27 – LE SOPHISTE DIVIN – PREMIÈRE PARTIE

Dans le premier épisode nous avons vu que la carte du Bateleur est inspirée de deux images tirées de deux feuillets successifs d’un codex astrologique de la Renaissance, le De sphaera. La première image représente un convive à la table d’un banquet dans l’illustration des « Enfants de Mercure » ; la seconde montre un illusionniste devant son public dans l’illustration des « Enfants de la Lune » (Fig. 1).

Fig 1. Comparaison du Bateleur (au centre) avec deux personnages tirés du codex De sphaera :
un banqueteur des Enfants de Mercure (à gauche) et l’illusionniste des Enfants de la Lune (à droite).

La série d’illustrations du codex De sphaera s’inscrit dans la tradition iconographique des « Enfants des Planètes », vraisemblablement d’origine germanique, dont on connaît de multiples exemples dans des manuscrits illustrés ou sous forme de gravures.[1] Ces séries présentent chacune des sept « planètes » du système ptolémaïque (Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune), accompagnées de figures représentatives des personnes nées sous l’influence de ces planètes. Selon cette tradition, la figure de l’illusionniste compte parmi les Enfants de la Lune, comme on peut le voir, par exemple, dans une gravure florentine de Baccio Baldini datée vers 1460 (Fig. 2 et 3).

Fig. 2. Baccio Baldini, Les enfants de la Lune, vers 1460.
Fig. 3. Baccio Baldini, Les enfants de la Lune, vers 1460. Détail de l’illusionniste.

Les convives au banquet, en revanche, s’inscrivent parmi les enfants de Mercure. Il en est ainsi, par exemple, dans une illustration allemande datée vers 1465-1470 (Fig. 4).

Fig. 4. Anonyme, Les enfants de Mercure, vers 1465-1470 (Bâle).

Étrangement, dans le même temps que ces séries des planètes se multipliaient en Europe du nord et en Italie, certains savants estimaient pour leur part que l’art des illusionnistes ne relevait pas tant de l’influence de la Lune que de celle de Mercure. C’est ce qu’affirme Cristoforo Landino, humaniste florentin et ami de Marsile Ficin, dans son commentaire aux Odes d’Horace. Glosant une ode dédiée au dieu Mercure, Landino dresse un tableau de l’influence de la planète Mercure sur les hommes. Dans ce texte, l’art de l’illusionniste est clairement attribué à la puissance de Mercure :

C’est pourquoi Mercure est considéré comme le dieu de l’éloquence par les poètes. Il dispose à l’arithmétique et au commerce ; suscite les maîtres de palestre, de même les illusionnistes [praestigiatores] ; et s’il est mal aspecté à la naissance, il produit les voleurs et les escrocs.[2]

Quelques paragraphes plus loin, Landino commente un vers dans lequel Horace avait évoqué le vol des bœufs d’Apollon par le jeune dieu :

Horace ne s’écarte ni de la fable ni de l’influence de la planète d’où provient l’art illusionniste [ars praestigiatoria]. On utilise le terme « illusionniste » [praestrigiator], parce qu’il émousse le perçant du regard de ceux qui se tiennent autour de lui, de telle sorte qu’ils ne se rendent pas compte de la fraude.[3]

Nous retrouvons dans les écrits de Marsile Ficin le portrait de l’illusionniste qu’avait esquissé son ami Cristoforo Landino. Dans son commentaire sur le Sophiste de Platon, il évoque les sophistes, ces maîtres orateurs qui faisaient profession, au temps de Platon, d’enseigner l’art de convaincre par la parole. Ficin les décrit comme des illusionnistes et imitateurs :

Description du sophiste.

Le sophiste est un illusionniste [praestigiator] et un imitateur qui, fabricant par ses discours des images trompeuses de toutes les choses vraies, abuse ainsi les oreilles des ignorants. Il est comme le meilleur peintre ou sculpteur qui, en imitant des animaux, trompe de loin les yeux des enfants ; mais les hommes d’expérience, de même que ceux qui examinent les choses de près, les uns comme les autres découvrent leurs supercheries.[4]

Dans le passage commenté par Ficin, Platon avait en effet qualifié le sophiste, en tant qu’imitateur de ce qui est réel, de « sorcier » (γόης, 235a) et de « faiseur de prestiges » (θαυματοποιῶν, 235b).

Est donc illusionniste, au sens de Cristoforo Landino et Marsile Ficin, celui qui est capable de modifier le regard de ceux qu’il fascine. Sa magie ne touche pas aux choses, elle les fait voir différentes de ce qu’elles sont réellement, elle les habille, en quelque sorte, au regard de ceux qui l’observent et l’écoutent. Ainsi, la figure de l’illusionniste, chez Ficin et Landino, fait référence à l’art d’imiter la réalité pour tromper le public.

Serait-ce cela que fait voir la carte du Bateleur ?


À suivre dans la deuxième partie.

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[1] Voir L. Ventura, L’iconografia planetaria del De sphaera e le sue fonti, in D. Bini (éd.), Astrologia. Arte e cultura in età rinascimentale, Modena, Il Bulino, 1997, pp. 77-84.

[2] Christofori Landini Florentini in. Q. Horatii Flacci libros omnes… Florence, Antonio Miscomini, 1482, f. XXV verso (commentaire sur Horace, Odes, I, 10): «Quapropter deus eloquentiae apud poetas habetur. Disponit ad arithmeticam et ad mercaturam, inducit palestritas, item praestrigiatores et si in genesi malignus est producit fures ac fraudulentos.»

[3] Ibidem, f. XXVI verso : «neque a fabula discedit neque ab influxu planetae a quo ars praestrigiatoria pervenit. Dicuntur autem praestrigiator, quia circumstantibus ita oculorum aciem pertringat ut non advertant dolum.» Ici, il semble que Landino reprenne un passage d’Isidore de Séville, Étymologies, 20, 8, 9, 33 : «Praestigium vero Mercurius primus dicitur invenisse. Dictum autem praestigium, quod praestringat aciem oculorum.» Cependant Isidore de Séville visait seulement le dieu Mercure et non l’influence planétaire. À ce sujet, voir P. Taillefer, Le caillou philosophant. Usages et mésusages de la figure de l’escamoteur de l’Antiquité aux Temps modernes, in J. Serrano, Magie. Un défi à notre intelligence, Paris, Descartes et cie, 2017, pp.107-120, ici p. 109.

[4] M. J. B. Allen, Icastes. Marsilio Ficino’s interpretation of Plato’s Sophist, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1989, p. 227.