26 – LE DIEU AMBIGU – PREMIÈRE PARTIE

La carte du Monde du tarot de Marseille présente une composition apparemment hétéroclite. À l’intérieur d’une guirlande de feuilles ovale, se tient un personnage nu, à l’exception d’une sorte d’écharpe qui masque son sexe, brandissant une baguette ou un sceptre dans la main gauche. À l’extérieur de la guirlande, aux quatre angles de la carte, se tiennent quatre figures : en haut, un ange et un oiseau ; en bas un bovidé et un lion. Bien que la composition de cette carte soit similaire à une figure bien connue de la tradition iconographique chrétienne, certains détails importants semblent étranges dans ce contexte.

Nicolas Conver, Le Monde, 1760.

Au premier regard, le Monde du tarot de Marseille semble directement transposée de l’iconographie chrétienne traditionnelle. On y retrouve en effet les grandes caractéristiques d’une image fréquente dans l’art occidental au Moyen-âge et à la Renaissance, connue sous le nom de tétramorphe. Un exemple typique en est fourni par le tympan central du portail royal de la cathédrale de Chartres.

Tétramorphe du tympan central du portail royal de la cathédrale de Chartres.

L’image est composée d’éléments d’origines diverses. Au centre est la figure du Christ en gloire, inscrit dans l’ovale d’une mandorle. Autour sont disposées quatre figures : en haut, l’ange et l’aigle ; en bas le bœuf et le lion. Les quatre figures font référence à plusieurs textes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans l’Apocalypse de Jean, elles encadrent le trône céleste :

Au milieu du trône et autour de lui, se tiennent quatre Vivants, constellés d’yeux par-devant et par-derrière. Le premier Vivant est comme un lion ; le deuxième Vivant est comme un jeune taureau ; le troisième Vivant a comme un visage d’homme ; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. Les quatre Vivants, portant chacun six ailes, sont constellés d’yeux tout autour et en-dedans. Ils ne cessent de répéter jour et nuit : « Saint Saint, Saint, Seigneur, Dieu Maître-de-tout, Il était, Il est et Il vient[1]

Comme l’ont bien montré Gérard de Champeaux et Dom Sébastien Sterck, les quatre Vivants célèbrent ainsi la souveraineté absolue de Dieu sur sa création.[2] Ces auteurs observent que c’est l’interprétation donnée par saint Irénée (mort en 202) qui pose les bases de l’interprétation chrétienne du tétramorphe.[3] À partir de là, la « mystérieuse apparition surgie du ciel entrouvert au milieu des quatre vivants » sera vue comme la « manifestation universelle de Dieu aux hommes attentifs », « figure de l’annonce du Christ au monde par les quatre évangiles », le nombre quatre faisant référence aux quatres régions du monde et aux quatre vents des points cardinaux. Irénée associera chaque évangile à l’un des Vivants, appariements qui ont traversé les siècles avec quelques modifications. Aujourd’hui, l’aigle est associé à Jean, le Taureau à Luc, le lion à Marc et l’ange-homme à Matthieu.

Le tétramorphe chrétien manifeste donc l’idée d’un monde multiple créé et tenu ensemble par un esprit divin unique. Le monde émane du Christ artisan de l’univers, foyer de la création, entouré des quatre Vivants tournés vers les quatre points cardinaux.[4] Champeaux et Sterck ont en outre mis en évidence les résonances astrologiques du tétramorphe, déjà présentes dans la vision d’Ezéchiel qui est à l’origine des quatre Vivants. C’est en effet dans cet écrit prophétique qu’apparaissent le lion, le taureau, l’aigle et l’homme. Ils y figurent quatre constellations qui scandent les quatre saisons dans la bande zodiacale qui tourne dans le ciel nocturne comme un gigantesque carrousel.[5]

Dès l’origine, par conséquent, les quatre Vivants représentent les quatre grands marqueurs célestes que sont ces constellations du Zodiaque : Lion, Taureau, Homme (Verseau), Aigle (Scorpion). Au centre des quatre Vivants, l’iconographie chrétienne a placé différentes figures en lien avec la divinité incarnée : la Croix, l’Agneau, le Christ. Les images illustrent ainsi l’idée que c’est par l’incarnation que le divin agit dans le monde, un monde inscrit dans le temps.

La carte du Monde du tarot de Marseille s’inspire selon toute évidence de cette tradition iconographique. Pourtant, la figure au centre des Vivants diffère manifestement des représentations traditionnelles du tétramorphe. Debout sur une seule jambe, le personnage tient un sceptre dans la main gauche et porte pour tout vêtement une sorte d’écharpe qui flotte au vent. Les parties génitales sont cachées par l’écharpe. Sur le torse, des formes rondes marquées d’un point évoquent des seins de femme. Autres traits de féminité, les hanches sont larges et la taille marquée. Quel est le sexe de ce personnage ? S’il ne s’agit pas du Christ, qui est-il ou elle ?

À suivre dans la deuxième partie.

[1] Apocalypse, 4 6-8.

[2] Gérard de Champeaux, Dom Sébastien Sterckx, Introduction au monde des symboles, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, 1989, p. 430.

[3] Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 11, 8.

[4] Gérard de Champeaux, Dom Sébastien Sterckx, Introduction au monde des symboles, cit., p. 430.

[5] Gérard de Champeaux, Dom Sébastien Sterckx, Introduction au monde des symboles, cit., pp. 430-434. Cf. Ezekiel, 1 1.

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