28 – UNE PROCESSION DIVINE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Pourquoi cinq cartes du tarot de Marseille, le Pape, la Papesse, l’Impératrice, l’Empereur et la Justice, qui semblent former un ensemble cohérent, apparaissent-elles manifestement inspirées de différentes figures d’une même suite graphique consacrée aux prophètes et sibylles ? Pour tenter de le comprendre il convient tout d’abord de s’intéresser au sujet même de la série.

Pour Marsile Ficin, l’accord entre Platon et la religion chrétienne devait s’entendre à la lumière de la Providence divine. Il considère que l’histoire humaine tend vers une fin selon un long processus au cours duquel la vérité se révèle progressivement, propagée par des hommes extraordinaires, parmi lesquels, avant le Christ, Zoroastre, Hermès Trismégiste et naturellement Platon. Dans son De christiana religione, Ficin expose la perpective d’une telle évolution à travers les siècles : l’idée de religion, innée au genre humain, se serait manifestée dans l’histoire à travers des cultes multiples, lesquels constitueraient les étapes successives d’un parcours dirigé par la Providence et dont le Christianisme formerait le point culminant.[1] Les moments les plus significatifs de ce projet divin auraient été prédits dans l’histoire, parfois même au moyen de l’astrologie. Selon cette conception, les astres n’agissent pas sur les sociétés ou les individus en tant que causes mais, étant les manifestations de l’ordre du monde, elles apparaissent comme des signes que certaines personnes inspirées – astrologues, prophètes ou sibylles – sont capables de lire et d’interpréter.[2] Pour illustrer cette idée, Ficin montre comment, avant même la naissance du Christ, certains prophètes, tant Hébreux que païens, avaient prophétisé son avènement. Les chapitres vingt-quatre et vingt-cinq du De christiana religione reproposent une longue tradition chrétienne qui voyait dans les sibylles païennes des annonciatrices du Christ.[3] Leur autorité avait été établie par les arguments énoncés par des chrétiens incontestables comme les pères de l’Église Lactance et saint Augustin mais aussi, au temps de Ficin, le théologien moral et archevêque de Florence, Antonino Pierozzi.[4]

Dans le chapitre suivant, Ficin se tourne vers les prophètes bibliques ; mais avant de montrer que le Messie annoncé par eux est bien le Christ, il fait allusion au rôle joué, dans la prophétie, par l’astrologie, affirmant que toutes les doctrines et mystères antiques tiraient leur origine des hébreux, lequels devaient être considérés comme les inventeurs de l’astrologie, et que cette science avait été divulguée en premier par Abraham en personne.[5]

La série des Prophètes et Sibylles de Baccio Baldini (1436?-1487?) est réalisée à Florence dans les années 1470, c’est-à-dire pratiquement en même temps que Ficin publie, dans la même ville, son De christiana religione (1474). Sous chaque figure sont inscrits huit vers qui résument le contenu de ses prédictions. Dans un récent article, Charles Dempsey a souligné que deux de ces huitains s’inspirent du fameux traité de l’astrologue arabe Albumasar (Abu Ma’shar al-Balkhi, 787-886), l’Introductorium maius.[6] Arrêtons-nous sur ceux qui correspondent à la sibylle de Cimmérie (Fig. 1) :

Une vierge sainte en enfance
Avec sa face glorieuse et belle
Nourrira le roi de la milice éternelle
Et celle-là lui donnera son lait à boire
Par laquelle se verra la haute joie
Au-dessus de la sainte étoile de victoire
Et sera visitée par ceux
Qui lui offriront l’encens, la myrrhe et l’or[7]
Fig. 1. Baccio Baldini, La Sibylle de Cimmère, vers 1470.

Comme le souligne Dempsey, ces vers reprennent un passage de l’Introductorium maius. Cependant, le texte d’Albumasar ne fait pas référence à une sibylle, mais au signe de la Vierge, et plus précisément au premier de ses trois « aspects », ou « décans ».[8] Le Zodiaque est en effet composé de douze signes comportant chacun trois décans, soit un total de trente-six décans. Comment expliquer que ce texte décrivant un des trente-six décans du Zodiaque ait été réutilisé comme légende pour la figure d’une sibylle ? Récemment, Laura Ackerman Smoller a montré qu’à partir du 12e siècle, les prédictions sibyllines relatives à l’avènement du Christ avaient été utilisées par des auteurs chrétiens dans le but de justifier le recours à l’astrologie pour prédire les grands changements religieux. L’auteure met en évidence que la convergence de ces thèmes avait abouti à une image emblématique qu’elle appelle « Sibylle astrologique », identifiable dans une illustration d’un livre imprimé après 1480.[9] En fait, la fusion des aspects astrologique et prophétique peut déjà être observé une dizaine d’années plus tôt dans la série de Baccio Baldini, comme le montrent les huitains inspirés par Albumasar, mais aussi la structure même de la série. En effet, les vingt-quatre prophètes ne correspondent à aucune liste canonique définie par l’Église : ainsi on n’y retrouve pas Osée, Michée et Sophonie, trois des « prophètes mineurs ». En outre, jusqu’à la fin du 15e siècle, on ne comptait que dix sibylles et non pas douze. La liste ne s’enrichit de deux noms supplémentaires (Europe et Agrippa) que vers 1430, quand le cardinal Orsini (?-1438) fit peindre les douze figures dans son palais de Rome. Dans les épigrammes qui accompagnaient ces fresques, on retrouve la référence à Albumasar et au décan astrologique : « […] la sibylle de Cimmérie, née en Italie, dont Eminius et Albumasar l’astrologue, hommes intelligents, disent ceci : dans la première face de la Vierge monte une jeune fille honnête et belle […] ».[10] Le nombre de douze sibylles prend donc naissance dans un contexte astrologique. Dans la série de Baldini, l’assimilation est accomplie : la sibylle de Cimmérie n’est plus seulement comparée au décan astrologique d’Albumasar, mais identifiée à elle. Mais si une sibylle de la série de Baldini peut être identifiée à une image astrologique, nous pouvons supposer que ce soit la même chose pour toutes les autres. Ainsi s’expliquerait la structure même de la série : dans le Zodiaque de 360°, on compte 36 décans ; de même il y a 36 personnages dans la série de Baldini (24 prophètes et 12 sibylles). Chaque personnage personnifierait ainsi un décan du zodiaque.

Dans la gravure de la Sibylle de Cimmérie, le huitain prophétique reproduit, dans ses six premiers vers, la description du premier décan de la Vierge par Albumasar, mais les deux derniers vers front plutôt référence aux mages de l’Évangile de Mathieu.[11] Comment expliquer cet étrange assemblage ? Un éclairage nous est fourni par une lettre de Ficin au duc d’Urbino, écrite à l’occasion de l’Épiphanie de 1482 et intitulée La loi divine ne peut être faite par le ciel, mais peut être prédite par lui.[12] Dans ces lignes, nous retrouvons le même assemblage étrange d’éléments apparemment hétérogènes. D’abord les dons des mages, considérés ici comme des astrologues :

L’étoile qui aujourd’hui conduit heureusement les mages, astronomes excellents, depuis l’orient jusqu’au Christ, me conduit aussi à la même contemplation ; grâce à laquelle j’ai facilement et en peu de temps concilié les astronomes légitimes aux Chrétiens. Aujourd’hui, en vérité, les mages, ayant révélé leurs trésors, offriront humblement au Christ, en tant que Dieu, la myrrhe ; en tant que prêtre, l’encens ; en tant que roi, l’or.[13]

Ensuite il cite la description par Albumasar du premier décan de la Vierge et la met en relation avec la naissance du Christ :

Peut-être que c’est vers ce point que tend ce que dit Albumasar, que les Égyptiens et les Indiens ont considéré dans la première face de la Vierge, une certaine vierge belle, assise et qui nourrit un enfant, dont le nom selon certains serait Jésus, aux dires d’Albumasar. Mais si une telle figure, pensée dans ce signe, ou disons imaginée plutôt que vue, avait été la vraie cause de Jésus lui-même, elle aurait souvent produit, avant même ou après l’époque du Christ, soit Jésus lui-même, soit un autre semblable à lui. Par conséquent, si nous trouvons ici une telle image, celle-ci est le signe de la loi chrétienne, non pas sa cause.[14]

Enfin, une sibylle annonciatrice du Christ :

Comme aussi la sibylle de Cumes elle-même, en son temps, semble avoir décrit les mêmes choses, selon lesquelles un grand ordre des siècles serait né à nouveau, et qu’une vierge aurait fleuri et qu’une nouvelle progéniture serait descendue d’en haut. C’est pourquoi le jugement était ancien et certain à travers tout l’Orient et dans les présages des astrologues et dans les écrits sacrés, c’est-à-dire en accord avec les prophètes et les sibylles, quant à la la divinité et au temps du Christ.[15]

En outre, cette lettre propose l’idée selon laquelle la capacité de prophétiser ne serait pas réservée aux astrologues mais, en tant que don de dieu, pourrait être conférée aussi à des prophètes et sibylles sans connaissance de l’astrologie :

En fait, l’iniquité se ment à elle-même, mais la vérité divine ne ment pas ; et celle-ci a inspiré de nombreux prophètes et sibylles ignorant jusqu’aux premiers rudiments de l’astrologie, afin qu’ils puissent prévoir et prédire de manière divine la loi chrétienne.[16]

La lettre de Ficin réunit donc les mêmes thèmes que le huitain de la Sibylle de Cimmérie de Baldini : les dons des mages, le premier décan de la Vierge, la Nativité, une sibylle. On peut se demander s’il n’y a pas un lien entre ces deux florentins contemporains l’un de l’autre, le philosophe et le graveur. Un intéressant indice nous est fourni par un passage du traité De vita de Ficin, dans lequel apparaît à nouveau le premier décan de la Vierge :

Quelqu’un demandera ensuite quelles sont les figures du ciel que les astrologues ont l’habitude d’imprimer de préférence dans les images. En fait dans le ciel, il y a des formes très visibles aux yeux et certaines ont été dépeintes par de nombreuses personnes […] Il y a aussi de nombreuses formes, point tant visibles qu’imaginables, dans les faces des signes […] comme dans la première face de la Vierge une belle vierge, assise, qui tient à la main deux épis, et donne à manger à un enfant. Et d’autres, décrites par Albumasar et certains autres. Il y a aussi certains caractères des signes et des planètes dessinés par les Égyptiens. Ils veulent par conséquent que dans les images soient sculptées toutes ces figures. Par exemple, si quelqu’un désire ardemment un bénéfice spécial de Mercure, il doit « porter » Mercure dans la Vierge […] et préparer alors une image d’étain ou d’argent, dans laquelle soit tout le signe de la Vierge et les caractères de la Vierge et de Mercure. Et si tu as l’intention d’utiliser la première face de la Vierge, ajoute aussi la figure dont nous avons dit qu’elle s’observe en cette première face.[17]

Ici, clairement, Ficin exprime l’idée selon laquelle les aspects astrologiques peuvent être représentés par la gravure d’un métal, exactement comme dans la série exécutée par Baldini. Ficin avait-il ces images présentes à l’esprit lorsqu’il écrivait ces lignes ? Notons encore que selon la conception évoquée dans ce texte, différentes figures peuvent être combinées pour former de nouvelles images sans pour autant qu’elles fassent nécessairement référence à une configuration astrale réelle.

Directement inspirées de figures tirées de la série des Prophètes et Sibylles de Baccio Baldini, le Pape, la Papesse, l’Impératrice, l’Empereur et la Justice en héritent-elles seulement l’aspect graphique ou bien en partagent-elles également la signification voire, peut-être, la vertu agissante ?

À suivre dans la troisième partie.

Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’ (Allez sur la page www.facebook.com/VillaStendhal puis cliquez sur le bouton « S’abonner »).


[1] C. Vasoli, Ficino, la religione e i ‘profeti’ (1474-1482), in F. Bausi et V. Fera (éds), Laurentia Laurus. Per Mario Martelli, Messina, Centro interdipartimentale di studi umanistici, 2004, pp. 287-311, ici pp. 290-302.

[2] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par Stéphane Toussaint, Phénix, Paris 2000), pp. 849-853 ; M. Ficin, Scritti sull’astrologia, éd. et trad. O. Pompeo Faracovi, Rizzoli, Milan., pp. 156-174. Cette conception s’inspire de Plotin, comme on peut le voir dans le commentaire de Ficin sur les Ennéades, II, 3, 7 (M. Ficin, Opera, cit., pp. 1621-1623).

[3] M. Ficin, Opera, cit., pp. 26-29 ; Idem, La religione cristiana, a cura di R. Zanzarri, Roma, Città Nuova, 2005, pp. 106-112.

[4] N. Brocca, La tradizione della sibilla Tiburtina e l’acrostico della sibilla Eritrea tra oriente ed occidente, tardantichità e medioevo. Una «collezione» profetica?, in “Collection de l’École française de Rome”, vol. 405, 2008, pp. 225-260 ; A. Pierozzi, Historiarum Domini, Paris, Iohannes Clein, 1517, pars I, tit. III, cap. IX, § 14, f. xxxv-xxxiv.

[5] M. Ficin, Opera, cit., pp. 29-30; Idem, La religione cristiana, a cura di R. Zanzarri, Roma, Città Nuova, 2005, pp. 113-115. La théorie de l’invention hébraïque de l’astrologie était répandue dans l’Occident médiéval. Sur ce point, voir O. Pompeo faracovi, Gli oroscopi di Cristo, Venise, Marsilio, 1999, pp. 83-84.

[6] Ch. Dempsey, Baccio Baldini’s Sibyls and Albumasar’s Introductorium Maius, in Ph. Morel (éd.), L’art de la Renaissance entre science et magie, Paris, Somogy, 2005, pp. 85-98.

[7] Una vergine sancta in puerizia/colla sua faccia gloriosa e bella/nutrirà re dell’etterna milizia/E ber del latte suo/gli darà quella/Per la cui si vedra l’alta letizia/sopra avittoriale la santa istella/e sara visitata da coloro/che gli offerranno incienso mirra e oro.

[8] Voir Abu Ma’shar al-Balkhi, Liber introductorii maioris ad scientiam judiciorum astrorum, volume V [tome II. 2ème partie]. Texte latin de Jean de Séville avec la révision par Gérard de Crémone, édit. R. Lemay, Naples, Istituto Universitario Orientale, 1996, p. 224.

[9] L. Ackerman Smoller, Teste Albumasare cum Sibylla: astrology and the Sibyls in medieval Europe, in “Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences”, 41, 2010, pp. 76-89, ici pp. 76-77.

[10] M. Hélin, Un texte inédit sur l’iconographie des sibylles, in “Revue Belge de philologie et d’histoire”, xv/2, p. 360 : […] la sibilla Chimeria, nata in Italia, della quale Eminius e Albumasar astrologo, uomini intelligenti, dicono questo: nella prima faccia della vergine, ascende una fanciulla honesta e bella […]

[11] Mathieu 2, 1-12

[12] M. Ficin, Opera, cit., pp. 849-853.

[13] Ibidem, p. 849.

[14] Ibid., p. 851.

[15] Ibid., p. 852.

[16] Ibid., p. 850.

[17] M. Ficin, Three Books of Life, éd. et trad. par C. V. Kaske et J. R. Clark, Tempe, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2002, pp. 332-334.