29 – LES VICISSITUDES DE LA ROUE – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

Ficin aborde encore la question des châtiments purgatoires dans son commentaire sur le dixième livre de la République de Platon. Le nombre dix, justement, y est l’objet de larges développements. Ficin estime en effet que si Platon utilise le nombre dix dans son dialogue, ce n’est pas par hasard, mais parce qu’il associe à ce nombre une signification bien précise.

Il est ici en outre question des châtiments purgatoires. Mais pourquoi faut-il que la faute soit effacée par des souffrances ? Parce qu’elle s’enracine dans les plaisirs ; et les médecins ne soignent-ils pas les maladies surtout par leur contraire ? Tu remarqueras que Platon ne craint pas d’utiliser les nombres dix, ou cent, ou mille pour l’anéantissement de la faute. Vraiment, pour chaque degré de plaisir, il applique dix degrés de supplice.

Ainsi donc, Ficin juge-t-il que pour Platon le nombre dix et ses puissances cent et mille, sont liées à l’idée de purgation de la faute. Il justifie cela par des références bibliques et pythagoriciennes :

On demande ensuite pourquoi dix degrés ? Et si Platon avait imité le Décalogue de Moïse ? Et alors qu’il est jugé que celui qui agit d’une quelconque manière contre les dix commandements de la loi divine, qui aura complètement négligé certains de ces dix commandements, à bon droit il juge qu’il sera tourmenté dix fois. Par conséquent le nombre dix est appelé nombre universel. Car tous les autres nombres, soit il le contient en lui, soit il les génère en se répliquant lui-même et ceux qu’il contient. C’est opportunément que le nombre universel est approprié au fait de devoir purger les âmes. De sorte que par celui-ci on entende qu’il faut que la souillure universelle du corps soit abandonnée avant que tu parviennes au principe de l’univers, en possession duquel il ne peut rien y avoir de corporel.

C’est donc parce que les fautes doivent être totalement expurgées que la purgation elle-même est symbolisée par le nombre dix en tant qu’il est le nombre universel. Ficin poursuit en s’interrogeant sur les coefficients cent et mille appliqués aux peines ; coefficients qu’il justifie en multipliant les degrés de châtiments par la durée maximale de la vie humaine. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il illustre ce discours par deux citations de Virgile :

Après ces choses, la question se pose de savoir pourquoi, au-delà des dix degrés de châtiments, les injustes en sont mortifiés pendant cent ans. Je réponds que c’est parce que s’ils ont vécu jusqu’à cent ans, terme auquel la vie des hommes est en quelque sorte limitée, ils ont péché continuellement. Or à chaque dizaine de degrés est attribué le nombre cent, d’où résulte le nombre mille. D’où cela : « Ils errent cent ans »[1]. De même ceci : « La roue tourne pour mille ans »[2].

Dans la dernière citation, nous retrouvons la roue, encore une fois liée à l’idée de châtiment. Ficin associe donc le nombre dix et ses puissances, l’idée de châtiment, la roue et le temps long de la purgation. Ainsi sans doute la Roue de Fortune du tarot de Marseille ne porte-t-elle pas le nombre X par hasard, mais très vraisemblament en conformité avec les idées de Marsile Ficin sur la rémission des péchés.

Un détail de la carte demeure énigmatique : étrangement, le cadre qui porte la roue semble posé sur une surface bleue striée d’ondulations, comme si elle flottait sur sur une vague. Une image apparentée à la figure de l’arcane X nous livre sans doute les clés de ce mystère. À l’automne 1474, le génial véronais Felice Feliciano écrit une nouvelle d’inspiration courtoise intitulé L’histoire gallique de Drusillo ou la juste victoire. Ce personnage ne nous est pas inconnu, puisque nous avons vu qu’il est  le dessinateur de plusieurs images qui ont probablement inspiré des cartes du tarot de Marseille (Le Diable, le Cavalier d’Épées et l’Amoureux). L’œuvre, qui n’a été publiée qu’en 1943, est restée jusque là confinée dans le petit manuscrit autographe, illustré de la main même de l’auteur par deux miniatures, qui est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque Riccardienne de Florence.[3] L’une de ces miniatures représente la figure de la Fortune. Or certains détails de l’illustration correspondent de manière troublante à l’arcane X du tarot de Marseille (fig. 1).

Fig. 1. Comparaison de la roue de Fortune de Felice Feliciano (à gauche) avec la Roue de Fortune du tarot de Marseille (à droite).

Les deux images sont fort différentes, mais elles possèdent en commun plusieurs détails frappants. D’abord, la roue possède dans les deux cas six rayons et les moyeux prolongés de manivelles sont très semblables. Surtout, dans les deux images, la partie inférieure est une surface bleue parcourue d’ondes. Dans la miniature de Feliciano, il s’agit évidemment d’une étendue d’eau, comme l’indique bien la description qu’il fait de cette figure dans sa nouvelle :

Il portait une robe avec de merveilleuses broderies chargée de nombreuses pierreries et de perles orientales, sur laquelle était figurée la Fortune aveugle et ambiguë sur l’onde fluctuante de la mer, avec sa roue : elle se tenait d’un pied sur un vase brisé dans lequel il semblait qu’entrait l’eau de la mer, pour dénoter l’instabilité des choses mondaines, qui de nombreuses fois se tiennent sur un pied faible et boiteux ; et au-dessus de la tête de cette Fortune on lisait une parole en très belles lettres galliques, qui disaient à notre manière « Ces choses-là s’écroulent et par une course rapide ».[4]

Très vraisemblablement, la surface bleue striée d’ondes dans l’arcane X possède-t-elle la même signification : que rien n’est stable en ce monde terrestre. D’autre part, la ressemblance de la Roue de Fortune avec une image très inhabituelle, restée enfouie au fond d’un manuscrit de parchemin, vient renforcer la thèse selon laquelle Felice Feliciano aurait pu contribuer à la création du tarot de Marseille, à Florence dans les années 70 du quinzième siècle.


[1] Énéide, VI, 329.

[2] Énéide, VI, 748.

[3] Felice Feliciano, La gallica storia di Drusillo intitulata justa victoria, Verona, Officinae Bodoni, 1943.

[4] Felice Feliciano, Justa Victoria, cit., 1943, pp. 13-15 : « Cominiciò adunque preparare l’andata del figliolo cum richi vestimenti et bellissimi cavalli, et fra l’altre, sue robe portò una giornea cum meravigliosi recami carica de molti lapilli et oriental perle, su la quale era figurata la cieca et ambigua Fortuna ne la fluctuante unda dil mare cum la sua rota : posta in un pede sopra d’un roto vaso nel quale l’aqua dil mare parea che intrasse, ad dinotare la instabilità de le cose mundane che molte fiate stanno in su un pede debile e zopo ; e sopra il capo di questa Fortuna si legea una parola di bellissime lettere gallice le qual a nostro modo diceano CORRVVNT QVAE QVE CELERI CVRSV. »


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