34 – SOUS LE REGARD DE LA LUNE – SIXIÈME PARTIE

Suite de la cinquième partie.

Sixième partie : goutelettes, formules et concepts.

Dans le 33e épisode, nous avions examiné le processus par lequel l’union peut se faire entre les intelligences humaines et l’intelligence divine. Les Idées divines sont projetées comme des rayons vers les intelligences humaines, où elles inscrivent des images d’elles-mêmes, que Ficin appelle “formules”. Ces dernières peuvent alors rejaillir vers leur source pour réaliser l’unité qui permet la connaissance des réalités divines. Nous avions émis l’hypothèse que ces images réfléchies étaient représentées comme des goutelettes remontant vers la face solaire dans la carte du Soleil (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760 (mise en évidence des goutelettes).

Or nous retrouvons de semblables goutelettes multicolores qui semblent attirées par l’astre dans la carte de la Lune. Elles ressemblent beaucoup à celles de l’arcane du Soleil, à cette différence près que des goutelettes vertes sont venues s’ajouter aux bleues, jaunes et rouges  (fig. 2).

Fig. 2. Nicolas Conver, La Lune, 1760 (mise en évidence des goutelettes).

S’agit-il, ici encore, d’une représentation des “formules” remontant vers leur source ?
Dans son commentaire sur le Parménide de Platon, Ficin explique que les “formules” constituent les objets dérivés des Idées divines naturellement implantées dans les intelligences, pour que ces dernières puissent les utiliser :

En tout cas, par cette raison et d’autres très nombreuses, nous avons démontré dans notre Théologie que les formules et les modèles des choses sont naturellement implantés dans les intelligences, même les nôtres. […] Donc nos “formules”, étant mobiles par elles-mêmes, ne dérivent pas des formes sensibles, qui sont toujours mues par des choses extérieures, mais des Idées qui ne sont mues en aucune façon, mais existent toujours dans le même acte d’intelligence. Et de la même manière qu’un nombre de formes sensibles est souvent ramené à une seule raison séminale florissant dans la nature, de même en nous la multitude des formes intellectuelles est rapportée à l’unité et la stabilité des Idées intelligibles. C’est pourquoi s’il n’y a pas les Idées, il ne pourra y avoir en nous les “formules” , qui sont les premiers et les plus proches et intimes objets de notre intelligence.[1]

Ficin distingue ensuite ces “formules” d’autres objets mentaux qui, en revanche, ne permettent pas de concevoir les Idées divines :

En effet, il n’est pas permis de s’avancer vers les choses supérieures, si ce n’est par les plus intérieures [c’est-à-dire les “formules”] ; et ces choses intérieures, en tant que vénérables, il n’est pas non plus permis de les recevoir par des choses extérieures assurément trop abjectes. Et il ne faut pas non plus imaginer que le regard véridique de l’intelligence se tourne vers certains nouveaux concepts fabriqués arbitrairement par nous-mêmes, quand nous sommes sur le point de rendre un jugement sur la nature même des choses et même sur leur divinité. Car de tels concepts sont des produits de l’imagination, pires que les choses extérieures et trop en opposition avec les idées divines, et fort étrangers à la susbstance et nature des choses comme à la vérité elle-même. Et à travers ceux-ci, enfin, nous ne percevons autre chose que des choses particulières et des choses physiques.[2]

Ici, Ficin affirme que lorsque les intelligences humaines n’utilisent pas les “formules” implantées en elles, mais des “concepts fabriqués arbitrairement” ou des sensations extérieures, ses jugements sont faussés et nous ne percevons alors que des “choses particulières et choses physiques” au lieu des vérités idéales.

Si, dans la carte du Soleil, les goutelettes représentent les “formules” réfléchies vers les Idées divines, en revanche dans la Lune elles illustrent probablement la difficulté, pour une pensée déductive, de contempler la lumière divine : les goutelettes, en effet, pourront remonter jusqu’à l’astre lunaire, mais comment pourraient-elles, de là, rebondir jusqu’à la source divine, représentée par le Soleil ? Les conceptions mentales formées par les sensations corporelles et l’observation du monde, si elles permettent d’appréhender le monde physique, demeurent impuissantes à comprendre les réalités idéales supérieures.

L’arcane de la Lune semble donc bien illustrer les limitations des âmes raisonnables qui ne s’autorisent pas la contemplation des réalités divines parce qu’elles se contentent de la ratio et négligent de se tourner pleinement vers les Idées.

Pour nous en assurer, il convient de nous interroger sur certains détails encore inexplorés de l’image : les chiens hurlants et les tours dans le lointain.

À suivre dans la septième partie : au-dehors.


[1] Ficin, Commentaries on Plato. Vol. II, Parmenides, part I, éd. et trad. M. Vanhaelen, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2012, pp. 140-142.

[2] Ibidem, p. 142.


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