29 – LES VICISSITUDES DE LA ROUE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

À côté de l’idée d’instabilité, la roue charrie une connotation plus sinistre. C’est qu’elle est depuis l’antiquité l’instrument d’un châtiment sévère: on s’en servait de chevalet sur lequel le supplicié ligoté se voyait infliger des coups de fouet ou de bâton (fig 1.)

Fig. 1. Un homme ligoté sur une roue, bas-relief antique, musée de Side.

Au moyen âge, la punition gagne en raffinement. Il s’agissait de rompre méthodiquement les membres du supplicié, puis d’entortiller ses bras et jambes autour de la jante de la roue avant de ficher le moyeu de celle-ci sur un mât. La victime était laissée exposée dans cette position jusqu’à ce que mort s’ensuive, parfois plusieurs jours plus tard (Fig. 2).[1]

Fig. 2. Le châtiment de la roue, enluminure, Soester Nequambuch (XIVe-XVe s.)

Dans la carte de la Roue de Fortune du tarot de Marseille, plusieurs détails semblent faire allusion au supplice de la roue. Les deux personnages sont entortillés autour de la jante comme des suppliciés; en outre celui qui monte est garotté par un lien et son visage grimaçant témoigne de sa peine.

Dès l’Antiquité, les thèmes de la roue comme attribut de la Fortune, d’une part, comme instrument de supplice, d’autre part, se rejoignent et fusionnent. Ainsi chez l’écrivain platonicien Macrobe (c. 370- c. 430):

Ceux qui sont suspendus, écartelés, à des rayons de roues, sont les hommes qui ne prévoient rien par la réflexion, ne règlent rien par la raison, ne résolvent rien par les vertus, et abandonnent à la fortune tant leur personne que l’ensemble de leurs actions : accidents et hasards les emportent dans une rotation perpétuelle.[2]

Pour Macrobe, le supplice de la roue est donc l’image du sort des hommes qui, incapables de maîtriser leur vie par la raison, se laissent emporter dans la rotation tourbillonnante de la Fortune.

Ficin, qui connaît bien les écrits de Macrobe, semble s’inscrire dans la même vision dans une lettre de septembre 1477. Intitulée « La Fortune ne peut ni faire du bien aux mauvaises gens ni du mal aux gens de bien », elle part de l’image d’un homme souffrant comme s’il était soumis à la torture :

Si tu vois quelqu’un qui souffre d’une maladie incurable du corps et qui est torturé par des douleurs aux divers membres, tu n’envieras pas ses repas fins, sa foule de serviteurs, ses lits moelleux, sa pourpre et sa chambre dorée. Sans doute, à moins que tu ne sois toi-même aussi malade de l’âme que lui de l’esprit, tu ne pourras pas l’envier. Mais tous ceux qui sont les esclaves des voluptés, de l’argent, de la gloire ou de la passion de commander, ceux-là sont accablés par une maladie incurable de l’âme et par une douleur multiple. Donc quiconque envie ces choses ne voit rien. C’est pourquoi ils me paraissent au plus haut point aveugles tous ceux qui pour cette raison tirent à eux la Fortune aveugle. Parce que soit elle fait du bien aux mauvaises gens, pour qui rien n’est bon ; soit elle fait du mal aux gens de bien, pour qui rien n’est mauvais. Car tel qu’est chacun en lui-même, telles sont aussi pour lui les choses qu’il reçoit. Parmi les hommes, seuls ont été privés de l’œil de la raison ceux qui ne voient pas que toutes les parties singulières du monde sont disposées et mues par une raison admirable ; seuls semblent soumis à une certaine Fortune et à la suprême injustice ceux-là qui, là où l’ordre très précis des choses désigne la puissance, la sagesse et la justice de leur auteur, ceux-là soit estiment que la Fortune irrationnelle commande, soit se plaignent de la gouvernance divine comme si elle était moins juste.[3]

Selon cette conception, la Fortune n’est pas une fatalité mais un défaut de la vision. Ceux qui sont emportés par la Fortune sont ceux qui lui donnent – à tort – crédit, incapables qu’ils sont de voir, derrière les apparents coups du destin, l’ordre de la gouvernance divine.

Ce thème semble bien présent dans la carte de la Roue de Fortune, où les personnages entraînés par le mouvement de la roue semblent aveuglés par la bêtise et l’abrutissement. En outre, le personnage qui domine la roue comme s’il en était le souverain a tout l’aspect d’un simulacre : simulacre de puissance, car il est lui-même solidaire de la roue, simulacre de justice, car il porte l’épée mais pas la balance, simulacre de sagesse, car il a le corps d’un animal. Au fait, l’aspect bestial des personnages autour de la roue distingue l’arcane X du tarot de Marseille de la plupart des représentations médiévales de la roue de Fortune. Comment interpréter la présence ces figures hybrides d’homme et d’animal ?

À suivre dans la troisième partie.


[1] A. Pertile, Storia del diritto italiano dalla caduta dell’impero romano alle codificazione. Vol. V, storia del diritto penale, Padova, Minerva, 1876, p. 267 : Che si pose studio ad accrescere il disonore e l’orrore dell’ultimo supplizio. Così alcuna delle antiche maniere d’infliggerlo divenne molto più terribile e crudele, siccome il rogo e la ruota, a ragione reputata il massimo dei tormenti ; nella quale si rompevano le membra al condannato e poi, legatolo colle braccia e colle gambe aperte e distese sopra una ruota che piantavasi in cima ad un palo, lo si lasciava così miseramente finire.

[2] Macrobe, Commentaire au Songe de Scipion, I, 10, 14, texte, trad. et com. de M. Armisen-Marchetti, Paris, Les Belles Lettres, 2003, p. 60.

[3] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par S. Toussaint, Phénix, Paris 2000), p. 778.


Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’ (Allez sur la page www.facebook.com/VillaStendhal puis cliquez sur le bouton « S’abonner »).