27 – LE SOPHISTE DIVIN – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Les chapitres 8 à 18 du commentaire de Ficin au Timée portent essentiellement sur la création du monde. Dans ces lignes, habitées par la figure du Démiurge platonicien, plusieurs passages relatifs au processus démiurgique semblent se refléter dans certains détails du Bateleur du tarot de Marseille.

– Les boucles blondes

Au chapitre 8 de son commentaire sur le Timée, Ficin suggère des concordances entre les personnes de la Trinité chrétienne et des figures tirées des mythes platoniciens. Ainsi, le Fils de Dieu est-il assimilé par lui au Démiurge qui n’est autre, poursuit-il, que l’Intellect divin, le monde intelligible, l’Idée du Bien, l’architecte du monde.[1] Au chapitre 9, Ficin approuve la doctrine chrétienne de la Trinité. Pour illustrer la consubstantialité entre Père et Fils, il compare le Père au Bien-en-soi et le Fils au monde intelligible, qui est intermédiaire entre le Bien-en-soi et le monde visible.[2] Au chapitre 10, il compare le Bien-en-soi (le Père, donc) à un soleil, dont le monde intellectuel (le Fils) serait la lumière irradiée, laquelle crée à son tour le monde :

Que demeure donc la vérité mosaïque et chrétienne. Et cependant si l’on en croit un assez grand nombre d’interprètes, cette vérité fut peut-être l’opinion et de Platon, et de Pythagore : que le monde intelligible est intermédiaire entre le visible et le Bien-en-soi, image du Bien en même temps que modèle du monde corporel, dépendant du Bien comme la lumière rayonnée hors du Soleil dépend de la lumière-source à l’intérieur du Soleil ; produisant, en outre, hors de lui-même, [juste à côté], l’âme du monde, et comme la lumière rayonnée répand hors d’elle-même l’éclat ; générant par cette âme tous les jours les choses singulières, comme l’éclat engendre par la chaleur les choses corporelles.[3]

Il précise plus loin cette comparaison, décrivant l’intelligence divine comme  :

… une lumière s’écoulant de la source lumineuse, et qui conçoit en elle-même, si je puis dire, les idées multiformes à partir d’en haut, depuis la source lumineuse et par l’aliment de la divine idée de l’un ; cela pas autrement que dans la lumière émanée, où de multiples rayons sont dérivés d’un seul rayon de lumière source.[4]

Dans la carte du Bateleur du tarot de Marseille, un détail de l’image semble faire allusion à ce ruissellement lumineux des idées multiformes dans l’intelligence divine à partir du Un. En effet, la tête du personnage, surmontée par le cartouche supérieur portant le chiffre I est coiffée d’un chapeau d’où s’écoulent les boucles blondes de se chevelure, à l’image du flot multiforme des idées alimenté par l’idée de l’Un.

– La table

Au chapitre 11, Ficin établit des correspondances entre les personnes de sa Trinité platonico-chrétienne et ce dont est composé le monde. La matière du monde physique est en relation avec le Bien-en-soi, c’est-à-dire le Père, tandis que les formes dépendent de l’Intellect, c’est-à-dire du Fils. Selon cette conception, le monde est fait de la matière créée par le Père-Bien-en-soi mise en forme par le Fils-intellect.

Mais ce que maintenant j’appelle la matière, Platon dans son Philèbe lui donne plus largement le nom d’infini. Il dit que le Bien-en-soi a produit côte à côte l’infini et la limite qui, aussitôt, ont été mélangées, et tout a été composé à partir de ce mélange – c’est-à-dire à partir de la puissance capable d’être formée et de la forme qui s’y ajoute. Car la puissance capable d’être formée – n’étant par elle-même quasiment pas encore définie ni achevée –, il l’appelle l’infini. Mais la forme qui lui est donnée, il l’appelle la limite. Celle-ci, bien sûr, délimite la puissance indéfinie et la parachève selon l’aspect voulu à l’instant. On dit, par conséquent, que c’est à partir de ces deux choses, qu’ont été combinés d’abord, par Dieu, le monde intelligible, puis ensuite, le monde sensible formé à partir des mêmes choses ou d’autres semblables. De telle sorte que cet intellect proche, architecte du visible, a reçu du Bien-en-soi la matière en quelque sorte spirituelle, mais celle-ci dès cet instant se dégradait sous elle-même dans une dimension de masse informe et vide et si peut-être elle était sortie d’elle-même, elle aurait chancelé sans ordre. Mais à travers l’ordre des Idées, généré par le Bien-en-soi, il a formé celle-ci et l’a fait rentrer dans l’ordre avant qu’elle ne se répande hors de l’ordre.[5]

Dans la carte du Bateleur du tarot de Marseille, la table, de couleur chair, semble illustrer cette conception. Par l’une de ses extrémités, elle s’échappe en dehors du cadre de la carte : on n’en voit pas la limite, comme l’infini de la matière platonicienne. Les autres côtés sont bien délimités par des hachures jaunes, qui mettent en évidence l’épaisseur de la matière qui a reçu sa forme. Derrière cette table de la matière, le Bateleur semble incarner le Démiurge, l’architecte du visible qui donne forme et ordre à la matière. Les objets, ceux que le personnage manipule et ceux qui sont déposés sur la table, font probablement référence aux idées dont le démiurge se sert pour mettre en forme le monde (Fig. 11).

Fig. 11. Sur la table du Bateleur, certains objets, n’ayant pas été coloriés, semblent seulement esquissés, comme s’ils étaient en train d’émerger du fond de la table dont ils ne se distinguent pas encore complètement.

– Le costume mi-parti

Au chapitre 18, Ficin s’interroge sur la raison de la diversité et des oppositions qui s’observent dans le monde. Il en attribue l’origine à la création du monde telle qu’il l’a précédemment décrite : Dieu ayant créé une matière infinie et en extension, lui a en même temps donné des formes. Or, ces formes, qui sont unies en Lui, se différencient dans la matière au fur et à mesure de l’extension du monde, jusqu’à s’opposer entre elles.

Pourquoi il y a dans le monde des parties distinctes et pourquoi elles sont opposées et à propos des quatre éléments.

Nous voyons dans le monde non seulement la distinction des formes, mais encore leur opposition. Il s’avance en effet depuis l’origine et, en s’avançant, il dégénère ; or l’avancée crée la distinction, et la dégénération crée l’opposition. En fait, l’origine de la division du monde est la fécondité de la cause, qui déborde au-dehors, et conséquemment se propage amplement ; mais s’avançant, par des degrés multiples, parvient finalement, par division, à l’état d’opposition. Cela, surtout, du fait que la matière du monde, à cause de sa faiblesse, ne peut pas, à son tour, unir les formes, comme le monde supérieur les concilie en lui-même. D’où il résulte : que Dieu a étendu la matière par la dimension ; qu’il avait retiré de différents logements les formes qui vont s’opposer entre elles.[6]

Dans la carte du Bateleur, le pourpoint du personnage est mi-parti de rouge et bleu, deux couleurs traditionnellement opposées dans l’art occidental, et particulièrement au Quattrocento. La Trinité de Masaccio, fresque peinte entre 1425 et 1428 dans l’église Santa Marie Novella de Florence, est une œuvre exemplaire à cet égard (Fig. 12). Il s’agit en effet d’une somptueuse mise en scène des principes représentés par les deux couleurs rouge et bleu. Sans aller trop loin dans l’analyse, on ne peut que constater que le vêtement du Père est mi-parti de bleu et de rouge. Au-dessus de lui, les caissons du plafond sont alternativement colorés en rouge et en bleu. Sur terre, le manteau bleu de la Vierge s’oppose à celui, rouge, de saint Jean, de même que ceux du couple de donateurs, homme en rouge, femme en bleu.

Fig. 12. Masaccio, La Trinité, entre 1425 et 1428 (Florence, église Santa Maria Novella).

Dans le Bateleur, les deux parties rouge et bleue du vêtement sont réunies autour du corps du bateleur par une double ceinture jaune. On peut penser que c’est l’illustration de l’union, au sein du Démiurge (l’intellect divin), des formes vouées à s’opposer (comme le chaud et le froid, opposés dans le monde physique, sont unis en l’intellect divin dans l’idée de température).

Les mains du Bateleur, l’une tenue en l’air, l’autre touchant la table semblent résumer la question qui sous-tend la figure : par quelle action le monde physique est-il venu à l’être à partir du monde supérieur des idées ? Mais quel est l’objet tenu dans la main droite ? Quel rôle la baguette joue-t-elle ? Comment expliquer la superposition d’étoffes colorées qui compose les manches du personnage ? Assurément, le Bateleur n’a pas livré tous ses secrets. Cependant, comme tous les atouts du tarot de Marseille, cette carte présente des correspondances fortes et concordantes avec les écrits de Marsile Ficin. Conçue au début des années 1470, la figure du Bateleur reflète probablement la figure ficinienne de l’illusionniste, sophiste divin et démiurge qui créa le monde à partir de la matière infinie et des formes idéales, figure inspirée par les écrits platoniciens, et que Ficin assimile au Fils de la Trinité chrétienne.


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[1] Ficin, Divus Plato, cit., f. 242 r.

[2] Ibidem.

[3] Ibidem., f. 242 v: «Maneat ergo christiana et Mosaica veritas. Ac interim, si pluribus placet interpretum forsan: fuerit haec vel Platonis opinio vel Pythagorae. Intelligibilem mundum inter visibilem atque ipsum bonum esse medium: imaginem quidem boni, exemplar vero corporei mundi: ita a bono pendentem, sicut lumen extra solem a luce intra solem. Praeterea producentem ex se proxime mundi animam sicut et lumen fundit ex se splendorem: per quam animam singula quotidie generantem, sicut splendor per calorem corporea gignit.»

[4] Ibid. «…divina quaedam mens quasi lumen de luce manans, multiformesque, ut ita loquar, ideas in se concipiens simplici quodam superne lucis ideaeque unius divinae fomento: non aliter quam in lumine multi iam radii ex uno lucis radio derivantur.»

[5] Ibid: «Sed quam nunc voco materiam, Plato in Philebo latiori nomine infinitudinem nuncupat. Dicens ipsum bonum proxime infinitudinem ac terminum peperisse: statimque invicem miscuisse, atque ex hac mistione cuncta composuisse, id est ex potentia quadam formabili et accedente forma. Potentiam enim formabilem quasi ex se nondum definitam nec perfectam vocat infinitudinem. Formam vero huic adhibitam nominat terminum, quod videlicet indefinitam potentiam definiat et in specie iam optata perficiat. Ex his ergo duobus et intelligibilem mundum proxime a deo volunt esse conflatum, et sensibilem deinde ab intelligibili ex eisdem vel similibus constitutum. Ita ut intellectus ille proximus mundi visibilis architectus materiam acceperit ab ipso bono quodammodo spiritalem, sed iam iam sub se in dimensionem molis degenerantem informemque et vacuam: ac si forsan ex se moveatur, absque ordine nutaturam. Sed per idearum ordinem ab eodem bono susceptum, formaverit eam, redegeritque in ordinem, antequam extra ordinem vagaretur.»

[6] Ficin, Divus Plato, cit., f. 243 v: «Quare sint in mundo partes distinctae, et quare contrariae et de quatuor elementis. Non solum vero distinctionem formarum, sed etiam repugnantiam videmus in mundo, procedit enim a primo, et procedendo degenerat, processio quidem distinctionem facit degeneratio repugnantiam. Quinimmo divisionis ipsius origo est foecunditas causae, foras exhuberantis, sequenti propagantis in amplum, procedente vero per gradus multos divisione: in repugnantiam denique pervenitur; praesertim cum mundi materia ob imbeccilitatem, nequeat ita invicem formas conciliare, ut mundus ille superior in seipso conciliat. Quo factum est: ut deus materiam dimensione protenderit; ut repugnaturas inter se formas hospitiis diversis exciperet.»