29 – LES VICISSITUDES DE LA ROUE – PREMIÈRE PARTIE

L’arcane X du tarot de Marseille présente une figure des plus étranges. Sur un châssis repose un axe, prolongé d’une manivelle, qui traverse le moyeu d’une roue à six rayons. Le long de sa jante sont entortillés deux personnages en opposition. L’un regarde vers haut; avec ses pattes griffues, sa queue, son museau, il a toute l’apparence d’un animal. L’autre plonge vers le bas; lui aussi a des caractéristiques bestiales – la queue, les pattes, les oreilles pointues – mais son visage est humain. Tous deux portent une sorte de jupe. Un troisième personnage domine la scène, assis comme un sphinx sur une planchette posée en haut sur le bandage de la roue. Greffée sur un corps de bête, sa tête humaine porte une couronne; il tient avec sa patte gauche une épée et derrière lui une cape flottante prend la forme d’une paire d’ailes (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, La roue de Fortune, 1760.

L’image s’inscrit manifestement dans la tradition iconographique de la Roue de Fortune, qui connaît une grande popularité pendant le Moyen-âge et à la Renaissance (fig. 2).

Fig. 2. La roue de Fortune, XVe s. (BnF, ms français 1098).

Le thème a des sources antiques. Comme l’a bien montré Pierre Courcelle, la Fortune apparaît sous les traits d’une femme chez de nombreux auteurs latins, parfois munie d’une roue qui en tournant alterne les changements.[1] C’est plus particulièrement un passage de la Consolation de la Philosophie de l’auteur latin Boèce (c. 480-525) qui est à l’origine de l’image. Boèce avait été ministre du roi des ostrogoths, Théodoric le Grand. Soupçonné par le souverain de comploter contre lui, il sera emprisonné, dépouillé de tous ses titres et biens avant d’être mis à mort. Boèce écrit la Consolation de la Philosophie en prison : cet ouvrage est pour lui l’occasion de donner un sens philosophique à son revers de fortune. Il y fait le récit allégorisé de sa rencontre avec la figure de Philosophie, laquelle lui présente une femme qu’elle appelle Fortune :

Qu’est-ce donc, pauvre être humain, qui t’a jeté dans la tristesse et le chagrin ? Tu as eu, je crois, un choc inhabituel, tu as vu quelque chose d’inouï. Tu penses qu’à ton égard la Fortune a changé d’attitude : tu te trompes. Tel est toujours son comportement, telle est sa nature. Elle a gardé envers toi la constance qui est la sienne, c’est-à-dire l’inconstance qui la caractérise ; elle était la même quand elle te cajolait, quand elle te faisait goûter les charmes trompeurs d’un faux bonheur. […] Car celle qui t’a abandonné, c’est celle dont personne ne pourra jamais être sûr qu’elle ne l’abandonnera pas. […] Si l’on est sage, on mesure les choses quand elles sont à leur terme, et leur instabilité interdit tout aussi bien de trembler devant les menaces de la fortune que de rechercher ses cajoleries. Enfin, il faut supporter avec fermeté tout ce qui se fait sur la piste de la Fortune, une fois qu’on a mis le cou sous son joug. […] C’est à la Fortune que tu as remis le soin de te diriger : il faut te plier aux façons de faire de cette maîtresse. Tu prétends arrêter l’élan de sa roue ? Mais, ô le plus sot des hommes, à partir du moment où elle s’arrête, elle n’est plus la Fortune ![2]

L’image de la roue de Fortune cristallise à partir du XIe siècle ce passage du récit de Boèce en montrant des personnages emportés dans la rotation de la roue.[3] Sur certaines illustrations, celui qui est en haut porte les attributs de la royauté, sceptre et couronne, celui qui est en bas est dépouillé de tous ses vêtements, un autre croit se hisser vers le sommet tandis que celui qui se précipite vers le bas croit sa fin venue. Le message est celui de Boèce : la Fortune est inconstante aussi le sage s’évite de courir après les biens qu’elle promet (honneurs, gloire, biens matériels), car elle les reprend à son gré aussi vite qu’elle les donne :

Mon naturel, mon jeu continu, c’est de faire sans cesse tourner la roue, et je m’amuse de faire passer en haut ce qui était en bas, et en bas ce qui était en haut. Monte, si tel est mon bon plaisir, mais attention à la loi : il ne faudra pas, quand la règle du jeu l’imposera, trouver injuste de descendre.[4]

Ainsi l’image de la roue de Fortune traverse-t-elle les siècles jusqu’à la Renaissance. Ainsi, à la fin du 15e siècle, dans un sonnet attribué à Laurent le Magnifique :

Ami regarde bien cette figure
Et qu’elle repose dans le secret de ton esprit
Pour qu’en soit extrait un grand profit
Considérant bien sa nature

Ami, c’est la roue de fortune
Qui ne reste jamais dans le même état
Mais varie selon des hasards opposés
Et abaisse celui-ci tandis qu’elle porte un autre en hauteur

Regarde bien comment l’un est déjà monté au sommet
Et l’autre est exposé à la ruine
Et le troisième est au fond, privé de tout bien

Le quatrième monte déjà. Mais aucun n’est sans
Raison pour cela, qu’il a mérité par ses agissements,
Selon l’ordre de la loi divine.[5]

On retrouve là le thème de la versatilité de Fortune, mais le dernier tercet révèle une autre voie interprétative : avec la proposition selon laquelle chacun mérite son sort à raison de ses agissements, c’est l’idée de rétribution qui pointe, avec des récompenses pour les uns et pour les autres, des châtiments…

À suivre dans la deuxième partie.


[1] Cf. Pierre Courcelle, La Consolation de Philosophie dans la tradition littéraire. Antécédents et postérité de Boèce, Paris, Études augustiniennes, 1967, pp. 127-134.

[2] Boèce, La consolation de la Philosophie, II, 1, 9-19., trad. J.-Y. Guillaumin, Paris, Les Belles Lettres, 2002, pp. 40-41.

[3] Cf. Pierre Courcelle, La Consolation de Philosophie dans la tradition littéraire, cit., pp. 141-152 et pl. 65-86.

[4] Boèce, La consolation de la Philosophie, II, 2, 9-10., cit., p. 42.

[5] Lorenzo de’ Medici, Poesie volgari, Bergame, Pietro Lancettotti, 1763, p. XLVIII : Amico mira ben questa figura / Et in arcano mentis reponatur / Ut magnus inde fructus extrahatur / Considerando ben la sua natura / Amice, questa è ruota di ventura / Quae in eodem statu non firmatur / Sed casibus diversis variatur / E qual abbassa, e qual pone in attura / Mira che l’uno in cima è già montato, / Et alter est expositus ruinae / E’l terzo è in fondo d’ogni ben privato / Quartus adscentit jam. Nec quisquam sine / Ragion di quel, che oprando ha meritato, / Secundum legis ordinem divinae.


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