30 – À L’ENVERS – PREMIÈRE PARTIE

Un jeune homme suspendu par un pied au bout d’une corde nouée à une potence: telle est la figure qu’affiche le douzième arcane du tarot de Marseille: le Pendu (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le pendu, 1760.

La scène évoque un châtiment attesté au Moyen-âge, consistant à pendre le condamné par un pied jusqu’à ce que mort s’ensuive.[1] Le plus souvent, cependant, ce supplice n’était pas exécuté réellement, mais seulement en effigie. L’accusé, généralement en fuite, était dépeint sur un mur particulièrement exposé de la cité, dans la situation de subir le châtiment. À la fin du XIVe siècle, cette peine infâmante s’appliquait exclusivement aux traîtres.[2]  En 1412, elle est infligée par le pape Jean XXIII au condottiere milanais Muzio Attendolo Sforza pour avoir abandonné les milices pontificales au profit des troupes du roi de Naples: le pontife fait peindre sur les portes et ponts de Rome l’effigie du traître pendu par un pied.[3] À Florence, en 1478, la vieille famille aristocratique des Pazzi, soutenue par le pape Sixte IV, tente d’arracher le pouvoir aux Médicis en assassinant les seigneurs de la cité, Laurent le Magnifique et son frère Julien. Ce dernier succombe sous les poignards des tueurs mais Laurent parvient à leur échapper et le complot échoue. Une répression sévère s’ensuit: la plupart des conjurés sont exécutés sommairement et leurs dépouilles exposées à la vindicte populaire. Laurent prolonge leur supplice en les faisant peindre en effigie sur la façade du Palazzo Vecchio, au cœur de la cité. Ils sont représentés pendus par le cou, tels que les avaient laissés leur châtiment. Mais l’un d’entre eux, Napoleone Francezi, mort en fuite, avait échappé à sa peine. Il est peint pendu par un pied la tête en bas. L’exécution de l’œuvre est confiée à un jeune peintre déjà fameux, Sandro Botticelli. [4] Le fresques ont été effacées en 1494, mais un dessin de  Filippino Lippi conserve l’image de Napoleone Francezi pendu par un pied (fig. 2).

Fig. 2. Filippino Lippi, d’après S. Botticelli, Homme pendu par un pied (Paris, Musée du Louvre).

Ainsi, dans la Florence de Marsile Ficin, la pratique consistant à exécuter en effigie les traîtres en les représentant pendus par un pied est-elle bien vivace. Sous les effigies, Laurent fit écrire des épigrammes par lesquelles les conjurés confessent leur trahison. Ainsi celle de Bernardo Bandini :

Je suis Bernardo Bandini, un nouveau Judas,
Je fus un traître assassin dans l’église,
Rebelle pour attendre une mort plus cruelle.

En comparant Bandini à un nouveau Judas, ces vers inscrivent les conjurés dans une catégorie particulière de traîtres, que Dante avait fustigés avec force au dernier chant de l’Enfer : les traîtres envers leurs supérieurs, qu’ils soient terrestres ou divins. Selon le poète florentin, ce sont eux qui sont châtiés par le renversement tête en bas, comme l’indique notamment la position de Lucifer, coincé les pieds en l’air au centre de la terre.[5] Dans le même chant, d’autres vers font allusion à cette même engeance de traîtres :

Et je me trouvais déjà, et je tremble à l’écrire,
là où les ombres étaient toutes couvertes,
et transparaissaient, comme fétus dans le verre.
Les unes sont couchées, les autres debout ;
celle-ci sur la tête, celle-là sur ses jambes ;
une autre mise en arc, la face vers les pieds.[6]

Cristoforo Landino, le fidèle ami de Ficin, explicite ce passage dans son commentaire sur la Comédie :

Il [Dante] pose quatre sortes de supplices ; celui de ceux qui gisent deux par deux et tête-bêche, et ceux-là sont ceux qui ont trahi leurs pairs qui furent leurs bienfaiteurs ; deuxièmement celui de ceux qui se tiennent avec les pieds en l’air et la tête en bas, et ceux-là sont ceux qui ont trahi leurs supérieurs – comme leurs seigneurs, leurs maîtres et toute personne de rang plus élevé ; troisièmement le châtiment de ceux qui au contraire des précédents se tiennent avec les pieds en bas et la tête en haut, ce qui dénote qu’ils ont trahi leurs inférieurs ; quatrièmement celui de ceux qui trahissent également leurs supérieurs et leurs inférieurs, et ces derniers se tiennent en forme d’arc avec la tête et les pieds et bas et ils sont tous sur le dos, parce qu’effrontément, et sans honte, ils ont usé de trahison.[7]

Pour Landino, donc, « ceux qui se tiennent avec les pieds en l’air et la tête en bas » ne sont pas tous les traîtres, mais seulement « ceux qui ont trahi leurs supérieurs, comme leurs seigneurs, leurs maitres et toute personne de rang plus élevé qu’eux ». Au chant XXXIIII de l’Enfer, les personnages emblématiques de ce comportement condamnable sont Lucifer, l’ange rebelle à Dieu ; Judas, le disciple qui trahit le Christ ; Brutus et Cassius, les assassins de César. Ficin semble partager la vision de son ami Landino puisque dans son Della Cristiana Religione, publié en 1476, il évoque Judas en ces termes :

Sur Judas le traître, David dit ceci : « celui qui partage le pain avec moi, celui-là lèvera son talon contre moi ».[8]

La trahison de Judas est associée ici encore à un renversement : la plus basse partie du corps de Judas s’élève contre celui qui est plus grand que lui, Jésus son maître.

Une autre image présente d’étonnantes affinités avec le Pendu du tarot de Marseille. Il s’agit d’un dessin attribué à Baccio Baldini ou Maso Finiguerra, tiré d’un album contenant une chronique du monde en images. Il illustre un épisode biblique : Absalom en fuite se prend la chevelure dans le feuillage d’un chêne (fig. 3).

Fig. 3. Maso Finiguerra ou Baccio Baldini (attr.), La mort d’Absalom, vers 1470-1475 (Londres, British Museum).

Les traits du visage d’Absalom sont très proches de ceux du Pendu du tarot de Marseille, ainsi que sa chevelure aux larges boucles. Les vêtements sont presque similaires : chaussures à bout pointu, chausses collantes, pourpoint à col haut, serré à la taille, fermé par une rangée de boutons ronds, porté sur une chemise à manches gigot resserrées aux coudes. Les personnages représentés se trouvent tous deux suspendus dans l’air. De même ils sont l’un comme l’autre réduits à l’impuissance. Nous avons vu que le cercle d’orfèvres et graveurs auquel appartenait Baccio Baldini avait influencé le graphisme de plusieurs cartes (voir l’épisode 11, l’épisode 16 et l’épisode 28). Il est très vraisemblable qu’ici encore, l’auteur de ce dessin ait été associé d’une manière ou d’une autre à la réalisation technique ou à la conception de la carte du Pendu du tarot de Marseille. Il n’est pas sans intérêt ici de rappeler l’histoire d’Absalom. Troisième fils de David, le roi d’Israël, il avait pris les armes contre son père, puis avait été mis en déroute, s’était pris les cheveux dans le feuillage d’un chêne pendant sa fuite, ce qui avait entraîné sa capture et sa mise à mort. Cet épisode apparaît ainsi comme la punition de celui qui s’était rebellé contre son père le roi.

La figure du Pendu du tarot de Marseille semble donc étroitement liée à l’idée du châtiment de ceux qui ont trahi leurs supérieurs. Quels sont les enseignements de la carte à leur sujet ?

À suivre dans la deuxième partie.


[1] A. Pertile, Storia del diritto italiano dalla caduta dell’impero romano alle codificazione. Vol. V, storia del diritto penale, Padova, Minerva, 1876, pp. 266-267 : « Per tanta frequenza di esecuzioni capitali si tenevano costantemente rizzate le forche. Imperocchè fu questo fino dai tempi antichi il modo più comune con cui irrogavasi la pena di morte : trovandosi del resto anche la soffocazione nel limo, l’annegamento, la decapitazione, il lapidamento, lo squartamento, il rogo e la uccizione sotto le ruote. Codeste diverse maniere di supplizi si mantennero in uso anche più tardi : e per inasprimento appiccavasi il reo in compagnia d’un lupo o d’un asino, o fra due cani, oppure sospendendolo alla forca con un piede e lasciandolo lì finchè morisse, come praticavassi principalmente contro gli ebrei »

[2] G. Ortalli, Pingatur in Palacio. La pittura infamante nei secoli XIII-XVI, Rome, Jouvence, 1979, p. 41 : « Capovolto, impiccato la testa in giù (con riferimento a un supplizio notoriamente ignominoso) verrà dipinto il traditore e non il falsario o il fallito, secondo un modulo diffusissimo a partire dalla seconda metà del Trecento. » Voir aussi G. Ortalli, Pingatur in Palacio, cit., p. 53 : « Ai dipinti ormai si fa ricorso con sempre minore frequenza per punire un numero di reati che si riduce nel tempo, fino a limitarsi (già nel cadere del secolo XIV) quasi esclusivamente al tradimento. »

[3] G. Ortalli, Pingatur in Palacio, cit., p. 80 : « Nel 1412, Giovanni XXIII aveva fatto dipingere alle porte e ai ponti di Roma, impiccato per un piede, Muzio Attendolo Sforza, che aveva abbandonato le milizie ponteficie raggiungendo suelle del re di Napoli. »

[4] Anonimo Fiorentino, Il codice Magliabecchiano, édité par Carl Frey, Berlin, Grote’sche Verlagsbuchhandlung, 1892, p. 105 : « Dipinse nel 1478 nella facciata, dove già era il bargiello, sopra la doghana messer Jacopo, Francesco et Rinato de’ Pazj et messer Jacopo Salviatj arc[h]ivescovo di Pisa, et duj Jacopj Salviatj, l’uno fratello et l’atro affine di detto messer Francesco, et Bernardo Bandini, impicchattj per la gola, et Napoleone Francezj, inpicchato per 1° pie, che si trovorono nella congiura contro a Giuliano et Lorenzo de Medicj, allj qualj Lorenzo poi fece ai piedj li epitaffi, et infra l’altrj a Bernardo Bandino, che in questo modo diceva:

Son Bernardo Bandinj, un nuovo Giuda,
Traditore ‘micidale in chiesa io fuj,
Ribello per aspettare morte più cruda. »

[5] Enfer, XXXIIII, 104 (Traduction J. Risset).

[6] Enfer, XXXIIII, 10-15 (Traduction J. Risset).

[7] Cristoforo Landino, Comento sopra la Comedia, éd. P. Procaccioli, t. II, Rome, Salerno, 2001, p. 1015.

[8] Cf. Jean 13 16-20, qui cite Psaumes 41 9.


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