28 – UNE PROCESSION DIVINE – PREMIÈRE PARTIE

En 1474, le graveur Baccio Baldini (1436-1487) réalisa à Florence une série d’estampes représentant les figures de vingt-quatre prophètes bibliques et douze sibylles païennes.[1] Parmi les vingt-deux atouts du tarot de Marseille, cinq présentent des ressemblances extraordinaires avec certaines images de cette série : la Papesse, le Pape, l’Impératrice, l’Empereur et la Justice. Le Pape est dessiné d’après le modèle du Prophète Baruch (Fig. 1) : même position assise, avec le corps vu de face tandis que le visage est de trois-quarts ; même type de manteau long ; les traits du visage sont similaires, en particulier la barbe et les moustaches, la bouche, le menton et le nez.

Fig. 1. Comparaison du Pape (à gauche) avec le Prophète Baruch (à droite).

En outre, certaines différences entre les images témoignent également que l’une est inspirée de l’autre. Ainsi, même si les couvre-chefs ne sont pas de même type (une tiare pour le Pape, un bonnet pour le prophète), ils sont tous les deux surmontés d’un bouton rond qui, dans les deux cas, se trouve parfaitement aligné juste au-dessous de la bordure supérieure du cadre. Surtout, il est frappant d’observer que les mains ont été échangées : la droite du Pape reproduit le geste de la gauche de Baruch ; tandis que les deux mains restantes semblent se refléter l’une dans l’autre. Les ressemblances sont telles que les mains peuvent être échangées. (Fig. 2 et 3.)

Fig. 2. Le Prophète Baruch avec les mains du Pape (montage).
Fig. 3. Le Pape avec les mains du Prophète Baruch (montage).

La Papesse présente également un aspect incontestablement inspiré de la série de Baldini. Sa position, assise et vue de trois-quarts, est la même que celle du Prophète Habacuc ; ils tiennent l’un comme l’autre un livre sur les genoux ; enfin, la ressemblance des bras gauches est frappante, tous deux revêtus d’une même manche ourlée qui émerge d’un pli du manteau. Cependant, d’autres détails de la Papesse se retrouvent dans une autre figure, celle de la Sibylle Libyque : ici encore, la pose est semblable, avec le livre dans les mains. Mais cette fois-ci, les correspondances apparaissent de l’autre côté, à sa droite, avec le détail du pli du manteau sous lequel le livre ouvert se découvre. Les traits du visage aussi présentent des ressemblances : les yeux cernés, les lignes du nez et de la bouche, la fossette sur le menton. De plus, les chapeaux, même s’ils sont différents, sont tous deux coniques et prolongés d’un voile. (Fig. 4.)

Fig. 4. La Papesse (centre) comparée avec le prophète Habacuc (droite) et la Sibylle Libyque (gauche).

Ainsi, la Papesse semble résulter de l’assemblage du côté gauche d’Habacuc avec le côté droit de la Sibylle Libyque. (Fig. 5.)

Fig. 5. La Papesse (droite) comparée avec l’assemblage du prophète Habacuc (partie beige) et de la Sibylle Libyque (partie bleue).

Il est à noter également que les formes de volutes qui ornent le phylactère de la sibylle Libyque se retrouvent presque à l’identique dans les replis du rideau suspendu derrière la Papesse.

La figure de l’Empereur, pour sa part, associe des éléments issus de deux prophètes différents. Au Prophète Élysée, il emprunte le schéma général, avec le corps en position assise et la tête de profil, ainsi que le mouvement des bras, les traits du visage et une mèche de cheveux qui devient le protège-oreille de son casque. La spirale visible à l’extrémité de la banderole tenue par Élysée est réutilisée à la même position, sous la main de l’Empereur, comme élément décoratif de son trône. Du Prophète Josué, l’Empereur hérite le visage, mais aussi un élément architectonique repris au décor, lequel devient, à peine modifié, le dossier du trône. (Fig. 6.)

Fig. 6. L’Empereur (centre) comparé avec le prophète Elysée (droite) et le Prophète Josué (gauche).

Dans le neuvième épisode, nous avons observé les ressemblances entre la Justice du tarot de Marseille et différentes fresques et peintures. Cependant, la mère de toutes ces images pourrait bien appartenir à la série de Baldini. La Sibylle d’Érythrées, en effet, présente la même posture, en position frontale, avec une épée dans la main droite, le pommeau étant posé sur le genou ; le mouvement du bras gauche est similaire, avec la main tenue à hauteur du cœur ; enfin, plusieurs détails se retrouvent dans les deux figures : le col plissé, l’arc de la ceinture, le mouvement du drapé sur les jambes. (Fig. 7.)

Fig. 7. La Justice (gauche) comparée avec la Sibylle d’Érythrées (droite).

La figure de l’Impératrice partage un air de famille avec deux sibylles de la série de Baldini : elle reprend à la Sibylle de Cimmérie sa position assise frontale, le mouvement du bras droit et le drapé sur les jambes (en mode inversé) ainsi que le motif d’une aile de la coiffure que l’on retrouve sur sa cuisse gauche. Elle adopte par ailleurs, pour son bras gauche portant un sceptre, le geste de la Sibylle Delphique qui brandit une trompe (en mode inversé). (Fig. 8.)

Fig. 8. L’Impératrice (centre) comparée avec la Sibylle de Cimmérie (gauche) et la Sibylle Delphique (droite).

Cependant la ressemblance est encore plus frappante avec la figure d’un nielle de Maso Finiguerra, l’orfèvre et graveur florentin qui avait été le maître de Baldini. (Fig. 9.)

Fig. 9. L’Impératrice (gauche) comparée avec une figure allégorique attribuée à Maso Finiguerra (droite).

L’image représente une figure féminine assise parmi des anges, en laquelle les historiens de l’art ont généralement pensé reconnaître une allégorie de la Justice.[2] La position générale est la même, corps de face avec la tête de trois-quarts ; les gestes des bras sont semblables même si les objets tenus sont différents. En fait, il semble que le dessinateur du tarot ait joué avec les éléments de la figure pour composer sa carte. Il assemble l’épée et le globe pour former le sceptre et réutilise un écu présenté par deux oursons pour le glisser sous le bras de son Impératrice. La ressemblance des mains est frappante. Étrangement, une aile semblable à celle des anges du nielle pointe sous la cuisse gauche de l’Impératrice. La figure du nielle a été considérée comme une représentation de la Justice à cause de sa ressemblance avec un tableau plus tardif de Polaiollo qui représente cette vertu cardinale.[3] Cependant, les similitudes graphiques n’entraînent pas nécessairement que les thèmes soient les mêmes. En fait, certains détails du nielle font fortement écho à la gravure de la Sibylle d’Erythrées de Baldini (fig. 6). Surtout, l’écu porté par des oursons est celui de la famille Orsini. En 1430, le cardinal Giordano Orsini (?-1438) avait fait représenter les douze sibylles, accompagnées d’épigrammes, dans une salle de son palais à Rome. Ces fresques ont disparu, mais il en reste des descriptions dans plusieurs manuscrits contemporains.[4] Dans un de ces manuscrits, on peut lire que « Le cardinal Orsini avait fait représenter un ours sous les pieds de la première sibylle. »[5] Considérant ces différents indices (oursons, écu de la famille Orsini, ressemblance avec la sibylle de Baldini), nous pouvons supposer que le nielle constitue le premier témoignage graphique de la série des sibylles qui décorait le palais Orsini. La série de Baldini, pour sa part, est probablement inspirée de celle du cardinal Orsini : les portraits que nous trouvons des sibylles dans les témoignages contemporains correspondent assez bien à ce que nous voyons dans les estampes de Baldini.

La Papesse, le Pape, l’Impératrice, l’Empereur, la Justice : ces cinq atouts du tarot de Marseille ont tous été dessinés dans le même cercle d’orfèvres et graveurs florentins autour des années 1470 ; ils dérivent tous de figures de prophètes et sibylles. Ils constituent par conséquent un ensemble cohérent. Cependant, ces figures d’atout semblent avoir perdu la qualité de prophètes et sibylles de leurs modèles pour revêtir le costume d’apparat de personnages emblématiques de la société médiévale. Comme nous le verrons, leur véritable identité est tout autre.

À suivre dans la deuxième partie.

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[1] A. M. Hind, Early Italian Engraving. A Critical Catalogue with Complete Reproduction of all the Prints Described, Londress, Quaritch, 1938, I, I, pp. 153-181; Ibidem, I, III, pp. 219-256; G. Lambert, Les premières gravures italiennes. Quattrocento, début du Cinquecento., Paris, Bibliothèque nationale de France, 1999, pp. 48-75; M. Zucker, The illustrated Bartsch 24. Formerly volume 13 (Part 1). Early Italian Masters, New York, Abaris Books, 1980, pp. 226-285; Idem, The illustrated Bartsch 24. Commentary Part 1 (Le Peintre-Graveur 13 [Part 1]). Early Italian Masters, New York, Abaris Books, 1993, pp. 159-216.

[2] A. Blum, Les nielles du Quattrocento, Paris, Compagnie des arts photomécaniques, 1950, p. XVII ; J. Goldsmith Phillips, Early Florentine Designers and Engravers: Maso Finiguerra, Baccio Baldini, Antonio Pollaiuolo, Sandro Botticelli, Francesco Rosselli. A Comparative Analysis of Early Florentine Nielli, Intarsias, Drawings, and Copperplate Engravings. Cambridge MA, Harvard University Press, 1955, p. 13 et fig. 11a.

[3] F. Poletti, Antonio e Piero Pollaiolo, Milano, Silvana Editoriale, 2001, pp. 187-195.

[4] M. Hélin, Un texte inédit sur l’iconographie des sibylles, in “Revue Belge de philologie et d’histoire”, xv/2, pp. 349-366 ; S. Settis, Sibilla Agripa, “Études de lettres. Revue de la facuté des Lettres. Université de Lausanne”, 1985/4, pp. 89-109.

[5] M. Hélin, Un texte inédit sur l’iconographie des sibylles, cit., pp. 359-360.