler de l’esprit du monde :

Mais pourquoi imaginons-nous l’amour magicien ? Parce que toute la puissance de la magie se retrouve dans l’amour. Le rôle de la magie est l’attraction d’une chose par une autre en vertu de leur affinité naturelle. Or les parties de ce monde, qui sont comme les membres d’un seul animal, dependant toutes d’un seul créateur, sont unies entre elles par la communauté d’une unique nature. En conséquence, de même qu’en nous le cerveau, les poumons, le cœur, le foie et les autres membres tirent tour à tour quelque chose d’eux-mêmes, s’aident mutuellement et compatissent, dès que l’un d’eux souffre, ainsi les membres de ce grand animal, c’est-à-dire tous les corps du monde unis entre eux, tour à tour prêtent et ou empruntent de la même façon leurs natures. De leur commune parenté naît un amour commun et de l’amour une commune attraction. Or cette attraction est la vraie magie. Ainsi le feu est attiré vers le haut par la concavité de la sphère de la lune, en raison de son affinité naturelle, l’air par la concavité de la sphère du feu, la terre est attirée vers le bas par le centre du monde, comme l’eau est emportée par son propre milieu.[1]

Comme plus tard dans le De vita, Ficin décrit ici une puissance du monde qu’il qualifie de vraie magie, qui réalise l’unité du monde par sa force d’attraction. Ici il l’appelle Amour, dans le De Vita c’est l’esprit du monde (voir dans la troisième partie). On notera par ailleurs le fait qu’il utilise les mêmes images dans les deux passages (attraction vers la concavité de la sphère de la lune, attraction vers le centre de la terre). Comment interpréter la différence entre ces deux passages ? Ficin aurait-il changé d’avis sur la nature de cette force d’attraction ou bien traite-t-il d’une même chose sous des noms différents ? La conclusion du De amore nous livre la clé. Pour Ficin le dieu Amour n’est autre que l’Esprit saint :

Que la magnificence de ce dieu est admirable ! Que la bonté de cet Amour est incomparable ! Les autres dieux se montrent à peine et encore quand nous les avons longtemps cherchés. L’amour lui, vient même au-devant de ceux qui le cherchent. C’est pourquoi les hommes reconnaissent qu’ils lui doivent beaucoup plus qu’aux autres dieux. Or il y en a qui osent maudire la puissance divine qui punit nos crimes ; Quelques-uns haïssent sa sagesse qui observe toutes nos infamies, mais nous ne pouvons pas ne pas aimer le divin amour qui nous dispense tous ses biens.[2]

En marge du manuscrit, Ficin a écrit Pater. Filius. Spiritus. Pater, le père est la puissance divine qui punit ; Filius, le fils, est la sagesse qui observe ; Spiritus, l’esprit saint de la Trinité est le divin amour qui nous dispense tous ses biens.

La force qui fait l’unité du monde pour Ficin est donc la troisième personne de la Trinité, l’Esprit saint qui est l’amour réciproque du Père et du Fils. Cet esprit s’identifie pour lui aux dieux antiques de la création du monde : Phanès, Zeus, Eros. Comme ces derniers, il est à la fois mâle et femelle.

Pour assimiler le Dieu des chrétiens aux dieux hermaphrodites de l’antiquité, Ficin s’est également inspiré d’une autre source, comme on peut le voir dans un passage de son commentaire aux Ennéades de Plotin, où il est question de la présence conjointe dans la nature des puissances masculine et féminine : « Ainsi Orphée appelle la nature et le Jupiter du monde « mâle-et-femelle » ; de même Mercure. » [3] Mercure, ici, n’est autre qu’Hermès Trismégiste. À la demande de Côme de Médicis, Ficin avait traduit dans sa jeunesse tout un corpus de textes attribués à cet auteur mythique, avant même d’achever la traduction des dialogues de Platon. Or, on retrouve le dieu mâle-et-femelle dans les écrits hermétiques, un esprit dieu qui engendre un démiurge qui crée le monde :

Or l’esprit Dieu, étant mâle-et-femelle, existant comme vie et lumière, enfanta d’une parole un second esprit démiurge qui, étant dieu du feu et du souffle, façonna des gouverneurs, sept en nombre, lesquels enveloppent dans leurs cercles le monde sensible ; et leur gouvernement se nomme la destinée. [4]

Parmi les écrits attribués à Hermès Trismégiste, il y avait aussi l’Asclépius, dont une traduction latine circulait depuis l’Antiquité. Dans ce texte, le dieu bisexué est principe de l’amour universel :

Dieu donc, à lui seul toutes choses, infiniment rempli de la fécondité des deux sexes, toujours gonflé de sa propre volonté, toujours enfante tout ce qu’il a eu dessin de procréér. […]

– Quoi, tu dis que Dieu possède les deux sexes, ô Trismégiste ?

– Oui, Asclépius, et non pas Dieu seulement, mais tous les êtres animés et inanimés. Il ne se peut en effet qu’aucun des êtres qui existent soit infécond : car si l’on enlève la fécondité à tous les êtres qui existent à présent, les races actuelles ne pourront plus durer toujours. Pour moi, je déclare qu’il est aussi dans la nature des êtres de sentir et d’engendrer et qu’il conserve les races qui sont une fois venues à l’être. En effet, l’un et l’autre sexes sont pleins de force procréatrice et la conjonction de ces deux sexes ou, pour mieux dire, leur unification, qui se peut nommer correctement Amour ou Vénus ou de ces deux noms ensemble, est une chose qui dépasse l’entendement.

Mets toi donc bien dans l’esprit, comme une vérité plus sûre et plus évidente qu’aucune autre, que ce grand souverain de toute la nature, Dieu, a inventé pour tous les êtres et leur a accordé à tous ce mystère de reproduction éternelle, avec tout ce qu’il comporte d’affection, de joie, d’allégresse, de désir et d’amour, don de Dieu.[5]

Ficin considérait Hermès comme l’un des sages théologiens de l’Antiquité qui avaient, avant l’avènement du Christ, révélé aux hommes les mystères divins.[6]

Hermès Trismegiste représenté comme un mage dans un dessin attribué à Maso Finiguerra (vers 1465-1470).

Selon toute vraisemblance, les écrits hermétiques ont, conjointement avec les poèmes orphiques, inspiré à Ficin l’image d’un esprit du monde doté des deux sexes.

L’esprit du monde de Marsile Ficin possède donc les caractéristiques suivantes :

– Il est le lien entre l’âme et le corps du monde

– C’est par lui que l’âme du monde crée les 4 éléments du monde : feu, air, eau, terre

– Il est composé de 4 parties correspondant à ces 4 éléments

– Il est lui-même une cinquième essence

– Il est à la fois mâle et femelle

– Il est identifié à Eros et à Jupiter

– Il a une nature divine

– Il est amour

Par sa structure et par de nombreuses caractéristiques, l’esprit du monde de Ficin correspond trait pour trait à la figure du Monde du tarot de Marseille. Il y a tout lieu de penser que cette image en est la représentation.

Nicolas Conver, Le Monde, 1760.

[1]  Ficin, Commentaire sur le Banquet de Platon, VI, 10, édition et traduction Raymond Marcel, Paris, Les Belles-Lettres, 1956, p. 220.

[2] Ficin, Commentaire sur le Banquet de Platon, VII, 17, cit., p. 262.

[3] Plotin, Opera, traduction et commentaire de Marsilio Ficino, Florence, Antonio Miscomini, 1492, f. 271r.: Sic Orpheus naturam mundanumque Iovem marem appellat et foeminam ; similiter Mercurius. Cf. Ennéades, IV, 4, 27.

[4] Hermès Trismégiste, Corpus Hermeticum, I, 9, trad. A.-J. Festugière, Paris, Les Belles-Lettres, 2002, p. 9. Traduction légèrement modifiée (j’ai remplacé « Nous » par « esprit »).

[5] Hermès Trismégiste, Corpus Hermeticum. Traités XIII-XVIII. Asclépius, édition A. D. Nock, traduction A.-J. Festugière, Paris, Les Belles Lettres, 2017, pp. 321-322.

[6] Nous savons aujourd’hui que ces textes n’ont pas été écrits avant l’ère chrétienne. Ficin les estimait antérieurs à Moïse.

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