26 – LE DIEU AMBIGU – QUATRIÈME PARTIE

Suite de la troisième partie.

Au chapitre 3 du livre III de son De Vita, publié en 1489, Ficin explique la fonction de l’esprit du monde. Puisque le monde physique est vivant, il possède nécessairement une âme pour l’animer. Mais comme l’âme immortelle est d’une nature trop éloignée de la nature périssable, c’est par un intermédiaire que l’âme du monde anime le monde physique. Cet intermédiaire c’est l’esprit du monde (spiritus mundi) :

Entre l’âme du monde et son corps se trouve son esprit, dans la vertu duquel sont les quatre éléments.
[…]
Assurément le corps du monde, autant qu’il apparaît par le mouvement et la génération, est partout vivant, ce que les philosophes des Indes prouvent par le fait qu’en tous lieux il engendre de lui-même des choses vivantes. Il vit donc grâce à une âme qui lui est partout présente et complètement appropriée. Par conséquent, entre le corps tangible du monde, en partie périssable, et son âme, dont la nature s’éloigne excessivement d’un tel corps, se trouve partout un esprit, tout comme en nous il s’en trouve un entre notre âme et notre corps, s’il est vrai que partout et toujours la vie est communiquée par l’âme au corps plus grossier. En effet, un tel esprit est nécessairement requis comme un intermédiaire par lequel l’âme divine puisse être présente au corps plus grossier et lui donner pleinement la vie. Or tout le corps qui nous est facilement sensible, dans la mesure où il est approprié à nos sens, est très grossier et dégénère loin de l’âme très divine. Il est donc besoin d’un corps plus excellent, presque non-corps. Ainsi nous savons que toutes les choses vivantes, tant les plantes que les animaux, vivent et engendrent grâce à un esprit semblable à celui-ci, et que parmi les éléments ce qui est extrêmement spirituel engendre très rapidement et se meut perpétuellement comme s’il était vivant. [1]

Au dernier chapitre du troisième livre du De vita, Ficin explique l’existence de l’esprit du monde. Il affirme que Dieu, étant le Bien, a créé le meilleur monde possible. Celui-ci ne peut donc être seulement corporel puisqu’il doit participer à la vie et à l’intelligence. Le monde possède donc un esprit dont la fonction est d’accoupler l’âme du monde au corps du monde :

Le monde a été créé le meilleur possible par le Bien lui-même, ainsi que Platon l’enseigne avec Timée le pythagoricien. Donc, non seulement il est corporel, mais en sus il participe à la vie et à l’intelligence. C’est pourquoi outre ce corps du monde familièrement manifeste aux sens, se cache en lui un certain corps spirituel, excédant la capacité du sens caduc. Dans l’esprit a vigueur l’âme, en l’âme resplendit l’intelligence. Et de même qu’au-dessous de la Lune, l’air n’est point mêlé avec la terre sinon à travers l’eau, ni le feu avec l’eau si ce n’est à travers l’air, ainsi dans l’univers cela même que nous appelons esprit est une amorce ou un foyer pour accoupler l’âme au corps. L’âme est aussi un foyer dans l’esprit et le corps du monde pour obtenir divinement l’intelligence.[2]

Plusieurs années avant le De vita, Ficin fait déjà mention de l’esprit du monde dans son Compendium in Timaeum, composé vers 1483-1484 et publié dans la première édition de la traduction des œuvres complètes de Platon.[3] De même que le corps du monde est divisé en 4 éléments (le Feu, l’Air, l’Eau, la Terre), en correspondance avec les 4 humeurs du corps humain, de même l’esprit du monde est divisé en quatre parties, qui sont l’intellect – en correspondance avec le Feu –, l’âme de la sphère – en correspondance avec l’eau –, l’intelligence implantée dans l’âme – en correspondance avec l’air –, la nature, c’est-à-dire la puissance séminale et vitale – en correspondance avec la terre.

Sur l’esprit du monde : c’est-à-dire, sur l’intellect, l’âme, l’intelligence et la nature.
[…]
Ainsi, Dieu voulant faire une œuvre parfaite, il a produit un monde vivant et intellectuel ; et pour qu’un seul animal soit plus facilement lié ensemble à partir de l’esprit et de la matière du monde, il a divisé la matière en quatre éléments, comme je l’ai dit, qui sont comme les humeurs de cet animal ; et pour cela il avait voulu que l’esprit de celui-ci soit divisé en quatre. Quatre choses en effet appartiennent à l’esprit du monde. En premier l’intellect, qui reste immobile en lui-même, moteur ou conducteur de la sphère, ayant été établi par l’Auteur de toutes les choses pour diriger les sphères. En deuxième, l’âme de la sphère, moteur mobile, mais mobile par elle-même. En troisième, une certaine intelligence divinement implantée dans cette âme par Dieu et l’intellect supérieur. En quatrième, la nature, c’est-à-dire la puissance séminale et vitale, répandue partout dans la matière par l’âme. Mais l’intellect et l’âme sont des substances, tandis que l’intelligence et la nature sont des qualités. La première est une qualité de l’âme, l’autre est une qualité de la matière. Les images de ces quatre choses sont les quatre éléments. Le Feu renvoie à l’intellect, la Terre à la nature, l’Air à l’Intelligence, enfin l’Eau à l’Âme. [4]

Les quatre figures qui occupent les angles de la carte du Monde correspondent étonnamment à ces divisions de l’esprit du monde. En haut et à gauche, il y a la figure d’un ange : or, dans ses écrits, Ficin associe souvent l’ange à l’intellect. En haut et à droite, l’oiseau renvoie probablement à l’âme de la sphère, car il se tient sur une forme ronde rappelant la sphère. En bas à droite, le lion représente sans doute l’intelligence implantée dans l’âme, puisqu’il porte une auréole sur la tête, comme l’ange et l’oiseau. En bas et à gauche, sans ailes et sans auréole, le bovidé est vraisemblablement l’image de la nature.[5]

Nicolas Conver, Le Monde, 1760. Mise en évidence des quatre figures.

Pour Ficin, donc, l’esprit du monde est divisé en 4 parties qui sont en correspondance avec les 4 éléments.

Dans le premier chapitre du troisième livre du De vita, cependant, Ficin qualifie l’esprit du monde de « quinte essence » (quinta essentia) présente partout dans le corps du monde :

Il faut toujours se souvenir que tout comme la vertu de notre âme est communiquée aux membres au moyen d’un esprit, de même la vertu de l’âme du monde est répandue en toutes choses sous l’âme du monde au moyen d’une quinte essence qui se trouve partout, comme un esprit à l’intérieur du corps du monde. [6]

Nicolas Conver, Le Monde, 1760. Mise en évidence de la cinquième figure.

Comment cette notion s’articule-t-elle avec la division de l’esprit du monde en 4 parties ? Deux chapitres plus loin dans le même livre, Ficin expose la relation entre la quinte essence et les quatre éléments. Contrairement à l’être humain, dont l’esprit naît de ses humeurs, dans le monde c’est l’inverse : l’esprit donne naissance aux 4 éléments, ce qui justifie de le qualifier de quinte essence :

Mais revenons à l’esprit du monde, par lequel le monde engendre toutes choses, puisque toutes choses engendrent par un esprit propre que nous pouvons appeler soit « ciel » soit « quintessence ». Cet esprit est dans le corps du monde à peu près comme notre esprit dans notre corps, hormis surtout une chose : c’est que l’âme du monde ne le tire pas des quatre éléments comme de ses humeurs, ainsi que notre âme tire le nôtre des nôtres ; au contraire, elle le procrée immédiatement (pour parler à la manière de Platon ou de Plotin) à partir de sa vertu génératrice, comme si elle était grosse, procrée en même temps que lui les étoiles, et enfante aussitôt à travers lui les quatre éléments, comme si toutes choses étaient contenues dans la vertu de cet esprit. Quant à cet esprit, c’est un corps très ténu, presque non-corps et presque déjà âme ; de même presque non-âme et presque déjà corps. En sa vertu il y a très peu de nature terreuse, un peu plus d’aqueuse, plus encore d’aérienne et beaucoup d’ignée et de stellaire. Aux mesures de ces degrés sont apparues les quantités mêmes des étoiles et des éléments. Mais lui, il a partout vigueur, étant en toutes choses l’auteur prochain et le mouvement de toute génération, lui dont le poète a dit : L’esprit nourrit par dedans[7]

Il ressort de ces textes que l’esprit du monde de Ficin possède une structure très proche de celle du Monde du tarot de Marseille. En effet, tout en étant divisé en quatre parties, qui sont comme les quatre éléments, il est lui-même une cinquième essence qui est comme un foyer au cœur du monde. En outre, comme nous l’avons vu, il est à la fois mâle et femelle (voir la troisième partie).

Les interprétations médiévales du tétramorphe établissaient des correspondances entre les Vivants et les évangélistes, les points cardinaux et les signes astrologiques fixes, nous l’avons vu (cf. la deuxième partie), mais aussi avec les éléments (terre, eau, feu, air). [8] Quel est donc le rapport entre l’esprit du monde de Ficin et le tétramorphe ?

À suivre dans la cinquième partie.

[1] De Vita III, 3 (traduction Sylvain Matton, p. 145).

[2] De Vita III, 26 (traduction Sylvain Matton, p. 144).

[3] Alexandre Étienne, « Entre interprétation chrétienne et interprétation néo-platonicienne du Timée: Marsile Ficin », dans A. Neschke-Hentschke (éd.), Le Timée de Platon. Contributions à l’histoire de sa réception, Louvain, Peeters, 2000, p. 173-200, ici 178.

[4] Compendium in Timaeum, chap. 26.

[5] Sur l’ange/intellect, l’âme, l’intelligence et la nature chez Marsile Ficin, voir Michael J. B. Allen, « The absent angel in Ficino’s philosophy », Journal of the History of Ideas 36:2 (1975), pp. 219-240 ; réimprimé dans Idem, Plato’s Third Eye. Studies in Marilio Ficino’s Metaphysics and its Sources, Aldershot, Variorum, 1995. Voir aussi, Idem, « Ficino’s theory of the five substances and the Neoplatonists’ Parmenides », The Journal of Medieval and Renaissance Studies 12 (1982), pp. 19-44; réimprimé dans Idem, Plato’s Third Eye, cit.

[6] De Vita III, 1 (traduction Sylvain Matton, p. 143).

[7] De Vita III, 3 (traduction Sylvain Matton). La phrase finale est une citation de Virgile, Énéide, VI, 726 : spiritus intus alit.

[8] Olivier Beigbeder, Lexique des symboles, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, 1985, p. 136.

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