26 – LE DIEU AMBIGU – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

En janvier 2003, alors que je visitais la Galleria Estense à Modène, je tombai en arrêt devant un bas-relief antique accroché à un mur. Sur une dalle en pierre de format rectangulaire, une forme humaine avait été sculptée à l’intérieur d’un ovale encadré, aux quatre coins de la dalle, par des têtes d’hommes de profil. L’œuvre que j’avais devant moi était extraordinairement proche par sa composition de la figure du Monde du tarot de Marseille. Pouvait-il y avoir un lien entre ces deux images séparées de plus de douze siècles ?

Relief représentant Aion/Phanès, Modène, Galleria Museo e Medagliere Estense, inv. 2676

Le bas-relief de Modène date du deuxième quart du deuxième siècle après J. C. [1]  La composition ressemble étonnamment à celle du tétramorphe : Aux quatre coins, à la place des quatre Vivants, quatre visages ; dans cet encadrement, une bande ovale ornée de symboles joue le même rôle que la mandorle ; au centre, à l’emplacement du Christ, une figure humaine. La sculpture avait sans doute une fonction votive dans le contexte du culte mithraïque.[2] Si elle n’a rien de chrétien, elle présente néanmoins des plusieurs éléments très similaires à certaines parties du tétramorphe. Les quatre visages aux angles représentent les vents cardinaux et font donc écho aux Vivants en tant qu’images des points cardinaux. La bande ovale ornée de symboles n’est autre que le Zodiaque, dont on reconnaît les douze signes. Enfin, la figure centrale a, comme le Christ, une nature divine. Surtout, cette figure est nue, comme le personnage mystérieux de la carte du Monde. En outre il porte comme lui un bâton dans la main et il se tient sur un support en bas de l’encadrement ovale.

Le créateur du tarot de Marseille aurait-il composé cette carte comme il l’a fait pour plusieurs autres, combinant en une seule image deux sources graphiques différentes, l’une chrétienne, l’autre païenne ? (Voir par exemple: La Force, épisode 18; L’Hermite, épisode 20 et épisode 21; La Maison-Dieu, épisode 22l’arcane 13, épisode 23).

Comme l’a montré Franz Cumont, la divinité du bas-relief exhibe certains traits correspondant au dieu mithriaque Aïon, tandis que d’autres appartiennent au dieu orphique Phanès et d’autres encore à Zeus lui-même. [3]  La sculpture met en scène la naissance du dieu Phanès, au moment où il sort de l’œuf primordial, que Chronos avait créé dans l’éther, faisant resplendir la lumière sur le monde.

Un beau jeune homme est debout entre les deux morceaux de l’œuf, dont il vient de briser la coque et d’où jaillisent des flammes, image des feux dont Phanès a éclairé l’univers ; selon la théogonie, la moitié supérieure, qui surmonte sa tête, représente le ciel, l’autre, sur laquelle reposent ses pieds, la terre. De ses épaules naissent de grandes ailes, qui expriment la rapidité avec laquelle il répand la lumière dans le monde. Au-dessus de ses épaules apparaissent les extrémités du croissant lunaire, tandis que son visage juvénile, encadré d’une longue chevelure bouclée, rappelle le type traditionnel de Hélios [assimilé à Phanès]. L’astre nocturne paraît faire ici allusion à la Nuit originelle, qui enveloppait toutes choses de ténèbres et qu’a illuminée soudain l’éclat de Phanès.[4]

Cependant, certaines caractéristiques de la figure la rattachent également au dieu Aïon. Cumont les souligne, tout en montrant les analogies entre les deux dieux. Ainsi, le reptile qui entoure le corps du jeune homme de ses replis « est une imitation manifeste des statues mithriaques du Temps ou Aïon, qu’enlace un dragon où l’on voyait un symbole du cours sinueux du soleil à travers les constellations de l’écliptique ». [5]

Enfin, les attributs tenus par le personnage, le foudre dans la main droite et le sceptre sur lequel il s’appuie sont les insignes de Zeus, et Cumont rappelle que, selon la doctrine des Orphiques, Phanès était identifié à lui.[6]

Qui était donc ce dieu Phanès des orphiques ? Appelé parfois aussi Protogonos, il était, dans la cosmogonie orphique, la divinité de la procréation et de l’origine de la vie.[7] Au commencement du monde, il émerge de l’œuf cosmique déposé par Chronos, en éclairant l’univers. En tant que puissance créatrice et premier dieu engendré, il était souvent assimilé à Eros. Principe premier et unique, il était hermaphrodite, générant tout à partir de lui-même.[8] L’auteur platonicien Proclus (412-485) cite Orphée (qu’il appelle le Théologien) pour attribuer à Phanès les deux sexes femelle et mâle :

C’est pourquoi le Théologien […] met en lui [Phanès] tout le premier les sexes femelle et mâle puisqu’il est le premier vivant : « Femelle et générateur est le puissant dieu Eriképaios ». [9]

Proclus voit en lui le démiurge créateur du monde [10], le Vivant-en-soi [11], celui qui fait du monde un Vivant visible [12], et l’identifie à Zeus.[13] Il lui attribue en outre la possession du sceptre :

Demandons-nous donc quelles sont ces doctrines Orphiques, puisque c’est à elles, pensons-nous, qu’il faut rapporter l’enseignement de Timée sur les dieux. Orphée a enseigné que sont Rois les dieux présidant sur toutes choses, conformément au nombre parfait : Phanès, la Nuit, Ouranos, Kronos, Zeus, Dionysios. Phanès est en effet le premier à manipuler le sceptre. [14]

La figure centrale de la carte du Monde correspond bien au Phanès orphique Le personnage apparaît au centre d’une forme ovoïde, il est nu comme Phanès sortant de l’œuf ; comme le dieu orphique, il porte un sceptre, comme lui il est à la fois femelle et mâle. Entre les quatre Vivants du tétramorphe, il apparaît comme le Vivant primordial.

L’image de la carte semble donc réaliser la synthèse entre le tétramorphe chrétien et le Phanès orphique du bas-relief. Aussi audacieux que puisse paraître le rapprochement entre ces représentations a priori très éloignées l’une de l’autre, il est fondé sur de réelles correspondances graphiques et théologiques. Dans les deux cas, il s’agit de la divinité en tant que générateur du monde et principe du vivant. Les deux figures font référence au zodiaque en tant qu’image du temps et aux points cardinaux comme image de l’univers.

La carte du Monde (au centre) comparée à un tétramorphe chrétien du 12e siècle (à gauche) et au relief de Modène (à droite).

Se pourrait-il que le bas-relief de Modène ait inspiré, conjointement avec le tétramorphe traditionnel, la figure du Monde du tarot de Marseille ? La sculpture n’est pas une découverte archéologique récente. Retrouvée en 1862 dans les collections de la famille d’Este, elle y était probablement depuis plusieurs siècles. [15] Rien n’interdit de penser que le créateur du tarot de Marseille, ou l’un des artistes ou artisans ayant contribué à sa réalisation, ait pu l’observer parmi les trésors d’un collectionneur italien de la Renaissance.

Qui a bien pu, à cette époque, opérer une telle synthèse ?

Inévitablement, s’agissant, au temps de la Renaissance, d’un rapprochement entre les théologies antiques et la doctrine chrétienne, le nom de Marsile Ficin vient à l’esprit.

À suivre dans la troisième partie.

[1] Nicoletta Giordani, Rilievo con Aion/Phanes entro Zodiaco in Mario Scalini, Nicoletta Giordani (éds.), Renaissance Privée. Aspects insolites du collectionnisme dans la famille d’Este, de Dosso Dossi à Brueghel, Milan, Silvana Editoriale, 2010, pp. 49-50.

[2] Ibidem.

[3] Franz Cumont, « Mithra et l’Orphisme », Revue de l’Histoire des Religions 109 (1934), pp. 63-72.

[4] Ibidem, pp. 67-68.

[5] Ibidem, p. 68.

[6] Ibid., p. 69.

[7] William Keith Chambers Guthrie, Orpheus and Greek Religion: A Study of the Orphic Movement, Princeton, Princeton University Press, 1952, p. 80.

[8] Sur l’hermaphrodisme de Phanès, voir Luc Brisson, Le sexe incertain. Androgynie et hermaphroditisme dans l’Antiquité gréco-romaine, Paris, Les Belles-Lettres, 2008, pp. 78-92.

[9] Proclus, Commentaire sur le Timée. Tome II, livre 2, traduction A. J. Festugière, Paris, Vrin, 1967, p. 307 (429.27-30 Diehl). Voir aussi Ibidem, p. 332 (450.22-24 Diehl). Eriképaios est un autre nom de Phanès.

[10] Ibidem, p. 161 (306.14 Diehl) ; p. 195 (336.6-9 Diehl) ; p. 196 (336.21-23 Diehl), p. 308 (430.1-10 Diehl).

[11] Ibid., pp. 305-306 (427.22-428.21 Diehl)

[12] Ibid., p. 313 (434.29-435.5)

[13] Ibid., p. 332 (450.27-451.16)

[14] Proclus, Commentaire sur le Timée. Tome V, livre 5, traduction A. J. Festugière, Paris, Vrin, 1968, p. 25 (168.15-21 Diehl).

[15] Nicoletta Giordani, Rilievo con Aion/Phanes, cit., p. 50.

Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’ (Allez sur la page www.facebook.com/VillaStendhal puis cliquez sur le bouton « S’abonner »).