30 – À L’ENVERS – QUATRIÈME PARTIE

Suite de la troisième partie.

C’est un détail bien caché de la carte. Pour bien le voir, il faut éclaircir le vert foncé des deux monticules sur lesquels sont plantés les montants du gibet.

Fig. 1. Nicolas Conver, Le pendu (détail), 1760.

Cet éclaircissement révèle des lignes noires formant comme deux séries de feuilles pointues, cinq du côté gauche et quatre du côté droit. Telles que sont positionnées ces formes de part et d’autre de la tête du pendu, elles évoquent irrésistiblement l’un des reliefs exécutés au 12e siècle par le sculpteur Gislebertus pour la cathédrale St-Lazare d’Autun (fig. 2).

Fig. 2. Gislebertus, Les damnés, détail, 12e siècle (Autun, portail de la cathédrale St-Lazare).

Les feuilles de la carte du Pendu se courbent vers la tête du supplicié de la même manière que les mains griffues du diable se referment autour de la tête d’un damné dont la bouche se déforme en un cri d’horreur. Entre les feuilles acérées s’ouvre une béance, au-dessus de laquelle semble osciller la tête du pendu. Quel est ce gouffre qui menace de l’engloutir ?

Au 18e livre de sa Théologie platonicienne, Ficin évoque la manière de vivre de l’intempérant, « celui en qui la raison est ou bien assoupie ou bien déformée par la domination excessive des désirs ». En eux s’observe par conséquent le renversement dénoncé par Ficin, la puissance sensitive de l’âme ayant pris de dessus sur la raison. Par leur comportement, ils s’infligent à eux-mêmes un châtiment imaginaire :

Les impies, à leur mort et après leur mort, sont ainsi et davantage victimes de la tromperie d’images effrayantes. Alors, en effet, cessent les différentes tâches de la nutrition, les multiples activités des sens extérieurs, le soin et la conduite des affaires humaines, seul demeure dans l’impie, comme le pensent les Platoniciens, le pouvoir de la fantaisie en folie ou de la raison imaginative qui, bouleversée par la haine et la crainte, dont j’ai parlé, tourne et retourne en elle-même une longue série d’images effrayantes. Tantôt il voit le ciel s’écrouler sur sa tête, tantôt il est englouti dans les profonds abîmes de la terre, tantôt il est consumé par un ouragan de flammes, tantôt plongé dans l’immense gouffre des eaux ou saisi par des ombres démoniaques. C’est pourquoi il pousse son corps de-ci de-là à travers les choses viles, partout où le poussent l’élan de sa fantaisie en délire et le mauvais démon, comme le disent Hermès et Platon, qui affirment qu’en cette circonstance, même sans s’en rendre compte, la fantaisie et et le mauvais démon sont les instruments de la loi divine.[1]

Parmi ces châtiments imaginaires, celui par lequel l’impie se voit englouti dans les profonds abîmes de la terre semble parfaitement illustré dans la carte du Pendu du tarot de Marseille. Son caractère imaginaire même est merveilleusement restitué par le fait que la carte laisse hors-cadre le lieu de l’effroi, simple vide encadré par des griffes au bas de la carte. Pour avoir donné la priorité à ses sens au détriment de la raison, l’impie se fait le jouet de sa propre imagination déréglée et se trouve puni par le délire intérieur qui en résulte. Ce pouvoir expiatoire du simulacre est également évoqué à propos du mensonge dans le commentaire de Ficin sur le 2e livre de la République de Platon :

Concluons ce livre par une sentence dorée. Plus que toute autre chose, le mensonge est odieux et pour les dieux et pour les hommes. Or si le mensonge est odieux en discours, et que celui-ci est un simulacre du mensonge lui-même qui est dans l’esprit, c’est, assurément, un mensonge qui est dans l’esprit, et celui-ci est tout à fait odieux pour les dieux et pour les hommes. Mais est un mensonge de cette espèce l’ignorance, par laquelle l’esprit se ment à lui-même quant à la vérité des choses. Mais puisque la vérité vise à ce qu’on appelle l’être, pour cette raison, le faux décline vers le non-être. À bon droit, puisque le menteur tombe dans le faux, dans cette mesure, il se laisse entraîner dans le néant.[2]

Les illusions que produisent pour eux-mêmes les impies et les menteurs sont l’instrument même de leur châtiment car il les fait sombrer tête la première dans les profondeurs du néant : l’impie se voit « englouti dans les profonds abîmes de la terre » tandis que le menteur « se laisse entraîner dans le néant ». Nous retrouvons la même idée dans le commentaire de Ficin sur un passage du Timée de Platon. Ficin traite des perturbations de l’âme enfermée dans le corps. Le corps étant très éloigné du divin, lorsque l’âme est enfermée dans un corps matériel, elle est troublée par les passions générées par l’activité des sens. Sous cette influence, les deux circuits de l’âme sont perturbés, l’intelligence comme l’imagination. Il en résulte que les hommes sont incapables de se former une opinion juste et n’ont aucun accès à la vraie connaissance. Ainsi dans l’enfance ou dans le sommeil, l’âme est débordée par l’imagination. Ce n’est que par une discipline visant à l’instruction que l’âme peut petit à petit retrouver une forme propre à permettre une action correcte de l’intelligence. Dans le cas contraire les conséquences sont sévères :

Mais si le comportement pervers a persisté jusqu’à la fin, l’âme est dite boiteuse et infirme, parce qu’elle s’avance seulement par les sens, la raison ayant été considérée de second rang. Infirme, parce qu’elle n’utilise pas les ailes de l’intelligence. Mais s’en aller vers l’enfer, c’est-à-dire vers le lieu invisible, c’est être suspendu dans l’air, comme en un purgatoire. Ici, se transformer en bête passe après.[3]

Suspendu en l’air, les traits du visage déjà marqués de bestialité, le personnage du Pendu ressemble fort aux âmes perturbées s’en allant vers l’enfer décrites par Ficin. Le passage du Timée auquel se réfère le commentaire de Ficin pourrait en outre nous apporter un éclairage supplémentaire sur un autre détail de la carte. Il y est question des conséquences de l’incarnation de l’âme dans un corps mortel. Le fait qu’elle subisse des impressions, propagées par les sens, la trouble violemment ; ses circuits cognitifs sont perturbés :

Ainsi quand un sujet se renverse en arrière et repose la tête en bas, et que, les pieds jetés en l’air, il les tient sur quelque appui, alors, en cette position, patient et observateurs prennent réciproquement de celui qu’ils regardent la droite pour la gauche et la gauche pour la droite. C’est précisément en cette position renversée, et autres postures de ce genre, que sont mises les révolutions par leurs déformations violentes […] Et c’est bien du fait de toutes ces affections que, maintenant, comme à l’origine, l’âme devient tout d’abord comme sans intelligence, dès qu’elle est enchaînée dans un corps mortel.[4]

Nous retrouvons ici le renversement du corps, mais Platon relève en outre que, dans cette position, la droite et la gauche s’inverse : le côté droit devient, pour l’observateur, le gauche et réciproquement. Ce phénomène est mis en évidence dans la carte du Pendu du tarot de Marseille au moyen du pourpoint mi-parti que porte le supplicié. Au-dessus de la ceinture, le vêtement est jaune d’un côté et rouge de l’autre ; c’est l’inverse en-dessous (fig. 3).

Fig. 3. Nicolas Conver, Le pendu (détail), 1760.

Parce qu’il a renié sa parole face à son Seigneur, parce qu’il a relégué le logos au second plan, le personnage du Pendu a inversé ses propres valeurs et se retrouve suspendu, impuissant, au-dessus du néant. L’engloutissement n’est pas encore advenu pourtant. Il ne tient qu’à lui, en redonnant la primauté à la raison, de se redresser et de replacer sa figure dans le bon sens.


[1] M. Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XVIII, 10, vol. III, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1965, p. 234.

[2] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par S. Toussaint, Phénix, Paris 2000), p. 1400.

[3] M. Ficin, Opera, cit., p. 1472.

[4] Timée, 43E-44B (traduction Léon Robin).


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