29 – LES VICISSITUDES DE LA ROUE – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Dans la Consolation de la Philosophie, ce sont en apparence des hommes que la roue emporte dans son tourbillonnement et non des animaux. Cependant, le texte de Boèce recèle une vision cachée. En effet, au chapitre 3 du livre IV, intitulé « L’homme de Bien est comme un Dieu, le méchant est une bête », Boèce introduit l’idée que les méchants, ayant perdu la nature humaine, sont comme changés en bêtes :

Vois donc quelle peine accompagne les méchants, à l’inverse des bons ; car tu viens d’apprendre que tout ce qui existe est un ; la conséquence est que tout ce qui est, on le voit, est en même temps le bien. De cette manière, tout ce qui sépare du bien cesse d’exister. D’où le fait que les méchants cessent d’être ce qu’ils étaient, mais il leur reste leur apparence physique, qui montre qu’ils ont été des hommes ; c’est pourquoi, tombés dans la méchanceté, ils ont aussi perdu la nature humaine. Mais, comme la droiture est la seule capable de porter chacun plus loin que la condition humaine, ceux qui sont déchus de la condition humaine par la méchanceté sont par elle nécessairement, et à bon droit, dégradés ; il s’ensuit que tu ne peux considérer comme un homme celui que tu vois dénaturé par le vice. La rapacité dont il brûle le précipite pour voler le bien d’autrui : on dirait un loup. Sa sauvagerie sans trève fait travailler sa langue dans les querelles : tu le compareras à un chien. Il trame des pièges cachés, il se fait une joie d’avoir dérobé quelque chose par la tromperie : il est comme un renard. Il bouillonne d’une colère que rien ne calme, on croirait qu’il a le tempérament d’un lion. Craintif et fuyant, il tremble devant ce qui n’a rien de terrible, on peut dire qu’il est comme la biche. Insolent et stupide, il est sans ressort : c’est la vie d’un âne. Léger et inconstant, il change toujours d’intérêt : il est exactement comme l’oiseau. Il se roule dans les plaisirs honteux et immondes : il est sous l’empire de la gloutonnerie du porc repoussant. C’est ce qui fait que celui qui cesse d’être un homme parce qu’il a perdu sa droiture, ne pouvant passer à la condition divine, se change en bête.[1]

Boèce compare ensuite ces hommes méchants aux compagnons d’Ulysse changés en animaux par la magicienne Circé, puis il décrit leur sort dans des termes qui évoquent irrésistiblement l’image de la roue de Fortune :

Si tu t’es tourné vers le mal, ne vas pas chercher en dehors de toi celui qui t’en punira : c’est toi-même qui t’es précipité dans les bassesses ; c’est comme si tu regardais alternativement la terre boueuse, puis le ciel : indépendamment de toute autre considération, ce que tu verrais te ferait croire que tu serais tantôt dans la fange, tantôt parmi les astres. Mais le vulgaire ne regarde pas les astres… Eh bien allons-nous rejoindre ceux dont nous avons montré qu’ils sont semblables aux bêtes ?[2]

Ainsi, l’image des animaux tournant dans la roue existe-t-elle en puissance dans la Consolation de la philosophie. Il n’est donc pas étonnant de la voir surgir au détour de différents manuscrits du Moyen-âge. On la découvre, par exemple, dans une enluminure d’un missel du XIVe siècle (fig.1), ou encore dans une illustration du De casibus virorum illustrium de Boccace (1313-1375) (fig. 2).

Fig. 1. La roue de Fortune, XIVe s (La Haye, Koninklijke Bibliotheek, ms. 78 D 40).
Fig. 1. La roue de Fortune, XIVe s (La Haye, Koninklijke Bibliotheek, ms. 78 D 40).

La question de la transformation des hommes en bêtes revêt une importance particulière pour Marsile Ficin. En tant que traducteur et promoteur de la pensée platonicienne à une époque où le philosophe d’Athènes était l’objet de la plus grande méfiance, il lui tient à cœur de rejeter la lecture selon laquelle Platon aurait professé la doctrine de la transmigation des âmes humaines dans des corps de bêtes, car elle était incompatible avec le dogme chrétien.[3] À plusieurs reprises dans ses commentaires sur les œuvres de Platon, il revient sur cette question. Sa principale ligne de défense consiste à dire que Platon s’est exprimé sur le mode de la fable, ou poétiquement ; et ne doit donc pas être lu de façon littérale.[4] Ainsi, par exemple, il explique dans sa Théologie platonicienne que des désirs et habitudes semblables à ceux des animaux s’expriment parfois en l’âme humaine. Il commence par exposer les deux courants interprétatifs principaux parmi les platoniciens :

Mais venons-en aux différentes sortes d’existences. L’âme mène parfois une vie angélique dans l’éther […] Parfois, de la même manière, elle mène la vie démonique dans le feu, la vie héroïque dans l’air, et sur la terre la vie humaine et la vie de bête sauvage. Et souvent, pendant qu’elle mène la vie d’homme, peu à peu jaillissent de leurs semences dans l’instinct naturel et dans la fantaisie la vie du cheval, du lion ou d’autres du même genre. C’est ce que signifient les désirs et les habitudes qui, particuliers à de telles bêtes, renaissent en nous. La forme humaine une fois quittée, le corps de la bête à laquelle elle s’est montrée semblable dans sa conduite, prend sa place, soit qu’elle s’insère dans le fœtus d’une bête sauvage et devienne l’âme particulière d’un corps de bête, selon l’opinion de Plotin, Numénius, Harpocrate, Boethus, soit qu’elle s’unisse à une âme de bête et devienne la compagne de la bête, comme Hermias, Syrianus et Proclus l’ont pensé.

Pourtant Ficin poursuit en critiquant ces deux courants, auxquels il se contente d’opposer un unique et très bref verset de la Bible :

Pour éviter qu’on trouve absurde ce transfert de l’âme en tant d’espèces différentes, ils [ces platoniciens] demandent que l’on considère combien sont différents les désirs et les habitudes que l’âme revêt souvent même dans notre corps, non seulement dans les hommes différents, mais dans le même individu, celles de la plante ou de la brute, celles de l’homme ou de l’ange… […] Oui, telle est leur opinion à laquelle on oppose le mot du Prophète : « Les méchants tournent en rond. »[5], ce qui revient à dire qu’il faut juger impies ceux qui préconisent pour les âmes des circuits de ce genre.[6]

Dans la dernière phrase, la citation du psaume 12 peut sembler étrange. Selon Ficin, elle montre que ceux qui croient à la transmigration sont des impies. Cela ne s’éclaircit que si on la considère comme un renvoi à une image plus parlante, celle de la roue de Fortune du tarot de Marseille, dans laquelle des personnages mi-hommes mi-bêtes sont emportés dans une roue : « Les méchants tournent en rond ». Ainsi les âmes ne passent pas d’un corps d’homme à celui d’une bête ou inversement, mais elles empruntent des comportements semblables à ceux de telle ou telle espèce animale. Mais qu’impliquait donc pour Ficin le fait que les méchants « tournent en rond » ?

À suivre dans la quatrième partie.


[1] Boèce, La consolation de la Philosophie, IV, 3, 14-25., trad. J.-Y. Guillaumin, Paris, Les Belles Lettres, 2002, pp. 105-106.

[2] Boèce, La consolation de la Philosophie, IV, 4, 29-30, cit, pp. 29-30.

[3] Cf. James Hankins, Plato in the Italian Renaissance, Leyde, Brill, 1994, p. 345. Les passages de Platon qui évoquent la transmigration de l’âme humaine dans des corps de bêtes sont principalement : Phédon, 81E-82A ; République X, 618A. ; Phèdre, 248D ; Timée, 91D-92C.

[4] Cf. M. Ficin, Opera, cit., pp. 1427, 1438, 1465, 1484. Voir aussi Hankins, Plato in the Italian Renaissance, cit., p. 358 note 252.

[5] Psaumes, XII, 9 : In circuitu impii ambulant (Vulgate).

[6] M. Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XVII, 3, vol. III, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1965, pp. 163-165.


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