28 – UNE PROCESSION DIVINE – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Au dixième livre de la République, Platon raconte l’histoire d’Er, ce guerrier mort à la guerre qui, après sa résurrection sur le bûcher où son corps devait être brûlé, avait pu raconter son voyage dans l’au-delà. Ce récit culmine avec une scène spectaculaire dans laquelle les âmes se voient attribuer à chacune son sort ; un processus dans lequel interviennent cinq figures allégoriques : Ananké, la déesse de la Nécessité ; ses trois filles, les Parques, Lachésis, Clotho et Atropos ; et un prophète anonyme.[1] Dans son commentaire sur ce texte, Ficin interprète ce mythe de manière cosmologique et eschatologique et à la lumière de sa conception de la Providence, dans laquelle s’accordent le lien astrologique et le libre arbitre de l’homme. Du commentaire de Ficin émergent les portraits des cinq protagonistes, qui concordent aussi parfaitement avec cinq cartes du tarot de Marseille, précisément celles inspirées graphiquement de la série des Prophètes et Sibylles de Baldini.

1. La Justice comme image de la Nécessité.

Fig. 1. Nicolas Conver, La Justice, 1760.

On sait que Ficin considérait l’œuvre de Platon comme un tout cohérent, dans lequel certains personnages récurrents pouvaient être interprétés en considérant leurs différentes apparitions dans différents dialogues, parfois même sous différentes identités. Dans son commentaire au dixième livre de la République, Ficin attribue le rôle de la Providence divine à la déesse Nécessité, une figure féminine assise sur un trône. Mais celle-ci figure également ailleurs dans les écrits du florentin.[2] L’identifiant à la divinité Adrastée, qui apparaît dans le cinquième livre de la République et dans le Phèdre, il rappelle que pour les anciens théologiens elle était la « reine très puissante des lois inévitables ».[3] La retrouvant dans le dixième livre des Lois, Ficin l’appelle « droite Justice » et lui attribue la balance à deux plateaux, un détail que Platon n’avait pourtant aucunement indiqué.[4] La Justice divine resurgit dans le commentaire de Ficin au livre quatre de la République, où Ficin affirme que, selon les pythagoriciens, la Justice était représentée par le nombre huit.[5] L’image de la Providence divine qui se constitue à travers ces textes correspond parfaitement à la carte de la Justice du tarot de Marseille, qui porte le numéro huit et présente un personnage féminin assis sur un trône, coiffé d’une couronne et tenant à la main une balance à deux plateaux.

Dans son commentaire au dixième livre de la République, Ficin apporte des précisions au portrait de Nécessité/Providence qui ne figurent pourtant pas dans le texte de Platon. Ainsi, alors que Platon fait une description complexe du fuseau qu’elle tient sur ses genoux, Ficin se contente de schématiser sommairement cet objet : « Quoi qu’il en soit, dans cette nature se cache le fuseau fatal, selon l’imagination pourtant l’axe même des sphères, adapté à des pôles jumeaux et un centre. »[6] L’ustensile ainsi décrit concorde en tous points avec la balance représentée dans la carte : le fléau (fuseau), lui aussi terminé à ses extrémités par un petit cercle (pôles) qui se tient en équilibre sur son centre. (Fig. 2)

Fig. 2. Nicolas Conver, La Justice, 1760 (détail de la balance).

Ficin explique en outre l’usage de cet instrument :

Par conséquent le fuseau fatal, c’est-à-dire le courant [fatal], [Platon] dit qu’il est tourné entre les genoux de la Nécessité. […] celle-ci tourne les cieux entre ses genoux : c’est-à-dire depuis la partie la plus basse d’elle-même évidemment avec une telle facilité qu’elle se complaît volontiers, pendant ce temps, au plaisir de la contemplation.[7]

De manière analogue, dans la carte de la Justice, la balance est tenue entre les genoux de la figure féminine ; ainsi la partie inférieure de son vêtement pourrait-elle représenter les cieux que la divinité régit grâce aux instruments qu’elle manipule. Si nous imaginons observer la figure de dessous le drapé de la partie inférieure du manteau, nous pouvons voir le pommeau de l’épée et les deux plats hémisphériques de la balance comme trois formes rondes et jaunes sur le fond bleu de l’étoffe, que nous pourrions interpréter comme des astres dans le ciel.

Toujours dans le même commentaire, Ficin insiste sur le fait que ce n’est pas seulement la Nécessité, mais aussi les Parques ses filles qui se tiennent assises sur des trônes, signifiant de cette manière la stabilité de l’ordre fatal ; en outre, le fait que ces déesses portent des couronnes a pour fonction de montrer leur pouvoir. Ces deux détails (siège et couronne) se retrouvent non seulement dans la carte de la Justice, mais aussi dans les cartes qui représentent les Parques : la Papesse, l’Impératrice et l’Empereur.

À suivre dans la quatrième partie.

Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’ (Allez sur la page www.facebook.com/VillaStendhal puis cliquez sur le bouton « S’abonner »).


[1] République, x, 614a-621b.

[2] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par Stéphane Toussaint, Phénix, Paris 2000), p. 1434.

[3] Ibidem, p. 1405.

[4] Ibid., p. 1515-1516.

[5] Ibid., p. 1403. L’octénaire ne figure pas en tant que tel dans le texte de la République, mais se déduit de la lecture ficinienne, comme on le voit dans sa traduction latine de 443DE (M. Ficin, Divus Plato, Venise, Bernardino de Choris e Simone da Lovere, 1491, f. 208r). Voir aussi Macrobe, In Somnium Scipionis, i, 5, 17.

[6] M. Ficin, Opera, cit., p. 1434.

[7] Ibidem.