30 – À L’ENVERS – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

D’autres images médiévales représentent des suppliciés pendus par un pied. Entre 1408 et 1415, le peintre Giovanni da Modena exécute une série de fresques parmi lesquelles un Enfer inspiré de la Comédie de Dante. Deux personnages y apparaissent pendus la tête en bas avec les mains attachées dans le dos, comme dans la carte du Pendu. On y retrouve même le détail de la jambe libre repliée perpendiculairement à la jambe de suspension (fig. 1). Une inscription dans la fresque révèle l’identité des suppliciés : « Idolatria ». Ils se sont livrés à l’idolâtrie.

Fig. 1. Giovanni da Modena, Idolatria, entre 1408 et 1415 (Bologne, basilique San Petronio, Chapelle Bolognini).

Cette représentation s’est sans doute constituée par glissements successifs à partir du chant XIX de l’Enfer de Dante, consacré aux simoniaques, ceux qui, à l’instar de Simon le Magicien, prétendent vendre un bien spirituel pour un prix matériel. Dante compare en effet les simoniaques à des idolâtres :

Vous vous êtes fait un dieu d’or et d’argent ;
en quoi différez-vous de l’idolâtre,
sinon qu’il en prie un, vous en priez cent ? [1]

Parmi eux, d’autre part, Dante vise le traître Judas. Même s’il ne le nomme pas, l’allusion est limpide :

Ni Pierre ni les autres ne prirent à Mathieu
de l’or ou de l’argent, quand il fut désigné
à ce lieu que perdit l’âme coupable. [2]

Ici Dante évoque les disciples du Christ et le moment où Matthias fut choisi par eux en remplacement de Judas, l’âme coupable. Dans son commentaire sur ce passage, Cristoforo Landino estime que Dante met ici sur le même plan le simoniaque et le traître Judas :

Et à bon droit on peut presque assimiler le simoniaque à Judas, puisque Judas vendit le Christ, et le simoniaque vend la grâce de l’Esprit Saint. [3]

L’image de Giovanni da Modena apparaît comme une synthèse de ces visions dantesques : les idolâtres sont représentés comme des traîtres à leur Seigneur puisqu’ils sont comme des simoniaques qui eux-mêmes sont comparables à l’architraître Judas.

La figure du Pendu du tarot de Marseille, par sa posture, ressemble extraordinairement aux idolâtres de Giovanni da Modena. Par un détail, elle semble aussi faire écho aux vers de Dante se rapportant aux simoniaques. Ces derniers, en effet, se retrouvent, comme les traîtres, la tête en bas, enfouis dans des trous, les pieds en feu :

De la bouche de chaque trou on voyait surgir
les pieds d’un pècheur, avec les jambes
jusqu’au mollet ; le corps était dedans.
À tous flambaient les plantes des deux pieds ;
et les jointures s’agitaient si fort
qu’elles auraient rompu liens d’osier ou de corde.
Comme une flamme sur un objet huilé
glisse vers le haut le long de la surface,
tel était là le feu des talons aux pointes.
« Qui est celui-là, maître, qui se courrouce
en remuant plus fort que ses autres confrères »,
dis-je, « et qui est sucé par un feu plus rouge ? » [4]

Quelques vers plus loin, l’image des pieds rougis par le feu revient avec insistance :

Mais je me suis brûlé plus longtemps les pieds,
plus longtemps j’ai été sens dessus dessous
qu’il ne sera planté avec les pieds rouges [5]

Comme les simoniaques de Dante, la figure du Pendu porte haut ses pieds rouges, en fort contraste avec le bleu de ses chausses (fig. 2).

Fig. 2. Nicolas Conver, Le pendu (détail des pieds), 1760.

Le commentaire de Landino sur l’Enfer nous éclaire sur l’interprétation qui était faite de ce chant à Florence dans le cercle intellectuel autour de Marsile Ficin. Selon Landino, le renversement tête en bas place l’homme dans une position contraire à celle, naturelle pour lui, qui permet à son regard de s’élever vers Dieu :

Puisque l’homme a été créé pour contempler Dieu et les choses célestes, et ayant été créé à cet effet avec la face élevée au ciel, tandis que les animaux l’inclinent vers le sol, le simoniaque qui vend par avarice les choses divines pour avoir de l’or et de l’argent, lesquels naissent sous terre, pervertit l’office de l’homme en contemplant les choses terrestres au lieu des célestes. C’est pourquoi il est juste qu’il plante sa face en terre.[6]

Les pieds représentent selon lui la cupidité des choses terrestres :

Mais allégoriquement, nous comprenons les pieds comme la cupidité des choses terrestres, et par le mouvement véloce des pieds nous entendons la grande cupidité, et par le feu, l’ardeur de cette cupidité.[7]

L’image du renversement qu’exprime physiquement le corps des simoniaques dantesques révèle, au-delà de l’inversion des perspectives divine et terrestre, un égarement de la raison :

Parce que la connaissance de l’homme tient à sa face, mais que Dante ne pouvait pas reconnaître celui-ci, qui ne montrait pas son visage, mais ses pieds, parce qu’il tenait en-dessous le dessus, c’est-à-dire la partie qui aurait dû rester au-dessus. Et certainement, les hommes qui se tiennent la tête plantée, c’est-à-dire que toutes leurs pensées et spéculations qui devraient les élever vers le ciel par avarice les submergent sous la terre, se cachent le visage, de sorte que nous ne pouvons pas les connaître. Cela ne signifie rien d’autre que se transforment ainsi ceux qui apparaissent plutôt comme des bêtes féroces que des hommes. Et on ne les peut reconnaître en tant qu’hommes parce qu’ils ne vivent pas selon la raison, laquelle seule fait de nous des hommes, mais selon l’appétit, que nous avons en commun avec toutes les bêtes. La nature nous a donc donné cela que, seuls parmi les animaux, nous avons élevé la face vers le ciel, pour montrer que nos cogitations doivent porter sur les choses célestes ; tandis qu’aux bêtes il a incliné le visage vers la terre, parce qu’étant sans raison, elles ne peuvent rien regarder d’autre que les choses terrestres. C’est pour cela qu’il retourne la tête sans dessus dessous à quiconque, abandonnant la cogitation des choses élevées, n’a d’yeux que pour les choses basses. [8]

Parce qu’ils abandonnent la raison, qui caractérise les hommes, Landino qualifie ces hommes de bêtes. De même, si on le considère avec attention, le visage du Pendu ressemble à celui d’une bête, aux yeux et aux moustaches de félin (fig. 3).

Fig. 3. Nicolas Conver, Le pendu (détail renversé), 1760.

Renversé, aux pieds ardents et à la tête de chat, le Pendu du tarot de Marseille présente donc de fortes affinités avec le simoniaque de Dante, du moins tel que le voyait Cristoforo Landino. En quoi consiste donc exactement le travers du simoniaque ?

À suivre dans la troisième partie.


[1] Enfer, XIX, 112-114.

[2] Enfer, XIX, 94-96 (trad. J. Risset).

[3] Landino, Comento, cit., p. 762-763.

[4] Enfer, XIX, 22-33 (trad. J. Risset).

[5] Enfer, XIX, 79–81 (trad. J. Risset).

[6] Landino, Comento, cit., p. 753.

[7] Ibidem.

[8] Ibid. pp 755-756.


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