26 – LE DIEU AMBIGU – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Nicolas Conver, Le Monde, 1760. Détail du personnage central.

Le dieu orphique Phanès n’était pas inconnu de Ficin puisqu’il le cite dans sa Théologie Platonicienne, l’identifiant comme la première puissance de l’élément Feu. [1] Il cite encore bien davantage le poète mythique à l’origine de l’orphisme, Orphée, qu’il compte – avec Zoroastre, Hermès Trismégiste, Aglaophème, Pythagore et Platon – parmi les six grands théologiens qui se sont accordés, avant l’avènement du Christ, sur l’immortalité de l’âme.[2] Dans son commentaire sur les Ennéades de Plotin, Ficin cite Orphée à propos de la création du monde :

L’âme mère du monde, enceinte de l’intellect divin père du monde par l’intelligence, fait naître le monde par la raison dans la nature. Enfin depuis la fécondation jusqu’à l’accouchement, une certaine imagination confère en même temps un affect : le monde naît, image de l’esprit, expression de la raison, propagation de la vie nécessairement vivante. De là Orphée appelle Jupiter l’artisan du monde mâle en même temps que femelle. [3]  Bien plus, Platon, en quelque endroit, [4] juge l’architecte du monde esprit (mentem) en même temps qu’âme, comme s’il était en même temps père et mère du monde. [5]

Dans ce passage, Ficin identifie deux principes nécessaires à la création du monde : d’une part l’âme mère du monde, qui est femelle ; d’autre part l’intelligence ou esprit, qui est mâle. Cependant, il estime que ces deux principes sont confondus en une seule personne, qu’il assimile au Jupiter orphique et au Démiurge platonicien. Pour Ficin, par conséquent, le monde est l’œuvre d’une divinité à la fois mâle et femelle. Ficin cite le même vers orphique également au dernier chapitre de son De vita, dans un passage où il est question d’une puissance naturelle propre au monde :

Partout donc la nature est magicienne, comme disent Plotin et Synésius, en cela qu’elle appâte partout des choses particulières avec des aliments particuliers ; et cela pas autrement que comme elle attire les choses pesantes vers le centre de la terre ; les choses légères vers la concavité de la Lune ; les feuilles vers la chaleur ; les racines vers le liquide ; et toutes autres choses pareillement. Par cette attraction le monde se lie à lui-même, comme en témoignent les sages Indiens, qui disent que le monde est un animal partout masculin et féminin en même temps ; et par l’amour mutuel de ses membres, il se tient partout uni, et ainsi se maintient. Or le lien des membres existe par l’esprit, [6]  inséré en lui ; « lequel tout entier répandu à travers le corps, met en mouvement la matière ». [7] De là, Orphée appelle la nature du monde Jupiter du Monde mâle et femelle. C’est à ce point que le monde est partout désireux de l’union mutuelle de ses parties.[8]

Selon ce texte, le monde se tient partout uni en raison de sa nature à la fois mâle et femelle, grâce à laquelle les membres ou parties du monde s’attirent entre elles. Il donne ensuite plusieurs exemples de cette compénétration du masculin et du féminin dans le monde :

Mais quant au fait que le sexe masculin est partout mêlé au féminin, l’ordre des signes [astrologiques] le fait voir, quand dans un ordre perpétuel le masculin précède, suivi immédiatement par le féminin. De là les arbres et les herbes, qui, comme les animaux, possèdent les deux sexes. Je passe le fait que le feu vers l’air, l’eau vers la terre tiennent le rôle du masculin vers le féminin. De sorte qu’il n’est pas étonnant que les membres du monde et toutes leurs articulations convoitent l’union mutuelle entre eux. Cette union, les planètes la procurent aussi, les unes mâles, les autres femelles, mais surtout Mercure, à la fois homme et femme, père d’Hermaphrodite.[9]

Le Jupiter orphique mâle et femelle apparaît encore dans une des lettres de jeunesse de Ficin, datée du 1er décembre 1457. Ici, Ficin nomme Jupiter l’esprit et l’intelligence du monde, avant d’invoquer à nouveau l’autorité d’Orphée :

Et le divin prophète Orphée en sus de déclarer : « Jupiter est le premier, Jupiter est le dernier, Jupiter est la tête, Jupiter est le centre. L’univers est né de Jupiter, Jupiter est le fondement de la terre et du ciel stellifère. Jupiter se présente comme le mâle, Jupiter est la fiancée immaculée, Jupiter est l’esprit et l’aspect de toutes choses, Jupiter est la source de l’Océan, Jupiter est le mouvement du feu infatigué, Jupiter est le Soleil et la Lune, Jupiter est le roi et le prince de tout, il dissimule sa lumière, et derechef l’ayant émise de son cœur nourrissier, il manifeste ses projets. » [10] Ainsi comprend-on que Jupiter, répandu en tous les corps, contienne et nourrisse les choses tout entières, de sorte qu’il est juste de dire que Jupiter est tout ce que tu vois et tout ce que tu meus. [11]

Ficin place donc au cœur du monde une divinité à la fois homme et femme, qui est créateur du monde sensible. Cette figure, que Ficin associe à des vers orphiques, rappelle indubitablement le Phanès orphique. Ficin l’appelle « esprit du monde ». De quoi s’agit-il au juste ? Ses caractéristiques pourraient-elles permettre de l’identifier à l’image du Monde du tarot de Marseille ?

À suivre dans la quatrième partie.

[1] Marsile Ficin, Théologie Platonicienne, IV, 1, traduction Raymond Marcel, cit., I, p. 164.

[2] Marsile Ficin, Théologie Platonicienne, XVII, 1, traduction Raymond Marcel, cit., III, p. 148.

[3] Orphée, fragment 21 Kern.

[4] Probablement Timée, 29e-30c.

[5] Plotin, Opera, traduction et commentaire de Marsile Ficin, Florence, Antonio Miscomini, 1492, f. 79r.

[6] Il utilise ici le terme latin mens, mais dans le vers de Virgile auquel il se réfère le mot mens designe la même chose que le mot spiritus : spiritus intus alit, totamque infusa per artus / mens agitat molem et magno se corpore miscet.

[7] Énéide, VI, 726-27. Dans ce vers de Virgile, les termes spiritus et mens désignent la même chose.

[8] Marsile Ficin, De Vita, Livre III, Chap 26, éd. Carol. V. Kaske et John R. Clark, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2002, pp. 385-387.

[9] Ibidem.

[10] Orphée, fragment 21 Kern.

[11] Marsile Ficin, Lettres, trad. Julie Reynaud et Sébastien Galland, Paris, Vrin, 2010, p. 31.

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