30 – À L’ENVERS – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Comme chez Landino, le thème du renversement du corps est également bien présent dans les écrits de Marsile Ficin. Ainsi dans une lettre adressée au genre humain, écrite au printemps 1477 et intitulée « Pour que ton sort change en mieux, change en mieux la figure de ton âme » :

Marsile Ficin salue le genre humain.
En me demandant aujourd’hui pour quelle raison principale les hommes mènent continuellement sur terre une vie aussi laborieuse, il me vient à l’esprit le jeu par lequel certains avancent sur la paume des mains et le sommet de la tête en ayant les jambes tendues vers le haut. En outre ils s’efforcent avec un œil de regarder toutes les choses terrestres alentour, et avec l’autre les choses célestes. Ensuite, ils s’efforcent de saisir par les narines, les lèvres et les doigts toute chose qui se présente à terre. Si, au contraire, quelque chose les domine d’en haut, ils s’efforcent de le tirer vers eux et de le détacher avec les pieds. Et quelle que soit la chose qu’ils ont touchée, ils acceptent de devoir la porter. O spectacle très honteux ! O monstre misérable ! Ceux-là ne sont pas des hommes ; ils ne sont pas des animaux. Ceux-là m’apparaissent comme des arbres stygiens, dont les feuilles sont très amères et qui ne portent aucun fruit entre leurs feuilles. Que peut-on penser de plus monstrueux, de plus laborieux et pénible ? Nous sommes presques tous ainsi, ô mes amis ! Presque tous, hélas, misérables, nous soumettons stupidement la raison, qui est le sommet de l’âme, aux sens, qui en sont les pieds. Par conséquent, avec l’esprit ainsi abaissé à terre, nous avons la ferme conviction de connaître aussi bien les choses célestes que les choses terrestres. Avec les pieds très bas de l’âme, nous tentons en vain d’atteindre l’ensemble de la nature. Et puisque nous entreprenons de saisir les deux choses – les célestes et les terrestres – pour nous-mêmes, nous portons la charge de toutes les choses. Hélas, pendant ce temps, par quel malheur déraisonnable, par quelle déraison malheureuse sommes-nous tourmentés ? Pourquoi déplorons-nous notre destin et notre fortune ? Pourquoi pensons-nous avec mollesse à changer notre fortune ? Je t’en prie, avec ton âme, change ce jeu. Renverse ta figure ! Ainsi, en effet, tu changeras ta fortune et dirigeras ton destin ; et tu feras tout de suite tourner la figure du monde lui-même vers le mieux pour toi. [1]

On retrouve dans cette lettre la même interprétation de l’image du renversement du corps que celle avancée par Landino dans son commentaire à la Comédie de Dante. Les pieds sont l’image des sens tandis que la tête représente la raison. Les âmes dont la figure est tête en bas sont celles qui croient pouvoir tout saisir par les sens. Or les sens ne peuvent appréhender les choses célestes. L’inversion des priorités (les sens avant la raison) est ainsi cause des tourments des hommes : ils veulent les biens sensibles plutôt que les beautés intelligibles.

Cependant, Ficin introduit dans l’image un détail insolite, que Landino n’avait pas évoqué : les arbres stygiens. L’adjectif stygien est formé à partir du nom « Styx », qui est celui d’un fleuve des enfers. Quels sont ces arbres du Styx aux feuilles amères et qui ne portent aucun fruit ? Ici encore c’est vers Dante qu’il faut se tourner. Dans le septième cercle de l’enfer, au deuxième giron, Dante découvre le bois des suicidés, dont les arbres portent des feuilles qui ne sont pas vertes, mais sombres, et qui ne donnent pas de fruits, mais des épines empoisonnées. [2] Dans cette forêt se retrouvent les âmes de ceux qui se sont donné la mort. C’est dans le commentaire de Landino à ce passage que nous voyons quel est le rapport entre l’image des hommes renversés et celle des arbres du bois des suicidés :

Puisqu’il y a en nous trois puissances de l’âme, dont la première est dite « rationnelle », par laquelle nous sommes différents de tous les autres animaux et semblables aux anges et faits à l’image de Dieu, et avec laquelle nous contemplons, investiguons et acquérons les sciences et les arts, et administrons avec prudence nous-mêmes, notre famille et les affaires publiques. La deuxième est dite sensitive, par laquelle nous avons les sens extérieurs et intérieurs, ainsi que l’appétit de suivre ce que nous jugeons utile ou de fuir le contraire ; et cette puissance-là, nous l’avons en commun avec tous les autres animaux. La troisième est appelée végétative, laquelle nourrit le corps et le fait grandir, et engendre un autre semblable à soi, et cette dernière, nous l’avons en commun non seulement avec les animaux, mais aussi avec les plantes. [3]

Ici, la distinction entre la raison et les sens, qui était illustrée, chez Landino et Ficin par l’image du renversement de la tête et des pieds, se trouve complétée par l’apparition d’une troisième puissance de l’âme, que l’homme a en commun non seulement avec les animaux, mais aussi avec les plantes. Landino poursuit en expliquant comment les suicidés, pour avoir perdu et la partie rationelle et la partie sensistive de l’âme, se retrouvent comme réduits à l’état de plantes :

Il semble que celui qui se tue lui-même aie perdu d’abord la partie rationelle, laquelle, non seulement selon les préceptes théologiques, mais aussi selon la philosophie platonicienne interdit que nous chassions notre âme du corps que Dieu nous a donné en garde, mais exige que nous la rendions, quand elle est réclamée, à qui l’a créée. Ensuite il a aussi perdu la partie sensitive, par laquelle non seulement l’homme, mais toute vile vermine fuit la mort. Donc puisqu’il ne lui reste plus que la partie végétative, laquelle est chez les plantes comme elle est en nous, c’est chose juste qu’elle se se transmute en plante. Et il met non pas une plante fructifère, parce qu’une telle mort ne produit pas de fruit, ni ne donne la gloire, comme ceux qui pour le salut de la patrie son allés vers une mort volontaire, comme les Decii et tant d’autres ; ni encore le salut comme à la foule innombrable des martyrs qui, pour avoir volontairement supporté une mort très cruelle, ont acquis la vie éternelle. Et elle n’a pas non plus les branches saines et les belles frondaisons, c’est-à-dire qu’elle n’est ni plaisante ni amène, ni droite ni sincère d’esprit, ni d’aucune bonne apparence. Mais elle est noire, ce qui signifie tristesse et douleur, et pleine de tortures, c’est-à-dire de nombreuses pensées et labeurs ; et pleine d’épines, c’est-à-dire d’aiguillons impitoyables et de remords de conscience, lesquels conduisent à un tel désespoir. [4]

Parmi les suicidés du septième cercle dantesque, le dernier est un anonyme florentin, lequel conclut le treizième chant par cette parole : « Moi je fis un gibet de ma propre maison ». Landino explique dans son commentaire que cet esprit « se pendit dans sa propre maison ». « Gibet », selon lui, « est le lieu, dans la cité de Paris, où se trouvent les fourches patibulaires, là où sont pendus les condamnés à ce supplice ». Landino émet des hypothèses quant à l’identité de l’esprit :

Certains pensent qu’il vise messire Rocco de’ Mozzi qui, après avoir dilapidé ses richesses nombreuses et variées, se pendit pour fuir les privations de la pauvreté. D’autres estiment que c’est messire Lotto de gli Agli, lequel en repentir d’avoir rendu une fausse sentence se pendit avec sa propre ceinture dorée. Messire Boccacce dit qu’en ce temps-là de nombreux florentins se pendirent, et c’est la raison pour laquelle Dante laisse l’ambiguité sur son identité.

Parti du bois des suicidés pour finir au gibet des pendus, le septième cercle de l’Enfer de Dante avec l’exégèse qu’il a suscitée chez Landino et Ficino semble imprimer sa marque dans le douzième atout du tarot de Marseille, le Pendu.

L’image de ce à quoi pouvait ressembler un gibet au Moyen-âge ou à la Renaissance nous est donné par certaines œuvres, notamment un détail de la fresque des Effets du bon gouvernement à la campagne au Palazzo Pubblico de Sienne (fig. 1)

Fig. 1. Ambrogio Lorenzetti, Les effets du bon gouvernement à la campagne (détail), 1338-1339 (Sienne, Palazzo Pubblico).

Ces bois de justice sont très proches de ceux que l’on peut observer dans la carte du Pendu ; deux montants de bois terminés en fourche supportent une barre transversale sur laquelle la corde est attachée. Mais dans la carte du Pendu, les montants verticaux présentent des branches coupées dont la section de couleur rouge forme une pointe. Ces troncs ressemblent de manière frappante à un autre instrument de supplice : le poteau sur lequel se trouve ligoté un homme dans une miniature de Felice Feliciano, dont nous avons déjà souligné les similitudes avec l’arcane XIII dans l’épisode 11 (fig. 2 et 3).

Fig. 2. Felice Feliciano, Jérôme de Prague au bûcher, 1460.
Fig. 3. Comparaison du poteau de la miniature de Felice Feliciano (à gauche) avec le montant droit de la carte du Pendu (à droite).

On notera que les branches coupées sont disposées de manière similaire par rapport au tronc. En outre la manière de suggérer le volume par des lignes fines parallèles le long du contour extérieur du tronc est semblable dans les deux images.

Dans la carte du Pendu, ces branches taillées semblent faire écho aux vers dans lequels Dante raconte qu’ayant coupé des branches d’un arbre du bois des suicidés, l’entaille s’était mise à saigner :

Aussi le maître dit : « Si tu casses
une petite branche d’une de ces plantes,
toutes tes pensées seront tronquées. »
Alors je tendis un peu la main devant moi
et cueillis un rameau d’une grande ronce ;
Son tronc cria : « Pourquoi me brises-tu ? »
Et quand il fut tout brun de sang,
il se remit à dire : « Pourquoi me déchires-tu ? »
N’as-tu en toi nul esprit de pitié ?
Nous fûmes hommes, et nous sommes broussailles :
Ta main devrait nous être plus bienveillante,
même si nous étions âmes de serpents. »
Comme un tison vert, brûlé à l’un des bouts,
qui gémit par l’autre, et qui grince
sous l’effet du vent qui s’échappe,
ainsi du bois brisé sortaient à la fois
des mots et du sang. [5] 

Le gibet du Pendu apparaît ainsi comme la synthèse de différents éléments issus du chant XIII de l’Enfer de Dante : ses montants ébranchés évoquent à la fois les épines et les moignons sanguinolents des arbres de la forêt des pendus ; sa forme et sa fonction reflètent l’image du dernier vers, selon laquelle le suicidé fait de sa propre maison son gibet.

Il y a tout lieu de penser que la carte met en scène une disposition particulière de l’âme, dans laquelle les sens, ayant pris le dessus sur la raison, réduisent l’humain à sa seule dimension végétative, le laissant en proie à la souffrance et à la folie. D’autres détails de la carte confirment cette hypothèse.

À suivre dans la quatrième partie : les griffes du diable.


[1] M. Ficin, Opera, Bâle, Henricpetri, 1576 (réimpression anastatique éditée par Stéphane Toussaint, Phénix, Paris 2000), p. 755. Voir aussi M. Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XVI, 7, vol. III, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1965, p. 135.

[2] Enfer, XIII, 4-6 : Non fronda verde, ma di color fosco; / non rami schietti, ma nodosi e ‘nvolti; / non pomi v’eran, ma stecchi con tòsco.

[3] Landino, Comento, cit., pp. 641-642.

[4] Landino, Comento, cit., p. 642.

[5] Enfer, XIII, 28-44 (trad. J. Risset).


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