31 – LES AILES DE L’ÂME – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Quelques années après la mort de Marsile Ficin, son buste fut érigé en bonne place dans dans la cathédrale Santa Maria dei Fiori à Florence pour célébrer sa mémoire. Il y est représenté tenant dans ses bras un livre, les mains posées sur la tranche comme comme s’il s’agissait des cordes d’un instrument de musique.

Andrea Ferrucci, Marsilio Ficino, 1521 (Florence, Santa Maria del Fiore).

Chez Ficin, en effet, la pratique de la musique participe de l’œuvre philosophique. Ses premiers biographes en témoignent. Ainsi Giovanni Corsi, l’auteur en 1506 d’une Vie de Marsile Ficin, rapporte qu’avant même d’avoir entrepris la traduction de Platon, Marsile, ayant appris le Grec, avait traduit les hymnes orphiques et les chantait avec une douceur admirable, en s’accompagnant de la lyre. [1] Un anonyme de la fin du 16e siècle nous apprend que c’est son ami Landino qui aurait poussé Ficin à apprendre la lyre pour se détendre de ses travaux d’étude :

Elle était si grande la volonté, et si ardent le désir de Marsile d’apprendre (Maître Ficin son père étant déjà mort), que Landino son meilleur ami souhaita que Marsile, pour un peu de détente, apprenne à jouer de la lyre, ce qu’il fit bien volontiers, étant familier des poètes latins, et entre autres, de Virgile. Mais ne pouvant pas, contrairement à son Socrate, rester longtemps sans discontinuer dans les spéculations abstraites, parce qu’il était de petite stature et, comme il le dit lui-même au livre 4 de ses lettres, de constitution très faible, bien qu’il fût très rapide intellectuellement, ne pouvant pas étudier plus de deux heures à la fois, […] il reprenait ensuite des forces et se reposait un peu en prenant en mains sa lyre. [2]

Un autre encore, nommé Piero Caponsacchi, évoque les récitals donnés par Ficin chez ses amis :

Il n’avait pas pour habitude d’étudier plus de deux heures à la suite, mais il se remettait souvent sur les livres, et entre-temps, à l’instar de Pythagore, il s’était reconstitué avec sa lyre, prenant grand plaisir à ce son. Il avait bien appris la musique quand il était enfant et il chantait sur les vers de poètes plaisants ses propres compositions. Ainsi on se souvient que quand il allait dans les villas de ses plus proches, ou d’autres nobles, il apportait avec lui sa lyre pour le plaisir de tous, ce dont il fait mention dans ses lettres. Cette lyre étant venue ensuite en possession de Bartolomeo Romuleo, légiste de quelque renom dans notre temps, elle a été conservée en souvenir. [3]

Ficin témoigne lui-même de sa pratique musicale dans ses écrits. Dans une lettre à Côme de Médicis l’ancien, datée du 4 septembre 1462, il rappelle qu’il a chanté au son de sa lyre un hymne orphique qu’il venait de traduire : « Il y a quelques jours, ayant pris ma lyre pour me délasser, je mis en musique l’hymne que le divin Orphée composa à la gloire du Cosmos, c’est-à-dire du monde. » [4] Mais pour Ficin, la pratique musicale n’a pas seulement pour fonction de délasser ou divertir l’esprit. Dans une autre lettre, intitulée La médecine soigne le corps, la musique l’esprit et la théologie l’âme, Ficin lui reconnaît une fonction thérapeutique pour l’esprit :

Marsile Ficin à Francesco Musano de Cesi, salut.
Dès que ta fièvre tierce fut repoussée par nos médecins, tu as rendu hommage avec Giovanni Aurelio à notre Académie, comme si elle était ton propre docteur, tu nous as demandé à entendre le son de la cithare et les chants des hymnes, et tu as obtenu satisfaction. Ensuite tu as lu dans notre Théologie, ça et là, de nombreuses choses. Ne sois pas surpris, Francesco, que nous mêlions la médecine et la lyre avec les études de théologie. Tu dois te souvenir, puisque tu t’adonnes à la philosophie, que la nature a uni en nous le corps et l’esprit à l’âme. Le corps est en effet soigné par les remèdes de la médecine. Mais l’esprit qui est une vapeur aérienne du sang et comme un nœud reliant l’âme et le corps, est tempéré par les parfums aériens et les sons et nourri par eux. L’âme enfin, comme elle est divine, est purifiée par les mystères divins de la théologie. [5]

L’esprit est donc, selon Ficin, susceptible d’être tempéré par une musique appropriée. Nous retrouvons là l’association ficinienne entre harmonie et tempérance. Ficin va plus loin encore dans une autre lettre, intitulée De la musique, dans laquelle il développe l’idée selon laquelle l’harmonie, par son action tempérante, agit bénéfiquement sur le corps et l’âme, comme une véritable médecine. Il rappelle d’abord les récits mythologiques selon lesquels la médecine et la lyre dépendent d’un même dieu, Apollon :

Tu me demandes, Canigiani, pourquoi si souvent je mêle simultanément l’étude de la médecine et de la musique : « Qu’est-ce que le commerce de la pharmacie a à voir avec la cithare ? » Les astronomes, Canigiani, renvoient peut-être ces deux activités à la conjonction de Jupiter avec Mercure et Vénus. Quant à nos Platoniciens, ils réfèrent ces deux disciplines à un seul dieu : Apollon, dont les anciens Théologiens estimèrent qu’il était l’inventeur de la médecine et le roi de la vibrante lyre. [6]

Dieu de la médecine et de la musique, Apollon soigne avec les rayons solaires et tempère avec les cordes de sa lyre :

Orphée, dans son livre des hymnes, soutient qu’Apollon, au moyen de ses rayons vitaux, prodigue la santé, la vie et chasse les maladies. En outre, avec le son mélodieux des cordes, c’est-à-dire avec leur vibration et leur puissance, il tempère toute chose : avec l’« hypate » (le son grave) l’hiver ; avec la « nète » (le son aigu) l’été ; avec le « dorien » (les sons moyens), il produit l’automne et le printemps. [7]

Sous l’égide de ce Dieu médical et musicien, il ne faut pas s’étonner que certains hommes – à l’instar de Ficin lui-même – pratiquent les deux disciplines :

Aussi puisque le guide de la musique et l’inventeur de la médecine sont un même dieu, quoi d’étonnant à ce que l’un et l’autre arts soient exercés souvent par les mêmes hommes ? [8]

Mais la raison profonde qui permet d’expliquer le rapport entre santé et musique tient à la nature harmonique des relations entre le corps et l’âme, entre les parties de l’âme et entre les parties du corps :

À cela s’ajoute que l’âme et le corps consonnent l’un avec l’autre sous l’effet d’une naturelle proportion, comme c’est le cas en retour des parties de l’âme entre elles et des parties du corps entre elles. [9]

Ainsi comme la médecine vise à contribuer au bon équilibre entre les parties du corps, de même une certaine musique, dite solennelle, aide à assurer l’équilibre entre les parties de l’âme :

Et les cycles harmonieux des fièvres et des humeurs, ainsi que les mouvements du pouls lui-même, paraissent participer de cette concordance. Comme Platon et Aristote le soutinrent, et comme souvent nous en avons fait l’essai, la musique solennelle maintient et restaure la consonance des parties de l’âme. Tandis que la médecine rétablit l’harmonie des parties du corps. Donc, puisque le corps et l’âme, ainsi que nous l’avons dit, concordent entre eux, il est aisément possible de cultiver l’harmonie des parties de l’âme et des parties du corps pour un seul homme. [10]

Mieux encore, en raison de l’accord nécessaire entre l’âme et le corps, il est possible, au moyen de la musique, d’agir sur l’une comme sur l’autre :

De là vient que Chiron pratiqua l’une et l’autre discipline ; de là que le prophète David, dit-on, soigna avec sa lyre l’âme et le corps de Saül délirant. En outre Démocrite et Théophraste affirmèrent qu’il pouvait en aller de même dans d’autres cas, tant au sujet des maladies de l’âme que du corps. Quant à Pythagore, Empédocle et le médecin Asclépiade, ils démontrèrent la chose dans la réalité. Et il n’y a point lieu de s’étonner puisque le chant et le son émanent de la réflexion de l’intelligence, du mouvement de la fantaisie et de l’affection du cœur et, une fois l’air battu et tempéré, ils frappent l’esprit aérien de l’auditeur – à savoir le nœud du corps et de l’âme – et pénètrent les sanctuaires intimes de l’intelligence. [11]

Ainsi, parce qu’elle a une nature aérienne, la musique peut-elle agir sur l’âme par l’intermédiaire de l’esprit, dont la nature est également aérienne. Mais les chants et les sons agissent également sur les corps et humeurs corporelles :

Ils arrêtent et mettent en mouvement les humeurs et les membres du corps. Timothée en attesta quand, au moyen de sons, il poussa le roi Alexandre à la fureur, puis le ramena au calme. Je passe sur les miracles de Pythagore et d’Empédocle qui empêchaient subitement la lascivité, la colère et la fureur à l’aide d’une musique solennelle. En revanche, recourant à des mesures autres, ils réveillaient les esprits torpides. [12]

Le fait que la musique puisse agir tant sur les corps que sur les âmes, Ficin l’explique encore par la gradation de ses manifestations. Il remarque en effet qu’elle est d’abord intellectuelle et s’exprime de différentes manières jusqu’à s’inscrire en sons sous les doigts de l’instrumentiste et même dans le corps, pris par la danse, de celui qui l’écoute :

La première musique réside dans la raison, la seconde dans la fantaisie, la troisième dans la langue ; puis suit le chant et, après lui, le mouvement des doigts au rythme des sons ; et enfin le mouvement du corps tout entier dans la gymnastique ou la danse. Ainsi voyons-nous la musique de l’âme s’étendre graduellement à tous les membres corporels ; et c’est cette musique que les orateurs, les poètes, les peintres, les sculpteurs et les architectes imitent en leurs œuvres. Donc puisqu’il y a une si grande communion entre la musique de l’âme et la musique du corps, quoi d’étonnant à ce qu’un même homme équilibre le corps autant que l’âme ? [13]

Enfin, il affirme que le Pythagoriciens, les Platoniciens, Hermès Trismégiste et Aristoxène s’accordaient sur le fait que l’âme aussi bien que le corps du monde et tous les êtres vivants consistent en des proportions musicales. Quant à Platon lui-même, il « prescrit seulement la musique solennelle et harmonieuse, pour ainsi dire la médecine la plus salutaire pour l’esprit, l’âme et le corps. » [14] Ficin conclut sa lettre en témoignant encore de sa pratique musicale personnelle :

Quant à moi, pour dire quelque chose de ton ami Marsile, après mes études en théologie et en médecine, j’ai la sagesse de me tourner souvent vers les sons et les chants solennels, afin de négliger tous les autres charmes sensibles, de chasser les désagréments de l’âme et d’élever mon intelligence, selon ses forces, vers les sommets et vers Dieu, confiant dans l’autorité de Mercure et de Platon, lesquels disent que la musique nous a été donnée par Dieu afin de dominer le corps, de tempérer l’esprit et de louer Dieu. Je sais que David et Pythagore privilégièrent l’enseignement de cette voie à tout le reste, et je pense qu’ils ont atteint leur but. [15]

Ainsi, au-delà encore de sa fonction thérapeutique, l’harmonie musicale constitue pour Ficin un instrument d’élévation qui permet à l’âme de rejoindre le monde supérieur divin. On retrouve cette idée dans une autre lettre de jeunesse, intitulée De la fureur divine,

Nous en avons, semble-t-il, assez dit au sujet de cette fureur qui advient à travers les yeux. En revanche, l’âme se pénètre également à travers les oreilles des harmonies et des cadences les plus agréables, et de tels échos la rappellent et l’élèvent à la musique divine, qu’il convient d’examiner avec le sens très perçant et intime de l’intelligence. Or, suivant les interprètes Platoniciens, double est la musique divine : l’une, estiment-ils, se tient assurément dans l’intelligence éternelle de Dieu, mais l’autre dans les mouvements et l’ordre des choses célestes, par lesquelles les sphères et les orbes du ciel produisent une merveilleuse harmonie. Avant de devenir prisonnière des corps, notre âme participait des deux, et elle use maintenant des oreilles comme de certaines fissures au milieu de ces ténèbres, et par leur intermédiaire, ainsi que nous l’avons déjà souvent exprimé, elle recueille les échos de l’incomparable musique, lesquels la raccordent au souvenir silencieux et intime de cette harmonie dont elle jouissait autrefois ; et toute entière elle brûle de désir, souhaite voler à nouveau vers les séjours qui lui sont appropriés, afin de jouir derechef de la véritable musique, puisqu’elle comprend qu’elle ne saurait d’aucune manière l’atteindre aussi longtemps qu’elle est enfermée dans la ténébreuse demeure du corps, et si elle ne peut jouir de sa possession, du moins tâche-t-elle selon ses forces de l’imiter. [16]

Pour Ficin, par conséquent, il y a un rapport étroit entre tempérance, harmonie musicale et élévation de l’âme. Comme nous le verrons dans la troisième partie, ce rapport est exprimé de la même manière dans la carte de la Tempérance du tarot de Marseille. Notons dès à présent que dans sa lettre Ficin dit que l’âme souhaite « voler à nouveau » : premier indice conduisant vers l’explication des ailes de la figure de la Tempérance ?

À suivre dans la troisième partie.


[1] Vita Marsilii Ficini per Joannem Cursium, in R. Marcel, Marsile Ficin, Paris, Les Belles Lettres, 1958, pp. 680-689, ici p. 682.

[2] Vita di Marsilio Ficino, in R. Marcel, Marsile Ficin, cit., pp. 694-730, ici p. 704.

[3] Sommario della vita di Marsilio Ficino raccolta da Ms Piero Caponsacchi filosofo aretino, in R. Marcel, Marsile Ficin, cit., pp. 731-734, ici p. 682.

[4] R. Marcel, Marsile Ficin, cit., p. 240.

[5] M. Ficin, Correspondance. Livre I, Epistolarium (1457-1475), trad. J. Reynaud et S. Galland, Paris, Vrin, 2014, p. 33.

[6] M. Ficin, Correspondance. cit., p. 183.

[7] Ibidem.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid, pp. 183-185 (traduction légèrement modifiée).

[12] Ibid. p. 185.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] M. Ficin, Correspondance, cit., p. 49 (traduction légèrement modifiée). Voir aussi la lettre De rationibus musicae, in P. O. Kristeller, Supplementum Ficinianum, II, Florence, Olschki, 1937, pp. 51-56.


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