28 – UNE PROCESSION DIVINE – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

À la suite de Lachésis, figurée par la Papesse (arcane II), le tarot de Marseille introduit Clotho et Atropos sous les traits de l’Impératrice (arcane III) et de l’Empereur (arcane IV).

4. L’Impératrice et l’Empereur comme images de Clotho et Atropos.

Fig. 1. Nicolas Conver, L’Impératrice, 1760.
Fig. 2. Nicolas Conver, L’Empereur, 1760.

À la suite de Lachésis, les deux autres Parques figurent les puissances qui conduisent les âmes au long de la vie. Lachésis avait introduit les semences du destin dans les âmes avant leur incarnation ; Clotho avec son fil déroule les destins en actes de vie ; Atropos, enfin, préserve et maintient ces vies désormais déroulées en actions tandis qu’elles avancent inexorablement vers leur fin inévitable.[1] Les puissances des Parques agissent à travers les mouvements et les influences célestes.[2] Les trônes de Nécessité et de ses filles indiquent la fermeté de l’ordre fatal, comme si le mouvement de ce qui bouge devait être régi et ordonné par l’immobilité de ce qui met en mouvement.[3] Leurs couronnes indiquent leur autorité.[4] Les Parques agissent en divisant la congruence de l’univers par des intervalles de temps au moment où l’Intelligence divine, considérant l’instant, prescrit de diviser les temps.[5] Platon avait écrit que Lachésis chantait le passé, Clotho le présent et Atropos le futur.[6] Pour Ficin, cela signifie qu’elles agissent sur les choses temporelles.[7] Mais pourquoi, demande encore Ficin, Lachésis chante-t-elle le passé, Clotho le présent et Atropos le futur ? Citant Proclus, il explique que dans le passé les trois temps sont pensés, car ce qui est passé a été présent avant d’être passé et était futur avant d’être présent.[8] Dans le présent, on pense présent ce qui préalablement était futur. Enfin, dans le futur, seul le futur est perçu. De là il établit une hiérarchie entre les Parques : la principale est Lachésis, puisqu’elle agit sur le passé ; la seconde en dignité est Clotho, chargée du présent ; au troisième rang vient Atropos, dont l’action se limite au futur.[9]

 « Pourquoi donc les Parques manipulent-elles des globes avec les mains mais leur mère aucunement ? » s’interroge Ficin dans son commentaire au dixième livre de la République, avant d’en faire une lecture astrologique, expliquant que « les forces intérieures de l’âme du monde » (représentées par les Parques) seraient plus semblables aux globes que « la substance même de l’âme du monde » (représentée par Nécessité / Providence).[10] Selon cette interprétation, les globes, en tant qu’objets sphériques qui tournent dans le monde sont les images des sept astres mobiles du système ptolémaïque. Parmi les figures du tarot de Marseille, deux tiennent un sceptre terminé par un globe : l’Impératrice et l’Empereur. On notera cependant que la première prend la hampe de la main gauche, tandis que le second l’empoigne avec la droite. Dans le même passage de son commentaire, Ficin demande pour quelle raison Clotho « touche une orbite plus ample et de l’extérieur, avec la main droite ; tandis qu’Atropos c’est une orbite plus étroite, de l’intérieur et de la main gauche ». Si on se représente la hampe comme un axe vertical, alors ce n’est pas avec la main qui tient le sceptre que l’on peut faire tourner le globe sur son axe, mais avec celle qui est restée libre. Nous pouvons ainsi émettre l’hypothèse selon laquelle l’Impératrice est la figure de Clotho et l’Empereur celle d’Atropos. Observons les gestes des personnages : celui que fait l’Impératrice, qui enlace avec son bras droit un écu de l’extérieur, comme si elle le faisait tourner autour de la hampe du sceptre, correspond parfaitement à la description que fait Ficin du geste de Clotho ; celui que fait l’Empereur avec sa main gauche, plus étroit puisqu’il s’exerce sur l’orbite de la ceinture et de telle façon qu’il reste en-deça de la hampe du sceptre, est semblable à celui que Ficin attribue à Atropos. Dans son commentaire, Ficin explique aussi le geste de Lachésis : « Pourquoi Lachésis manipule-t-elle des deux mains ? Parce qu’au commencement, il y a le milieu et la fin. » Il fait ici allusion à l’interprétation de Proclus selon laquelle le passé recueille les événements présents et futurs une fois qu’ils sont passés. La figure de la Papesse, à laquelle nous avons déjà identifié Lachésis, en parfaite cohérence avec ce passage, tient de ses deux mains un livre, dont les pages peuvent être tournées dans les deux sens, tant il est vrai qu’un livre contient tout son texte avant que ne commence sa lecture, y compris son milieu et sa fin (fig. 3).

Fig. 3. Nicolas Conver, La Justice, 1760 (détail du livre).

Ficin revient sur les Parques dans son commentaire aux Ennéades de Plotin :

La vie séminale du monde par laquelle, en tant que forme, ce tout un est vivant, Plotin l’appelle « destin ». Son déroulement est la série des causes et mouvements célestes, dans laquelle Atropos est parfois appelée le firmament ; Clotho, la région tournante des planètes ; Lachésis, ce qui de là passe sous la Lune à travers les destins. Par conséquent, cette distribution et disposition universelle des choses où qu’elles soient est la Providence simplement ; et en tant qu’elle dépend de l’intellect et accomplit partout par la volonté de l’intellect, elle est appelée Providence, mais en tant qu’elle arrive à travers la nature vivante de l’âme et immédiatement après à travers les choses célestes, elle est appelée Destin.[11]

L’action des Parques consiste donc pour Ficin à infuser, à travers les mouvements des astres, la vie au cœur du monde temporel. Dans une de ses lettres, datée du 9 juin 1482, cette action vivifiante prend sous sa plume, inspirée par une figure allégorique tirée des écrits du platonicien du 3e siècle Porphyre, la forme d’un autre personnage :

Jupiter est donc le monde entier ; un être vivant composé d’êtres vivants et un dieu composé de dieux. Mais il est Jupiter en tant qu’il est l’intellect à partir duquel toutes choses sont produites et qui créé toutes les choses en les concevant intellectuellement. (…) Il faut par conséquent croire que Jupiter est une puissance prévoyante et vivifiante, comme l’indiquent le globe et les formes rondes. Les théologiens lui donnent un aspect humain, parce qu’il est l’intelligence qui produit toutes les choses par la semence de la raison. Il est représenté assis pour exprimer une puissance stable et immuable. Ses parties supérieures sont nues et ouvertes, car il est visible par les intelligences et les êtres supérieurs ; mais les inférieures sont couvertes, parce qu’il est caché pour les créatures inférieures. Il tient le sceptre dans la main gauche, parce que de ce côté du corps se trouve comme le domicile le plus spirituel de la vie. Mais de la main droite il tend ou un aigle ou une victoire. Un aigle parce qu’il est le maître des autres dieux comme l’aigle est le maître des autres oiseaux. Une victoire parce que toutes les choses sont sujettes à lui.[12]

Ce texte allégorise l’action par laquelle l’intellect produit toutes les choses dans le monde sous la forme d’un personnage à l’apparence humaine, porteur d’un globe, tenant un sceptre de la main gauche, présentant un aigle de la main droite. Cette image, nous en trouvons toutes les caractéristiques dans la carte de l’Impératrice du tarot de Marseille.

Selon toute vraisemblance, sous leurs habits cérémoniels, la Justice, la Papesse, le Pape, l’Impératrice et l’Empereur, déguisent leur véritable identité : ils figurent en réalité les grands principes que Platon avait mis en scène dans le mythe d’Er et que Ficin retrouve dans d’autres écrits platoniciens. Ainsi la Justice est-elle probablement la figure de la Providence divine ; la Papesse celle de l’intelligence divine ; le Pape serait la puissance qui inscrit la loi divine en chaque âme ; l’Impératrice serait la puissance de l’intelligence qui créé dans le monde ; enfin l’Empereur serait la puissance de l’intellect qui maintien ce qui existe jusqu’à sa fin.


[1] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par Stéphane Toussaint, Phénix, Paris 2000), p. 1434.

[2] Ibidem.

[3] M. Ficin, Opera, cit., pp. 1434-1435.

[4] M. Ficin, Opera, cit., pp. 1435.

[5] Ibidem.

[6] Republique X, 617c.

[7] M. Ficin, Opera, cit., p. 1435.

[8] Ibidem. Cf. Proclus, Commentaire sur la République, vol. III, trad A. J. Festugière, Paris Vrin, 1970, p. 208.

[9] M. Ficin, Opera, cit., p. 1435.

[10] Ibidem.

[11] M. Ficin, Commentary on Plotinus, vol. 4. Ennead III, part I, éd et trad. S. Gersh, Cambridge, Mass., Harvard university Press, 2017, p. 268.

[12] M. Ficin, Opera, cit., p. 915. Pour le texte de Porphyre, voir Eusèbe de Césarée, La Préparation évangélique, livres II-III, texte et trad. É. Des Places, Paris, Cerf, 1976, p. 193.

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