28 – UNE PROCESSION DIVINE – QUATRIÈME PARTIE

Suite de la troisième partie.

La première des filles de Nécessité est Lachésis. Nous retrouvons son image dans la figure de la Papesse.

2. La Papesse comme image de Lachésis.

Fig. 1. Nicolas Conver, La Papesse, 1760.

Dans le mythe d’Er, ce sont les Parques qui manipulent le fuseau de leur mère Nécessité. Ficin interprète cette action comme l’impulsion donnée par les principes divins aux astres : « Ce sont les trois filles de Nécessité : Lachésis, Clotho et Atropos qui, ensemble avec leur mère, font tourner les choses célestes. »[1] Pour Ficin, Nécessité n’est autre que « l’âme du Monde et ses trois filles sont les trois puissances de cette âme qui concernent les destinées. »[2] La première, Lachésis, est celle par laquelle les vies commencent. Qualifiée par Ficin de « la plus importante », elle est décrite par lui comme enceinte des semences des choses, et aussi des sorts et des formes de vie, qu’elle introduit dans les âmes qui s’apprêtent à descendre dans le monde. Ces caractéristiques correspondent à un principe que Ficin mentionne en divers endroits dans ses écrits, celui d’ « intelligence divine ».[3] Dans le De christiana religione, se référant à Orphée, il identifie cette « progéniture divine de Dieu » à la déesse Pallas « née de la seule tête de Jupiter ».[4] Dans son commentaire sur le Timée, il définit Pallas elle-même comme la Providence intellectuelle, ajoutant que « les platoniciens la décrivent comme la divinité qui, sagement et puissamment, d’une part organise les choses célestes, de l’autre édifie les choses qui adviennent sous le ciel ».[5] Puis Ficin exhorte le lecteur à « se souvenir de l’épigramme d’or qui, comme Proclus l’avait lu dans les histoires des Égyptiens, était inscrite dans les temples de Minerve : “Je suis ce qui est, ce qui était, ce qui sera. Mon voile, personne ne l’a soulevé. Le fruit que j’ai engendré est né soleil.” »[6] Nous retrouvons la même Pallas/Minerve dans l’introduction (prooemium) de Ficin aux œuvres de Platon. L’appelant cette fois Sophia, Ficin rappelle qu’elle était née de la seule tête de Jupiter, avant d’imaginer que, « à son tour elle ait engendré, par sa propre tête, une fille nommée Philosophie, […] que Platon le premier a vénéré, et ceci au plus haut point ; et le premier encore il lui a ceint les tempes de la mitre et en outre l’a revêtue du peplos qui lui convenait. »[7] Ces lignes sont directement inspirées du Commentaire au Timée de Proclus où, cependant, Athéna et Philosophie sont une seule et même personne, à laquelle sont directement attribués le sacerdoce et le peplos.[8] Si à présent nous considérons comme une licence poétique la distinction opérée par Ficin entre Pallas-Minerve et Philosophie, alors nous pouvons recoudre ensemble les pièces dispersées du portrait : sous les noms de Lachésis, Minerve, Pallas, Athéna et Philosophie, Ficin représente une figure féminine, revêtue d’un peplos, portant un voile, avec les tempes ceintes d’une mitre sacerdotale, mais aussi couronnée, et assise sur un trône. Tous ces détails se retrouvent réunis dans la figure de la Papesse du tarot de Marseille : une prêtresse trônant avec un voile qui retombe sur ses épaules, vêtue d’un manteau semblable à l’antique peplos, avec la tiare papale sur la tête, de sorte qu’elle est coiffée à la fois de la mitre et de la couronne. En outre, elle porte un livre ouvert sur les genoux, un attribut traditionellement conféré à la Sagesse de Dieu, en tant que « livre de la nature » ou « livre du monde » et que Ficin avait lui-même avait comparé au ciel astrologique.[9]

3. Le Pape comme image du Prophète anonyme.

Fig. 2. Nicolas Conver, Le Pape, 1760.

À côté de l’ordre de la nature gouverné par Lachésis, Ficin mentionne aussi un processus fatal. Il y a donc pour lui deux ordres parallèles du monde : celui de la nature et celui du destin.[10] Le second est identifié à un autre personnage du mythe d’Er : le Prophète (ou hiérophante) qui confirme les sorts attribués par Lachésis.[11] Dans le commentaire de Ficin au dixième livre de la République, il représente « l’influx universel et premier de la Providence dans l’âme » grâce auquel l’âme humaine peut s’accorder aux desseins de la Providence. Se référant au récit de Platon, dans lequel le Prophète monte sur une tribune, Ficin explique que cette action exprime son autorité et son jugement. Le Prophète apparaît encore dans la Théologie platonicienne, dans un passage qui traite de l’instinct religieux de l’homme. Ficin écrit que, en raison de la nécessité humaine de vivre en société, il faut qu’une loi divine soit innée en l’homme et, selon lui, le Prophète de Platon est l’expression de cette loi.[12] Dans le tarot de Marseille, la figure du Pape est parfaitement cohérente avec celle du Prophète tel que Ficin le conçoit. Revêtu des ornements de la plus haute dignité sacerdotale, le pontife se présente à un niveau plus élevé que les deux moines qui se tiennent devant lui, comme s’il était monté sur une tribune. Avec sa férule crucifère triple tenue au-dessus de la tête du moine qui est à sa gauche, le Pape semble être en train d’inculquer le principe religieux dans son âme. Cependant, un détail de la figure du moine constitue peut-être une allusion au libre arbitre de l’homme. Dans sa main droite, qu’il lève en direction du Pape, se cache la lame courbe d’un poignard. On peut encore observer que le Pape forme un couple avec la Papesse, ce qui s’accorde bien avec l’idée, exprimée dans le mythe, qu’une collaboration est nécessaire entre Lachésis et le Prophète pour attribuer son sort à chaque âme.

À suivre dans la cinquième partie.

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[1] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par Stéphane Toussaint, Phénix, Paris 2000), p. 1434.

[2] Ibidem.

[3] Voir par exemple M. Ficin, Lettere. Epistolarum familiarium liber I, a cura di S. Gentile, Florence, Olschki, p. 228.

[4] M. Ficin, La religione cristiana, a cura di R. Zanzarri, Roma, Città Nuova, 2005, p. 79.

[5] M. Ficin, Opera, cit., p. 1439.

[6] Ibid.

[7] M. Ficin, Opera, cit., p. 1129.

[8] Proclus, Commentaire sur le Timée, livre I, traduction A. J. Festugière, Paris, Vrin, 1966, 165.30-169.20, pp. 220-224.

[9] M. Ficin, Opera, cit., p. 1622 : « De la même manière aussi, les aspects du ciel sont un livre dans lequel les figures divinement écrites révèlent l’avenir, mais ne les causent pas ». Cf. E. Garin, Alcune osservazioni sul libro come simbolo, in Umanesimo e simbolismo, Padova, Cedam, 1958, pp. 91-102, ici pp. 91-93 ; G. Bezza, Liber Vivus. Antecedenti astrologici della metafora galileiana del libro dell’universo, “Bruniana & Campanelliana”, X, 2004, pp. 481-487.

[10] M. Ficin, Opera, cit., p. 1436.

[11] Cf. La République, 617d.

[12] M. Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XIV, 9, vol. III, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1965, pp. 281-283.